Al-Ahram Hebdo, Société |  Le poids du gain
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 Semaine du 2 au 8 juillet 2008, numéro 721

 

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Société

Education. Il semble que les écoles tombent de plus en plus sous le joug du business et de l’attrait financier. Ainsi l’école privée Ramsès située à Choubra, vieille de 40 ans, veut fermer ses portes pour être vendue comme bien immobilier. Enquête.

 Le poids du gain

« Nous sommes comme le bateau qui n’a pas de capitaine. Il est en train de faire naufrage et donc, tout le monde est en train de sauter pour sauver sa peau », hurle Manal, professeure à l’école Ramsès et l’une de ses anciennes élèves. Elle est aussi la maman de deux enfants en 6e primaire et en 3e préparatoire inscrits dans cette même école. Aujourd’hui, l’école Ramsès est agitée par de profondes dissensions et le combat a commencé. Bilan : 1 200 élèves sont menacés de partir, 200 employés risquent d’être licenciés et 7 autres ont été mis à la porte.

L’histoire a commencé le 7 avril dernier quand la propriétaire de l’école Ramsès, située au quartier de Choubra, a décidé de mettre fin à la longue et prestigieuse histoire de cette institution. Raison : elle a décidé d’émigrer au Canada et veut à tout prix vendre le bâtiment vieux de 40 ans.

L’école Ramsès, très connue dans le quartier, n’a cessé ces quatre dernières décennies d’accueillir des enfants de ce quartier et de ses alentours, Charabiya, Rod Al-Farag, Choubra Al-Kheima, etc. Fondée en 1968, cette école privée qui recevait les enfants du cycle moyen jouissait d’une très bonne réputation dans le quartier. Mais, au fil du temps, d’autres intérêts sont entrés en jeu. « Vu la place stratégique où se situe l’établissement, les courtiers ont pu convaincre la pédagogue Samiha Zarif, la propriétaire, de vendre le terrain sur lequel se dresse l’école contre une somme de 40 millions de L.E. L’objectif étant d’édifier à la place des centres commerciaux », explique Emad, père de deux enfants inscrits dans cette école. Depuis, parents et enseignants ne sont pas restés les bras croisés. La propriétaire de l’école a fait circuler des rumeurs comme quoi les bâtiments risquent de s’effondrer. Elle a fait venir des ingénieurs qui ont commencé à détruire les murs de soutènement de la bâtisse. « Malgré cette grave infraction aux règles de sécurité industrielle, la directrice fait passer les examens aux élèves dans des tentes sous prétexte d’éviter de les exposer au danger », avance Khaled, père de deux enfants à l’école, fonctionnaire de 42 ans.

Professeurs et parents ont commencé à réagir. Ils ont décidé non seulement de faire front à cette dame, mais aussi de mener une campagne pour sauver le sort de ces enfants. « On a décidé de se réunir et de tout faire pour résister. Nous avons contacté les responsables de la municipalité, ceux du ministère de l’Education, et même le gouverneur du Caire a été avisé. En pleine période d’examens, on a passé la journée à faire le tour des bureaux des responsables pour sauver l’avenir de nos enfants », assure Manal. Cette dernière n’a pas hésité à recourir aux différents médias pour faire entendre sa voix et dénoncer les faits à l’opinion publique. Ce comité a frappé à toutes les portes et a même contacté le quotidien Al-Gomhouriya.

Résultats : 7 employés et enseignants ont été renvoyés sans raison ni avertissement, ni enquête ni n’importe quelle procédure supposée être légale dans de telles circonstances d’après Safaa, une des sept salariés renvoyés. Un procès de diffamation a été intenté contre le journal par la propriétaire de l’école.

Des inspecteurs de la municipalité, du gouvernorat du Caire, du ministère de l’Education et de l’Organisme des établissements éducatifs sont venus vérifier les bâtiments de l’école. Leurs rapports révèlent qu’ils sont en bon état et n’ont besoin que de quelques travaux de restauration.

 

En attendant la décision du tribunal

Pourtant, l’histoire ne s’est pas arrêtée là. Le jeu du chat et de la souris entre l’administration de l’école et certains professeurs et parents a persisté. Les travaux de démolition ne se sont pas arrêtés et les rumeurs circulent. Les moyens de pression sur les parents diffèrent pour les pousser à retirer les dossiers de leurs enfants, tantôt par la hausse des frais de scolarité, tantôt par les mauvais traitements ou les rumeurs les plus saugrenues.

Pour les parents, c’est l’ambiguïté la plus totale. « La période des examens a été pour nous un vrai cauchemar. On ne sait pas ce qui va arriver à nos enfants l’année prochaine, surtout que l’inscription dans d’autres écoles n’est pas une chose facile, car la plupart des établissements sont au complet. Certains profitent de l’occasion pour dicter leurs conditions. On nous oblige à faire redoubler nos enfants de classe pour être acceptés, alors que nous venons à peine de terminer une année scolaire », commente Samiha, qui a un enfant dans cette école. Khaled, partage son avis. « Comment s’est-elle décidée subitement de vendre son école et mettre à la porte ses élèves sans tenir compte de l’intérêt des enfants ? », s’indigne Khaled, qui estime que les parents ont enduré beaucoup de souffrances dans cette école, surtout qu’elle est la plus proche de leurs maisons d’autant plus que son niveau éducatif est relativement élevé. « Les frais de scolarité ne cessent d’augmenter d’une année à l’autre. En l’an 2000, les frais étaient fixés à 684 L.E. pour la maternelle, 694 pour le cycle primaire, 714 L.E. pour le cycle préparatoire et 764 L.E. pour le cycle secondaire. En 2008 pour la maternelle, il a fallu payer 1 314 L.E. , pour le cycle primaire 1 331 L.E., pour le préparatoire 1 362 L.E. et pour le cycle secondaire  1 441 L.E. Ces frais concernent le département arabe. Quant au département anglais, les frais de scolarité ont atteint les 5 000 L.E., alors que les prix fixés par le ministère de l’Education ne devaient pas dépasser les 2 700 L.E. », précise Khaled. Et d’ajouter : « Tout cela, sans compter les frais supplémentaires des livres et des activités que les élèves ne font jamais ».

La directrice de l’école a refusé, quant à elle, d’émettre son avis sur cette histoire. Elle a changé son numéro de portable ainsi que celui de son fils pour éviter de répondre, surtout qu’elle est impliquée dans une histoire de pots-de-vin avec un responsable au ministère de l’Education pour lui faciliter les procédures et fermer son école.

En attendant la décision du tribunal, l’école a été mise sous le contrôle du ministère de l’Education. « Le gouverneur du Caire a donné des ordres pour que les personnes licenciées rejoignent leurs postes, les travaux de restauration ont commencé et l’école est passée sous tutelle du ministère de l’Education », précise Mahmoud Sweilam, président du quartier de Choubra, qui n’a pas hésité à accompagner le personnel licencié à leurs postes respectifs.

Et malgré toutes ces déclarations officielles, c’est le chaos. Beaucoup de parents ont commencé à retirer leurs enfants pour éviter tout tracas. « Le ministère et les municipalités ont réagi, mais aucune décision n’est arrivée à l’école. La lenteur des procédures et la bureaucratie sont en faveur de la propriétaire », réplique Manal, qui craint que toutes ces déclarations ne soient qu’un défilé médiatique ou un moyen pour atténuer la colère des parents et enseignants qui ont manifesté, il y a quelques jours au sein de l’école. Et pour le personnel administratif et les enseignants, c’est l’incertitude totale. « Nos salaires n’ont pas bougé. On gagne 350 L.E. par mois qu’on reçoit avec un mois de retard, sans prime ni augmentation annuelle », explique Mohamed Abdel-Réhim, professeur de langue arabe.

Un dossier étudié aujourd’hui au ministère de l’Education et qui va sans doute mettre fin aux souffrances des enseignants et des dizaines de familles égyptiennes qui s’apprêtent à accueillir dans deux mois une nouvelle année scolaire. « Je se sais pas si l’année prochaine, je serai parmi mes élèves ou si c’est Samiha Zarif qui va gagner le combat. L’école Ramsès va-t-elle fermer ses portes après 40 ans d’existence ? Une question que je me pose. Peut-être aussi que parents et enseignants vont-ils tenter le tout pour le tout pour sauver cette entité pédagogique ? », commente Mohamed Abdel-Réhim. Ce dernier s’apprêtait à se marier après avoir trouvé un poste dans cette école. « J’ai peur de mettre fin à une carrière, alors que je viens à peine de la commencer », conclut-il.

Dina Darwich

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