Universités.
Un projet de loi liant l’augmentation de salaire des
professeurs à leur travail effectif soulève la contestation
chez ces derniers en raison de l’« humiliation » qu’il
représente.
Les profs sur la défensive
Après
la grève observée par les professeurs des universités en
mars dernier pour réclamer une augmentation salariale,
ceux-ci considèrent aujourd’hui leur réaction pour faire
annuler un projet proposé par le Haut Conseil des
universités, liant toute augmentation salariale à la
performance.
Le Club des professeurs des universités, sorte de syndicat,
s’est réuni la semaine dernière pour prendre une position
contre le projet du Conseil, qui lui-même dépend du
ministère de l’Enseignement supérieur. Les universitaires
ont envoyé une lettre officielle au premier ministre Ahmad
Nazif pour exprimer leur protestation contre ce projet qui a
complètement négligé, selon eux, leur revendication d’une
nouvelle grille salariale applicable à tous les professeurs.
D’autant plus que suite à la grève de mars dernier, le
premier ministre a promis de prendre en considération leurs
revendications. « Nos revendications sont claires : une
hausse des salaires de l’ordre de 100 % et une amélioration
des conditions de travail. Mais voilà que le gouvernement
nous choque par un projet qui conditionne notre rémunération
», critique Kamal Riyad, professeur à la faculté
d’ingénierie. En fait, le nouveau projet pose trois
conditions pour l’augmentation des salaires, il s’agit du
nombre d’heures de travail qui ne doit pas être inférieur à
28 heures par semaine, de la présence physique du professeur
concerné au moins 4 jours par semaine, et enfin de la
qualité des recherches et la promotion.
Ce projet ne concerne que les professeurs à l’exclusion des
assistants qui présentent 45 % du corps enseignant. Les
salaires modestes, l’insuffisance des primes et les
promotions de plus en plus difficiles à obtenir expliquent
la révolte des professeurs contre ce projet. « Le salaire
moyen d’un professeur est de 2 000 L.E. tandis qu’un
assistant ne touche que 700 L.E. C’est de l’argent de poche.
Comment peut-on parler de l’amélioration de la qualité de
l’enseignement alors que les professeurs n’ont pas les
moyens d’acheter un livre ? », se demande Riyad.
Mais les professeurs sont aussi indignés de constater que le
gouvernement est en train de marchander avec eux alors que
leurs revendications sont « légitimes ». « C’est une
humiliation. Dans toutes les universités du monde, les
professeurs sont très bien payés, ce qui les encourage à
exceller dans leur travail. Mais face au niveau des salaires
très bas, nous sommes obligés de cumuler les postes et de
travailler dans les universités privées, aux dépens bien sûr
de ladite qualité de travail », reconnaît Hussein Eweda,
professeur à l’Université de Ménoufiya.
De nouveau dans l’embarras
La situation actuelle découle de décisions gouvernementales
précédentes. En effet, pour lutter contre le phénomène des
cours particuliers qui représente un fardeau pour la famille
égyptienne moyenne, le gouvernement avait décidé en 2006
d’améliorer les salaires des enseignants des écoles en leur
accordant un nouveau statut salarial. Mis dans l’embarras à
cause de l’incapacité de fournir les fonds nécessaires pour
ce projet, le gouvernement a décidé de l’appliquer sur
plusieurs étapes. Mais l’initiative a eu pour résultat
d’encourager d’autres catégories professionnelles
comme les médecins et les professeurs d’universités à
revendiquer à leur tour des hausses de salaires. Mis de
nouveau dans l’embarras, le gouvernement a eu recours à ce
que beaucoup considèrent comme une logique renversée : il a
voulu lier les hausses salariales à la performance
professionnelle. « La bonne qualité de l’enseignement est
une conséquence logique des bonnes rémunérations. Ce n’est
jamais le contraire », estime le Dr Eweda. Autre point de
polémique : la date de l’annonce du projet. Selon les
professeurs, le moment a été très bien joué. Le mois de juin
étant le début des vacances, ce qui réduit la possibilité de
mobilisation dans les rangs des professeurs.
Du côté du gouvernement, il s’agit d’un système très juste.
« Les professeurs réclament des droits sans responsabilités
», lance Taghrid Pacha, du Haut Conseil des universités.
Elle affirme que l’objectif de ce projet est d’encourager
les enseignants à améliorer leur compétence, surtout que,
selon les chiffres du Conseil, 80 % parmi eux travaillent à
mi-temps, et par conséquent ne présentent que très peu de
recherches. « Une augmentation salariale de 100 % nécessite
des milliards de L.E., cela dépasse la capacité du
gouvernement. Ce projet est donc une première étape pour
récompenser ceux qui travaillent plus », assure-t-elle.
Au-delà de ces arguments, les professeurs ont annoncé la
poursuite de leur mobilisation pour la prochaine rentrée.
Reste que face au malaise social qui a gagné tous les
secteurs ouvriers et la fonction publique, le gouvernement
se trouve démuni. « Faire des promesses est la seule issue
immédiate adoptée par le gouvernement pour calmer ces
secteurs qui souffrent de la hausse des prix. Ce
mécontentement, que le gouvernement essaie d’endiguer,
menacerait sans doute dans l’avenir la sécurité du pays
d’autant plus que le gouvernement continue à jouer sur la
patience des gens », estime le chercheur Nabil Abdel-Fattah,
du Centre d’Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram.
Mirande Youssef