Oum Kalsoum reconquit Paris
Mohamed Salmawy
Au
cours de mon dernier séjour à Paris, j’ai visité trois
expositions de trois femmes différentes qui ont eu, chacune
à sa manière, un large impact dans son domaine. La capitale
des lumières est témoin actuellement d’une exposition
historique gigantesque de la diva du chant arabe Oum Kalsoum
à l’Institut du Monde Arabe (IMA). La deuxième exposition
est celle qui a eu lieu au musée du Grand Palais, sur la
dernière reine de France avant la Révolution française,
Marie-Antoinette. La troisième, qui s’est tenue à l’Hôtel de
Ville, était celle de la légende du cinéma américain Grace
Kelly qui a épousé le prince Rainier de Monaco et qui est
passée du grand écran au monde des légendes.
Comme Oum Kalsoum qui avait un impact non négligeable sur
l’histoire de la chanson arabe, la reine de France d’origine
autrichienne Marie-Antoinette a également largement imprégné
l’histoire. D’ailleurs, certains historiens sont allés
jusqu’à lui faire assumer une grande partie des raisons du
déclenchement de la Révolution française, y compris sa
célèbre maxime dont la véracité n’a pas été prouvée encore,
lorsqu’elle a demandé pourquoi le peuple était en colère, et
qu’on lui avait répondu qu’il ne trouvait pas de pain, et
qu’elle répondit : qu’il mange de la brioche.
Quant à Kelly, qui n’a joué que quelques films à Hollywood,
elle a incarné le rêve de toute une génération avec son
visage angélique. Et sa magie n’a fait que grandir grâce à
son mariage avec le prince de Monaco. Elle est rentrée
alors de plain pied dans le monde des légendes vivantes.
Les
trois expositions ont eu lieu à l’occasion de la célébration
de la mémoire de chacune d’elles. Celle sur
Marie-Antoinette était une tentative franche de restituer à
l’ex-reine, haïe par les Français, et qu’ils surnommaient
l’Autrichienne, sa propre valeur. Elle a été précédée
pendant les quelques dernières années par la publication de
nombreux livres sur elle, qui ont transmis au lecteur une
nouvelle vision de cette femme qui a payé le prix d’une
série successive d’erreurs commises par les rois français.
On raconte d’ailleurs que, depuis son arrestation jusqu’au
moment où elle a été entraînée à la guillotine à la place de
la Bastille, ses cheveux étaient devenus tout blancs. A tel
point que la foule qui était dans l’attente pour assister à
sa décapitation, ne l’avait pas reconnue.
L’exposition d’Oum Kalsoum, s’est distinguée des deux autres
expositions par son succès au niveau de la coordination et
de la globalité des objets exposés. Elle comprend des pièces
des meubles d’Oum Kalsoum, ainsi que ses habits, y compris
sa célèbre robe orange qu’elle avait portée lors de la
grande représentation tenue au théâtre de l’Olympia à Paris,
en hiver 1967. Nous avons trouvé également quelques-unes de
ses possessions, telles que ses lunettes et le célèbre
croissant en diamant qui ornait sa poitrine durant les
représentations, jusqu’au moment où elle en fit don en
faveur de l’effort de guerre, après la défaite de juin 1967.
Elle le considérait d’ailleurs, comme l’un de ses plus
précieux bijoux.
L’exposition a été organisée d’une manière inédite. Ainsi,
a-t-elle eu plus d’impact que les deux autres, celle de
Marie-Antoinette et de Grace Kelly. L’exposition a été
répartie en plusieurs sections donnant les unes sur les
autres. La première L’Egyptienne, s’est tournée vers
l’enfance de cette figure de proue artistique et a comporté
de photos rares de cette époque, y compris des photos
relatant le contexte historique et politique de l’Egypte
sous occupation britannique.
La deuxième section, Le Talent relate son parcours de
chanteuse pendant la plus grande partie du XXe siècle,
lorsqu’elle était toute seule au sommet de la chanson arabe.
Une sorte d’estrade théâtrale a été mise en place,
ressemblant à celle sur laquelle elle interprétait ses
chansons. Le visiteur de l’exposition a alors l’occasion de
s’asseoir sur l’une des chaises de ce semblant théâtre pour
voir Oum Kalsoum en train de lui chanter sa chanson
favorite, comme s’il était effectivement au théâtre.
L’exposition comprend une autre section pour les films
qu’Oum Kalsoum avait joués et dans laquelle on diffuse
quelques passages de ses six films présentés entre 1935 et
1949 : Wedad, Le chant de l’espoir, Aïda, Dananir, Sallama
et Fatma. Il semble que ses films ont été restaurés parce
que l’image était d’une netteté évidente.
L’une des plus belles sections de l’exposition est
L’Engagement qui s’est consacrée à présenter l’implication
de la diva dans la vie publique. Elle comprend des scènes
photographiques rares réunissant Oum Kalsoum et les leaders,
présidents et rois arabes, outre les œuvres de bénévolat et
ses donations à l’effort de guerre après la défaite de 1967.
En plus des décorations qu’elle a obtenues, que ce soit en
Egypte ou dans des autres pays arabes.
Quant à la musique d’Oum Kalsoum, elle accompagne le
visiteur dès l’entrée de l’exposition et jusqu’à sa sortie.
La musique est diffusée en harmonie avec chaque section de
l’exposition. Par exemple, dans la section nationale, ce
sont les chansons patriotiques que l’on écoute. Cependant,
les mélodies s’imbriquent, à l’image même des différentes
sections de l’exposition.
L’Institut du Monde Arabe à Paris (IMA), ne s’est pas
contenté de jalonner la vie d’Oum Kalsoum et de son
patrimoine musical, mais il a abordé également dans la
section Héritage son influence en dehors du cadre de la
musique et du chant. Nous avons vu par exemple, des designs
d’habits inspirés par ses chansons, ainsi que quelques-unes
de ses plus célèbres robes. Il y avait également des
tableaux artistiques sur Oum Kalsoum signés par un nombre
d’artistes égyptiens et non Egyptiens.
Je me suis longuement arrêté devant le salon d’Oum Kalsoum,
que nous avons souvent vu en photos. Mais j’ai été étonné,
lorsque Dominique Baudis, le directeur de l’Institut du
monde arabe, et promoteur de l’idée de l’exposition, m’a
déclaré qu’il avait été fabriqué essentiellement pour cette
exposition, selon le style que nous trouvons dans les
photos, et avec la même couleur de tissu. Lorsque j’ai
demandé à Baudis, de faire don de ces pièces au musée d’Oum
Kalsoum au Caire, une fois que prendra fin l’exposition de
Paris, il accepta immédiatement. Le ministre de la Culture,
Farouk Hosni, quant à lui, s’est mis d’accord avec Baudis,
pour que cette exposition soit présentée au Caire, une fois
que celle de Paris aura été terminée, en novembre prochain.
Une prochaine escale de cette exposition se fera au Koweït
qui a payé à l’Institut la somme de 150 000 euros. Un
contrat est également en discussion avec les Pays-Bas pour
accueillir cette exposition, de même un autre nombre de pays
sont en cours d’étude.
Le directeur de l’Institut affirme d’ailleurs que chaque
exposition a une image idéale dans l’imaginaire de ses
organisateurs. En général, la réalité n’est pas aussi
éloquente que l’image qu’ils se font, sauf pour ce qui est
de l’exposition d’Oum Kalsoum qui a dépassé les limites de
l’imagination de ses responsables. Raison pour laquelle il
est prévisible que l’exposition, dont les dépenses ont été
estimées à plus de 850 000 euros, rapporte bien au-delà de
cette somme.