Zspectacle.
Dans le cadre des manifestations liées à la présidence
française de l’Union européenne et des 20 ans de l’Opéra du
Caire, la compagnie française Décor Sonore promet ce soir
une improvisation inédite de l’espace au gré de ses propres
sonorités.
La pierre joue sa musique
«
Toute forme, tout matériau a un son, même si ce son est
souvent infinitésimal et inaudible. Nous passons ainsi
quotidiennement, sans le savoir, à côté d’instruments de
musique inouïs auxquels il ne manque que les musiciens et
les moyens techniques appropriés pour les révéler », décrète
Michel Risse, directeur artistique de la compagnie française
Décor Sonore. Cette dernière, qui passe pour la plus
innovatrice des compagnies françaises, propose de flatter
l’ouïe et la vue des assidus de l’Opéra comme de tous les
auditeurs par un spectacle polyvalent de théâtre,
pyrotechnie, lumière, acrobatie, chant, technologie, humour
et bien sûr de création musicale. Le spectacle intitulé
Spectropera ou (spectre du son) s’inscrit dans un plus grand
projet au titre d’Instrument/Monument, qui vise à explorer,
exploiter et mettre en scène la mémoire ainsi que les
potentiels sonores réels d’un site, monument, ouvrage d’art,
structure, architecture ou lieu public, en autant d’objets
scénographiques et instruments de musique géants.
Ainsi, fort de ce principe, creusant sa composition unique
dans les sonorités propres aux édifices, Michel Risse, ce
multi-instrumentaliste et électroacousticien s’apprête ce
soir à apprivoiser les structures de l’Opéra du Caire au gré
de son spectacle Spectropera.
Cet espace ouvert de l’Opéra du Caire se métamorphosera en
un endroit qui produit de la musique. Cette expérience
inédite du Décor Sonore avait déjà ses antécédents à
l’enceinte d’autres opéras mondiaux. A savoir : Quatre euros
d’opéra (2005), à l’Opéra comique de Paris et Opéra de Fer
(2007)à l’Opéra de Graz, en Autriche. « Chaque lieu de
représentation sonore jouit de sa particularité. Chaque
création se construit au fur et à mesure des découvertes que
délivre le site pris dans sa globalité sonore, spatiale,
mémorielle et même providentielle. Jusqu’à son
aboutissement, le jour de sa représentation,
l’Instrument/Monument est en phase de construction »,
explique Risse.
Dans une « scénographie naturelle » : murs, fenêtres,
fontaines, coupoles, moucharabiehs en métal, colonnes en
béton, dalles de marbre et rambardes en fer forgé seront
détournés de leur fonction première, pour devenir des
instruments à part entière, produisant des sons inouïs.
Ce, dans le but de créer une œuvre d’art musicale originale,
« non pas à l’Opéra, mais de l’Opéra », précise Risse. Et
d’ajouter : « Tout Opéra a son fantôme, celui du Caire, la
ville la plus bruyante du monde, disparut dans les flammes
en 1976, où encore il est celui de Aïda. Bien que le nouveau
bâtiment de l’Opéra renvoie moins de sonorités que l’ancien,
il conserve en son sein la mémoire de ce dernier. Nous
essayons de restituer cette mémoire originelle », proclame
Risse. Virtuose du jonglage avec les arts de la rue, de la
piste et des technologies sophistiquées de diffusion du son,
il a réussi avec son associé Pierre Sauvageot à affubler sa
troupe du statut de « Lieu unique de fabrique sonore ».
A l’aide de micro-capteurs très perfectionnés, en tant que«
stéthoscopes » disposés dans les différents points du
bâtiment de l’Opéra du Caire, et soutenus d’adhésifs
repositionnables ou de pinces invisibles, toutes les
sonorités cachées, toutes les capacités musicales et
résonances possibles, en épaisseur ou en harmonie avec les
matériaux les « plus acoustiques » (métal, verre, bois,
pierre, béton et terre), selon les formes et proportions,
seront révélées par le jeu des instrumentistes
percussionnistes de la troupe. Celle-ci, subventionnée par
le ministère de la Culture et de la Communication, Direction
régionale des affaires culturelles d’Île de France, est
composée d’une équipe d’interprètes qui se mêle à tout.«
Pour donner à entendre, surtout des formes neuves, il faut
aussi donner à voir. Le geste instrumental, sa théâtralité,
le corps, la scénographie, l’espace, le mouvement,
l’architecture sont les signes extérieurs de ce qui se passe
au niveau du sonore », explique Risse. Et d’ajouter : « Le
tout forme une œuvre éphémère qui laisse chez les
spectateurs une trace indélébile qui changera à jamais leur
vision et leur perception du lieu et par extension de la
ville qui les entoure.
Créant
des mémoires multiples, le souvenir de la musique de l’Opéra
résonnera encore longtemps dans la mémoire de chacun et
continuera à hanter l’Opéra ».
Nous
sommes donc bien en présence d’une œuvre vivante « en train
de se produire », d’une partition globale « en train de
s’écrire ». Et d’un public qui participe à un événement qui
« n’a jamais pu et ne pourra jamais plus exister nulle part
ailleurs », précise Risse, qui invite son spectateur à
apprécier la subtilité du moment. Et pour le faire, Risse ne
tardera même pas, dans son« jeu sonore », à inviter son
spectateur, tous âges et cultures confondus, à se tenir
debout et à circuler dans les parages de l’espace ouvert de
l’Opéra du Caire.
Une
manière d’exhorter le suspense chez son spectateur, et de
l’emmener à capter l’envers du décor et de l’architecture de
l’Opéra du Caire.« Les interprètes de ma compagnie vont
chercher les choses inaccessibles. Le haut et le caché, en
des positions périlleuses. Pour pouvoir aller très loin et
très haut, il faut prendre le risque mais aussi l’aventure
». « Et d’ajouter : « Que seraient nos villes, si tous les
tags recouvrant les murs étaient en réalité des calligrammes,
proverbes chinois, démonstrations mathématiques,
constellations astronomiques … Des perles de verre ? ... ».
Ainsi, une promesse d’exaltation de la vue et de l’ouïe se
profile dans les airs.
Névine Lameï