Fêtes de Promotion.
Ce genre de célébration de fin d’année gagne toutes les
écoles privées et semble générer un business juteux. Des
fêtes désormais organisées dans des 5 étoiles avec la
présence de chanteurs et même de danseuses. Le phénomène a
fini par devenir un débat public.
L’attrait des strass
« Hip, hip, hooray for the graduate today ! », la promotion
c’est aujourd’hui, annonce la carte d’invitation que
distribuent les jeunes de la troisième année secondaire
d’une école privée. L’invitation indique aussi la date,
l’heure et l’endroit où aura lieu l’événement qui en général
se passe dans l’un des grands hôtels cinq étoiles. Chaque
année, les élèves sont conviés à la même fête alors qu’une
nouvelle promotion se prépare à faire son entrée scolaire.
Une fête, qui avec le temps, a pris un certain pli : une
salle dans un hôtel 5 étoiles, une décoration éblouissante,
des chanteurs et de jeunes étudiants habillés en tenues de
soirée et au comble de la joie. En fait, c’est l’ambiance de
toutes les fêtes de promotion ou « prom » comme on les a
surnommées et qui ont lieu en Egypte depuis une vingtaine
d’années. Antoine Gamil, le premier à avoir organisé les
proms des écoles, affirme que ces cérémonies, comme beaucoup
d’autres choses dans notre vie quotidienne, sont inspirées
de l’Occident. C’est l’Université américaine du Caire qui a
commencé à organiser ce genre de fêtes en fin d’année, pour
marquer la fin des études universitaires. Les écoles
privées, en majorité religieuses, organisaient aussi des
cérémonies simples à l’intérieur de leurs établissements. «
C’est à partir des années 1990 que ce genre de festivités a
évolué. Ces cérémonies ont commencé à se dérouler dans de
grands hôtels, et les 5 ou 6 dernières années, cela s’est
transformé en excentricité, surtout que les écoles privées
ont augmenté en nombre avec l’apparition de plusieurs
catégories, dont l’international et national », précise
Antoine. Ce dernier affirme qu’au départ, il avait commencé
en amateur, mais cela s’est transformé en business fructueux
grâce à ses bons rapports avec plusieurs écoles. Depuis, il
est chargé d’organiser kermesses et autres fêtes pour elles.
Son sens de créativité et sa loyauté lui ont permis de
devenir le propriétaire de l’une des importantes agences en
matière d’organisation de ce genre de fêtes.
Dès que l’année scolaire commence et parfois même avant, les
élèves de la troisième année secondaire choisissent
quelques-uns de leurs camarades pour contacter et signer un
contrat avec une bonne agence pour organiser cette soirée
inoubliable : papillons, cœurs, blue jean, noir et blanc, ou
d’autres couleurs ; on peut se retrouver dans une salle de
casino avec de petits cubes accrochés aux murs, des cartes
de jeux éparpillées par terre ou des roulettes accrochées au
plafond. Cela peut aussi se passer dans un endroit
romantique décoré de roses et de bougies. Les couleurs, le
thème et tous les détails sont discutés et fixés par le
groupe de délégués qui représente les élèves et
l’organisateur qui propose des idées originales pour
satisfaire et surtout fasciner. « Mon équipe et moi, nous
travaillons ensemble, en coordination avec le groupe délégué
par les élèves. Nous faisons tout notre possible pour
transformer la salle de l’hôtel, selon le thème choisi, en
un endroit féerique capable d’éblouir tout le monde », dit
Antoine, en affirmant qu’il préfère travailler avec les
filles plus qu’avec les garçons, car elles sont méticuleuses
et consciencieuses. Si la décoration a un important impact
sur l’ambiance de la soirée, il faut aussi un ou deux
chanteurs pour animer la fête et bien sûr un photographe, un
cameraman, des feux d’artifice ou d’autres éléments pour
marquer l’événement. C’est suivant le goût des élèves et le
budget dont ils disposent.
En fait, ces proms peuvent coûter entre 60 000 et 160 000
L.E. ou plus si on le désire. Et tous les préparatifs se
passent loin de l’école qui préfère rester en retrait. Selon
Mona Azer, responsable dans une école des filles, « notre
tâche se limite à ramasser l’argent, sensibiliser les élèves
de l’importance de se comporter correctement et on insiste
auprès des parents pour accompagner leurs filles et les
surveiller ». Cette dernière, comme la plupart des
responsables des écoles, n’apprécie pas ce genre de
festivité, par contre personne ne voit d’inconvénient à ce
que les fêtes de prom se passent à l’école. « Elles ont été
accueillies dans nos bras et elles devraient sortir de chez
nous », dit Azer.
En général, toutes les écoles organisent une fête pour
célébrer la promotion de troisième secondaire, à l’intérieur
de l’école. Ce festival varie entre des cérémonies comme le
dernier salut ou la remise du drapeau par les élèves de la
dernière année secondaire à la prochaine promotion, en
présence de tous les élèves et leurs enseignants. Il y a
aussi de petites fêtes au cours desquelles les élèves
présentent des pièces de théâtre et des chansons en présence
de leurs parents. Il y a également des établissements qui
font venir de grands chanteurs pour animer leurs fêtes, mais
tout cela n’a jamais satisfait les élèves qui tiennent
toujours à fêter une prom en dehors de leurs établissements.
« Je ne suis pas du tout d’accord pour ce genre d’apparat et
je n’ai jamais participé à ces fêtes, mais je ne peux guère
empêcher les élèves de le faire » , dit le directeur d’une
école de garçons.
En effet, les élèves tiennent toujours à inviter leurs
enseignants et la direction de l’école, mais quelques
professeurs seulement s’y rendent.
Tony affirme qu’après plusieurs années de travail avec les
élèves pour organiser leurs proms, il peut dire que ces
fêtes sont devenues le rêve auquel chacun d’eux se projette
des années à l’avance. Il ajoute qu’avant, on attendait le
jour de son mariage, la seule grande célébration dans la vie
d’une personne, maintenant, les enfants ont l’occasion de
célébrer plusieurs choses, avant leur mariage, à la tête,
leur prom. « C’est chouette de pouvoir porter une tenue de
soirée et passer la nuit à danser, chanter et à s’éclater
une dernière fois avant que la promotion ne se sépare pour
toujours », dit Nayera, en affirmant que ce jour-là a été
pour elle inoubliable. Elle avait pris plein de photos avec
tout le monde pour mémoriser cet événement.
Les agences se jettent sur l’affaire
En effet, plus cet événement emporte du succès, plus la
concurrence entre les agences devient farouche.
Actuellement, il en existe entre 5 ou 6 qui organisent ces
proms, et pour aguicher la clientèle, chacune a sa méthode.
Mais ce qui se passe de plus en plus dans ces soirées, c’est
le fait de tout faire pour soutirer le plus d’argent
possible. Certains agents exploitent leurs relations
étroites avec les stars du monde de la chanson ou de la
danse pour les convaincre de faire une courte apparition sur
scène contre une somme réduite. La différence entre la somme
payée à la star et celle précisée dans le contrat va
directement dans les poches de l’organisateur de la soirée.
Et, pour remplir le vide, ce dernier demande à d’autres
chanteurs peu connus et donc moins payés de rester sur la
piste pendant le reste de la cérémonie. « Ces organisateurs
exploitent la naïveté de leurs jeunes clients et profitent
de la situation pour réaliser le plus de profits. Même les
hôtels font de même, tout en réduisant les mets du buffet
présenté à ces jeunes élèves venus surtout pour s’amuser »,
indique un père. Dernièrement, l’une de ces agences a choisi
d’épater les élèves en leur offrant un ou deux artistes
gratuitement en plus de la décoration et du programme
ordinaire du jour. Mais il paraît que cela a causé des
problèmes. D’après Dalia Hafez, le jour de leur prom, la
chanteuse tant attendue n’est restée sur la piste que peu de
temps alors que d’autres peu connus se sont relayés sans que
l’organisateur ne donne d’explication aux spectateurs. Ces
stars qui, en fait, avaient animé la soirée n’étaient que
des invités d’honneur qui nous ont été imposées par
l’agence. « Ces artistes n’étaient pas à la hauteur et ne
convenaient pas à notre goût, ils nous ont gâché notre
soirée », dit Dalia. Si pour cette école de filles,
l’affaire s’est arrêtée là, dans d’autres proms, les choses
sont allées plus loin.
Le scandale qui a eu lieu tout récemment au cours de la
cérémonie de prom d’une école de garçons de grande renommée
a rouvert le dossier. Accusée par l’Assemblée du peuple
d’avoir porté atteinte à l’éthique des institutions
pédagogiques, l’affaire fait actuellement l’objet d’une
enquête. La raison étant qu’une très célèbre danseuse a été
conviée à cette fête et a offert un tour de danse. Le
lendemain, les photos étaient publiées dans tous les
journaux. De son côté, l’école tient à se défendre en
justifiant qu’elle n’est pas responsable de l’organisation
de cette fête, et que ce sont les élèves qui se sont
entendus avec l’agence pour inviter cette danseuse. D’un
autre côté, l’organisateur déclare que son agence a le droit
de choisir son invité d’honneur sans avoir à déclarer son
identité. Par ailleurs, de plus en plus, les hôtels
commencent à avoir des réserves par rapport à ces proms,
étant donné que certains élèves ont un comportement
indécent. Le responsable des fêtes dans un hôtel affirme que
ce genre de fêtes nécessite plus de surveillance de la part
des parents, puisque ni l’école ni l’organisateur ne sont
responsables. Il affirme que parfois les élèves apportent
des boissons alcoolisées, de la drogue et tripotent. « On
exige maintenant que les parents accompagnent leurs enfants
durant ces fêtes », dit-il. D’autres ont arrêté complètement
depuis cette année d’accueillir ce genre de fêtes dans leurs
hôtels. Quant aux parents, ils accompagnent leurs enfants,
mais restent une ou deux heures avec eux, puis les laissent
avec leurs amis. « Je ne peux pas passer la soirée à suivre
mon enfant des yeux, il faut lui laisser une petite marge de
liberté, c’est sa soirée », dit Ahmad, le père d’un garçon
de troisième secondaire. D’autres parents quittent la salle,
mais pas l’hôtel. Ils sont là, sans être là pour éviter
d’étouffer leurs enfants. « A mon avis, ce genre de fêtes en
dehors de l’école n’a pas de sens. Ce sont de grosses sommes
d’argent qui partent en l’air, d’un autre côté, c’est
l’occasion de responsabiliser les enfants. Ils apprennent à
s’organiser pour un tel événement », dit Leïla Héneine,
maman d’une fille dont l’école a organisé une superbe soirée
en invitant un chanteur canadien, et à la fin de la soirée
10 000 L.E. ont été données à une œuvre de charité. Leïla
voit que c’est comme ça que cela doit se passer, une grande
soirée avec de grandes stars et de grands sponsors par la
suite, et beaucoup d’argent avec lequel on peut aider les
autres. « Ainsi ces fêtes pourront-elles avoir un sens »,
dit-elle.
Aujourd’hui, qu’on le veuille ou pas, cette tendance ne
cesse de prendre de l’ampleur. Et puisque ce business est
apparemment juteux, les soirées de prom sont même en train
de se dérouler pour les élèves de la maternelle et du cycle
primaire.
Hanaa
Al-Mekkaw