Cinéma.
Dans la pléthore de titres peu satisfaisants, deux films
chantants, Helm al-omr (rêve d’une vie) et Capitaine Hima,
se distinguent par une réflexion sur la place de l’individu
dans une société qui l’écrase.
Décrochage
Ce
n’est pas un hasard si les distributeurs ont choisi de caser
deux films de chanteurs de renom, Helm al-omr (rêve d’une
vie) de Waël Ihsane et Capitaine Hima de Nasr Mahrous dans
cette période d’offre de titres peu surprenants. Ils ont
préféré satisfaire les curiosités cinéphiles en attendant
les titres qui pourraient marquer cet été.
Cependant, alors que Rêve d’une vie interprété par Hamada
Hilal est inventif, Capitaine Hima souscrit aux lois du
marché, en favorisant les scènes où Tamer Hosni chante les
meilleurs opus de son album en circulation. L’exercice est
rare pour faire preuve de son talent de comédien. En premier
lieu, dans quelques films tels Sayed Al-Atefi et Omar et
Salma, succès de l’an dernier, Tamer Hosni a su imposer une
diction, des gestes et une présence qui le distinguent des
autres acteurs. Mais le rythme et l’humour ne se
renouvellent plus. Il campe le jeune qui séduit les filles
par son charme, mais un ton fidèle à un modèle symbolique de
héros à copier ne passe plus. Au contraire, il y a chez
Hamada Hilal une manière inhabituelle de prendre la parole,
à la fois discrète et déterminée ; un ton d’élégance qui
dessine un certain rapport contemporain avec le spectateur.
Le talent d’un acteur ne va pas sans une science du
spectateur.
L’idée de base des deux films est identique : généreux,
spontanés et précis, les deux protagonistes agissent en
autodidactes de longue lignée. Les metteurs en scène, Waël
Ihsane et Nasr Mahrous, leur font expérimenter les
possibilités de leur métier, dans l’écart entre moyens et
direction. Ahmad (Hamada Hilal), dans Rêve d’une vie,
invente une nouvelle représentation du jeu en mouvement, où
l’instabilité reste possible, mais où les événements se
produisent selon un enchaînement qu’il s’agit de contrôler,
et qui semble pouvoir l’être.
Ahmad, enfant, est agressé à l’école par ses camarades qui
lui volent ses sandwichs. Il est fragile mais pas un
défoncé, il veut décrocher. Il est en manque, pas d’argent,
mais de repères, dans un monde qui fait peu de place à ceux
qui ne savent pas défendre la leur. Son voisin lui apprend
dès lors la boxe. Ce sport devient désormais un modèle
d’organisation de ses rapports avec les autres, pour lequel
il s’inflige souffrance et problèmes, faisant don de son
corps, dont il entend tirer bénéfice. Dans cet élan aussi
ferme qu’incontrôlable, il devient le héros de sa propre
exigence. Pas de discours, pas de thèse, mais une certitude
: la boxe est une prise de position nécessaire face à un
échafaudage de pratiques qui reposent sur les manipulations
et les artifices sur lesquels fonctionnent les rapports
humains. Il reste que le scénario rappelle par certains
traits celui de Al-Nemr al-aswad d’Ahmad Zaki. La crise est
ouverte dans le récit lorsque Ahmad veut accéder au ring et
en est empêché par un rival, Akram, un officier de police
aux activités illicites. La mise en scène de Waël Ihsane
transforme en fécondant cet aspect de la situation sociale
contemporaine où des hommes de pouvoir limitent les choix
des autres par une monétarisation généralisée du monde.
La question que se pose Ahmad est : « Comment hériter des
significations des valeurs de courage et d’honneur dans
lesquelles on a été élevé, alors que la justice ne se trouve
pas dans le monde réel ? ». Il s’accroche, néanmoins, à la
boxe comme une référence importante, une réponse décisive,
pour ne pas accepter la terreur du réel. Son entraîneur Adel
(l’excellent Tewfiq Abdel-Hamid) lui assure comme le
signifie son nom que quelque chose est là, un possible,
qu’il ne faut pas laisser perdre, et qui est hors de prix.
Le possible, difficile à solder, s’introduit dès lors. Fort
de l’amour de Nour, qui partage cette réponse optimiste,
Ahmad possède une longueur d’avance sur l’univers de Rochdi
(Ezzat Abou-Auf), père de Nour, et d’Akram qui veut la lui
ravir, régi par la part maudite des humains soumis aux lois
de l’argent. Cette réponse est, le film est très clair sur
ce point, une réponse de fiction : une production
imaginaire, mais vitale. Est euphorique le moment où Ahmad
triomphe d’un boxeur américain dans une compétition
universelle. Cela redore le talent du chanteur qui ne repose
pas seulement sur son don vocal.
Le portrait de l’individu écrasé par la loi du plus fort et
qui essaye de vivre correctement et élever sa sœur après la
mort de ses parents dans un accident, est incarné par Hima (Tamer
Hosni) dans le film éponyme. Ce dernier reprend quelques
éléments de Rêve d’une vie; importance de l’univers
familial, heurt avec des personnages dans un rapport de
force et un jeu de domination. Mais Hima échappe à cette
fatalité par des scènes d’émancipation dans la nature, avec
sa dulcinée Mariam (Zeina), qui accordent une place
importante à l’étalage de son talent de chanteur. Ce
folklore sert à apaiser les frustrations et l’amertume liées
aux mauvaises conditions de vie, mais à ne pas mettre en
cause le monde de l’élite politique à laquelle appartient
Hossam (Ahmad Zaher) qui conspire contre Hima pour lui
enlever sa bien-aimée. Au lieu de dénoncer la
marginalisation des défavorisés dans une société qui les
écrase, le film divertit le public en lui promettant un
avenir meilleur sous la forme de l’intégration de Hima dans
la haute société à laquelle appartient Mariam.
Amina
Hassan