Education.
Il semble que les écoles tombent de plus en plus sous le
joug du business et de l’attrait financier. Ainsi l’école
privée Ramsès située à Choubra, vieille de 40 ans, veut
fermer ses portes pour être vendue comme bien immobilier.
Enquête.
Le poids du gain
« Nous sommes comme le bateau qui n’a pas de capitaine. Il
est en train de faire naufrage et donc, tout le monde est en
train de sauter pour sauver sa peau », hurle Manal,
professeure à l’école Ramsès et l’une de ses anciennes
élèves. Elle est aussi la maman de deux enfants en 6e
primaire et en 3e préparatoire inscrits dans cette même
école. Aujourd’hui, l’école Ramsès est agitée par de
profondes dissensions et le combat a commencé. Bilan : 1 200
élèves sont menacés de partir, 200 employés risquent d’être
licenciés et 7 autres ont été mis à la porte.
L’histoire a commencé le 7 avril dernier quand la
propriétaire de l’école Ramsès, située au quartier de
Choubra, a décidé de mettre fin à la longue et prestigieuse
histoire de cette institution. Raison : elle a décidé
d’émigrer au Canada et veut à tout prix vendre le bâtiment
vieux de 40 ans.
L’école Ramsès, très connue dans le quartier, n’a cessé ces
quatre dernières décennies d’accueillir des enfants de ce
quartier et de ses alentours, Charabiya, Rod Al-Farag,
Choubra Al-Kheima, etc. Fondée en 1968, cette école privée
qui recevait les enfants du cycle moyen jouissait d’une très
bonne réputation dans le quartier. Mais, au fil du temps,
d’autres intérêts sont entrés en jeu. « Vu la place
stratégique où se situe l’établissement, les courtiers ont
pu convaincre la pédagogue Samiha Zarif, la propriétaire, de
vendre le terrain sur lequel se dresse l’école contre une
somme de 40 millions de L.E. L’objectif étant d’édifier à la
place des centres commerciaux », explique Emad, père de deux
enfants inscrits dans cette école. Depuis, parents et
enseignants ne sont pas restés les bras croisés. La
propriétaire de l’école a fait circuler des rumeurs comme
quoi les bâtiments risquent de s’effondrer. Elle a fait
venir des ingénieurs qui ont commencé à détruire les murs de
soutènement de la bâtisse. « Malgré cette grave infraction
aux règles de sécurité industrielle, la directrice fait
passer les examens aux élèves dans des tentes sous prétexte
d’éviter de les exposer au danger », avance Khaled, père de
deux enfants à l’école, fonctionnaire de 42 ans.
Professeurs et parents ont commencé à réagir. Ils ont décidé
non seulement de faire front à cette dame, mais aussi de
mener une campagne pour sauver le sort de ces enfants. « On
a décidé de se réunir et de tout faire pour résister. Nous
avons contacté les responsables de la municipalité, ceux du
ministère de l’Education, et même le gouverneur du Caire a
été avisé. En pleine période d’examens, on a passé la
journée à faire le tour des bureaux des responsables pour
sauver l’avenir de nos enfants », assure Manal. Cette
dernière n’a pas hésité à recourir aux différents médias
pour faire entendre sa voix et dénoncer les faits à
l’opinion publique. Ce comité a frappé à toutes les portes
et a même contacté le quotidien Al-Gomhouriya.
Résultats : 7 employés et enseignants ont été renvoyés sans
raison ni avertissement, ni enquête ni n’importe quelle
procédure supposée être légale dans de telles circonstances
d’après Safaa, une des sept salariés renvoyés. Un procès de
diffamation a été intenté contre le journal par la
propriétaire de l’école.
Des inspecteurs de la municipalité, du gouvernorat du Caire,
du ministère de l’Education et de l’Organisme des
établissements éducatifs sont venus vérifier les bâtiments
de l’école. Leurs rapports révèlent qu’ils sont en bon état
et n’ont besoin que de quelques travaux de restauration.
En attendant la décision du tribunal
Pourtant, l’histoire ne s’est pas arrêtée là. Le jeu du chat
et de la souris entre l’administration de l’école et
certains professeurs et parents a persisté. Les travaux de
démolition ne se sont pas arrêtés et les rumeurs circulent.
Les moyens de pression sur les parents diffèrent pour les
pousser à retirer les dossiers de leurs enfants, tantôt par
la hausse des frais de scolarité, tantôt par les mauvais
traitements ou les rumeurs les plus saugrenues.
Pour les parents, c’est l’ambiguïté la plus totale. « La
période des examens a été pour nous un vrai cauchemar. On ne
sait pas ce qui va arriver à nos enfants l’année prochaine,
surtout que l’inscription dans d’autres écoles n’est pas une
chose facile, car la plupart des établissements sont au
complet. Certains profitent de l’occasion pour dicter leurs
conditions. On nous oblige à faire redoubler nos enfants de
classe pour être acceptés, alors que nous venons à peine de
terminer une année scolaire », commente Samiha, qui a un
enfant dans cette école. Khaled, partage son avis. « Comment
s’est-elle décidée subitement de vendre son école et mettre
à la porte ses élèves sans tenir compte de l’intérêt des
enfants ? », s’indigne Khaled, qui estime que les parents
ont enduré beaucoup de souffrances dans cette école, surtout
qu’elle est la plus proche de leurs maisons d’autant plus
que son niveau éducatif est relativement élevé. « Les frais
de scolarité ne cessent d’augmenter d’une année à l’autre.
En l’an 2000, les frais étaient fixés à 684 L.E. pour la
maternelle, 694 pour le cycle primaire, 714 L.E. pour le
cycle préparatoire et 764 L.E. pour le cycle secondaire. En
2008 pour la maternelle, il a fallu payer 1 314 L.E. , pour
le cycle primaire 1 331 L.E., pour le préparatoire 1 362 L.E.
et pour le cycle secondaire 1 441 L.E. Ces frais
concernent le département arabe. Quant au département
anglais, les frais de scolarité ont atteint les 5 000 L.E.,
alors que les prix fixés par le ministère de l’Education ne
devaient pas dépasser les 2 700 L.E. », précise Khaled. Et
d’ajouter : « Tout cela, sans compter les frais
supplémentaires des livres et des activités que les élèves
ne font jamais ».
La directrice de l’école a refusé, quant à elle, d’émettre
son avis sur cette histoire. Elle a changé son numéro de
portable ainsi que celui de son fils pour éviter de
répondre, surtout qu’elle est impliquée dans une histoire de
pots-de-vin avec un responsable au ministère de l’Education
pour lui faciliter les procédures et fermer son école.
En attendant la décision du tribunal, l’école a été mise
sous le contrôle du ministère de l’Education. « Le
gouverneur du Caire a donné des ordres pour que les
personnes licenciées rejoignent leurs postes, les travaux de
restauration ont commencé et l’école est passée sous tutelle
du ministère de l’Education », précise Mahmoud Sweilam,
président du quartier de Choubra, qui n’a pas hésité à
accompagner le personnel licencié à leurs postes respectifs.
Et malgré toutes ces déclarations officielles, c’est le
chaos. Beaucoup de parents ont commencé à retirer leurs
enfants pour éviter tout tracas. « Le ministère et les
municipalités ont réagi, mais aucune décision n’est arrivée
à l’école. La lenteur des procédures et la bureaucratie sont
en faveur de la propriétaire », réplique Manal, qui craint
que toutes ces déclarations ne soient qu’un défilé
médiatique ou un moyen pour atténuer la colère des parents
et enseignants qui ont manifesté, il y a quelques jours au
sein de l’école. Et pour le personnel administratif et les
enseignants, c’est l’incertitude totale. « Nos salaires
n’ont pas bougé. On gagne 350 L.E. par mois qu’on reçoit
avec un mois de retard, sans prime ni augmentation annuelle
», explique Mohamed Abdel-Réhim, professeur de langue arabe.
Un dossier étudié aujourd’hui au ministère de l’Education et
qui va sans doute mettre fin aux souffrances des enseignants
et des dizaines de familles égyptiennes qui s’apprêtent à
accueillir dans deux mois une nouvelle année scolaire. « Je
se sais pas si l’année prochaine, je serai parmi mes élèves
ou si c’est Samiha Zarif qui va gagner le combat. L’école
Ramsès va-t-elle fermer ses portes après 40 ans d’existence
? Une question que je me pose. Peut-être aussi que parents
et enseignants vont-ils tenter le tout pour le tout pour
sauver cette entité pédagogique ? », commente Mohamed Abdel-Réhim.
Ce dernier s’apprêtait à se marier après avoir trouvé un
poste dans cette école. « J’ai peur de mettre fin à une
carrière, alors que je viens à peine de la commencer »,
conclut-il.
Dina
Darwich