Hommages.
Deux lumières de la génération des grands s’éteignent,
l’historien Raouf Abbass et le critique de théâtre et
traducteur Sami Khachaba, tous les deux nés en 1939. Le
professeur Abbass a introduit le modèle analytique de
l’étude historique, tandis que l’écrivain Khachaba prônait
le renouvellement du discours culturel.
Marcher avec les autres d’un pas solitaire
Lors
des rares fois où l’on pouvait le croiser dans les locaux
d’Al-Ahram, ou au Festival du théâtre expérimental, Sami
Khachaba avait toujours l’air de l’homme qui prend ses
distances par rapport aux choses, absorbé par ses pensées
profondes. On dirait qu’il continue une réflexion déjà
démarrée, ou qu’il mène un dialogue interne pour tracer les
lignes de son article hebdomadaire. Et il fallait à chaque
fois le rappeler du nom pour que ce visage sérieux
s’illumine par un sourire et vous accueille amicalement par
sa voix rauque.
Sa mort au bout de 40 ans dans la presse culturelle et la
critique de théâtre est déconcertante. Parce qu’elle vient
s’accumuler à la série des personnalités intègres qui ont
autrefois peuplé les pages du quotidien Al-Ahram formant une
gamme de penseurs incontestables — quelles que soient leurs
tendances. Des figures qui se rétrécissent de plus en plus
pour laisser place à l’invasion de la publicité. En fait,
l’un de ses collègues, Abdel-Azim Al-Bassel, responsable du
supplément du vendredi, relate dans l’hommage qu’il lui
rendait comment il s’impatientait toutes les semaines, lors
de la conférence de rédaction, pour voir si la page Idées
qu’il gérait allait sortir ou bien serait remplacée par les
innombrables pubs de vendredi. Il faisait son boulot et s’en
allait, s’attachant aux grandes idées auxquelles il croyait,
peu importe l’ambiance qui régnait.
Il semble que c’était sa devise dans les nombreux postes et
charges qu’il occupait. Il marchait avec les autres d’un pas
solitaire.
Même lorsqu’il occupait la direction de la Maison artistique
du théâtre, ou qu’il faisait partie de nombreux comités de
théâtre, il ne se laissait pas effacer par l’institution
culturelle. Mais savait à chaque fois comment investir le
peu qui se trouvait pour présenter la culture dont il
rêvait. C’est ainsi qu’il a formé avec son ami l’écrivain
Ibrahim Aslane un duo de qualité, en dirigeant la collection
Fossoul, dépendant des publications de la GEBO. Ainsi, dans
les années 1980, Fossoul sélectionnait-elle avec un goût
raffiné des œuvres de Abdel-Hakim Qassem, d’Edouard
Al-Kharrat, ou de Mohamad Al-Makhzangui, etc. Puis, il a
pris les charges de rédacteur en chef du magazine culturel
Al-Saqafa Al-Gadida, publié par l’Organisme des Palais des
cultures, pour le revivifier et secouer l’eau stagnante.
Sa bouée de sauvetage était incontestablement la traduction.
Elle ne représentait pas pour lui un travail secondaire de
reproduire ce que les autres ont créé, mais une mission, un
rôle comme celui joué par les « lumières » pour la
modernisation du pays. Notamment le renouvellement du
discours culturel auquel il se vouait dans ses écrits. Et
comment ne pas chérir la traduction tandis qu’il est le fils
d’une figure éminente de la traduction, Derini Khachaba,
traducteur de L’Iliade et l’Odyssée ayant enrichi la
bibliothèque arabe de quelques dizaines d’œuvres
universelles ?
Même lorsqu’il s’agit d’œuvres traduites dans le projet
national de Maktabet al-osra (la bibliothèque de la
famille), qui manque parfois de crédibilité, Sami Khachaba
choisit de traduire Herbert Reed, Le Sens de l’art. Non
seulement pour combler un vide remarquable dans les ouvrages
de l’histoire de l’art et la critique des arts plastiques,
mais aussi pour transférer la pensée de l’un des critiques
artistiques les plus remarquables.
Ce sentiment profond de la nécessité de traduire la
production intellectuelle contemporaine côte à côte avec les
chefs-d’œuvre classiques a incité Khachaba à traduire La
Colère douce, aux éditions du Centre national de traduction,
qui a lancé récemment une collection Etudes culturelles et
dont s’occupait Sami Khachaba juste avant sa mort. Il s’agit
d’une étude qui s’attache au postmodernisme par les fibres
des études féministes épanouies récemment dans la
littérature comparée.
Ses traductions qui ne connaissent pas de barrières entre
les différentes sources de la culture que ce soit le
théâtre, comme Les Oubliés de James Joyce, ou l’œuvre du
psychologue Colin Wilson, ou de la femme de théâtre Fimala
Herman. Etre fidèle à cet effort gigantesque que Sami
Khachaba a déployé, notamment dans le domaine de la
traduction, exige de poursuivre sa voie.
Dina
Kabil