La vie du père Youssef Mazloum
s’écoule entre religion, cinéma et journalisme. Il est
rédacteur en chef du journal hebdomadaire Le Messager, qui
célèbre ses 50 ans.
Trois vocations en une
10h30. Le visage souriant et la barbe blanche en collier,
père Mazloum nous accueille dans le jardin de l’église de la
Sainte Famille de Maadi. Il s’excuse pendant quelques
minutes pour enfiler sa tunique marron, étant un prêtre
catholique des franciscains. « Il fait beau aujourd’hui, ici
dans le jardin on ne sent pas la chaleur », dit-il. La
verdure et l’espace étendu nous font oublier la chaleur de
ce mois de juillet. Sur la table, père Mazloum pose son
journal préféré. C’est un numéro spécial du Messager, le
premier journal catholique paru en Egypte il y a 50 ans.
Cinq pages en arabe et trois en français constituent le
contenu du journal qui traite uniquement de la vie
catholique dans le pays ainsi que d’autres sujets locaux en
général. « A l’origine, le journal était en français, car
essentiellement, on s’adresse à des francophones. Mais,
après le départ de nombreux journalistes français qui
s’occupaient de la rédaction, la tâche est devenue plus
difficile. Mon niveau de français est moyen, donc je ne peux
pas superviser le travail. Et en même temps, le fait d’avoir
une publication bilingue nous permet de nous adresser à un
public plus large », indique le père Mazloum. Alors, il
fallait chercher la subvention des patriarches et des
évêques … En vain. « Chaque communauté religieuse se
contente de ses publications et ses brochures. Pourquoi donc
s’occuper d’un journal qui peut avoir un message différent
et plus général du sien?», justifie-t-il. « J’en suis sorti
les mains vides », dit-il en arabe classique. Sans se
laisser envahir par le désespoir, père Mazloum est allé
chercher l’aide des gens ordinaires, des hommes d’affaires
et de quelques-uns parmi ses connaissances. L’argent qu’il a
pu collecter a servi à publier le journal. « J’ai commencé à
écrire une colonne, puis la semaine suivante deux colonnes …
J’attendais la réaction des lecteurs. Tout le monde était
fier et heureux de trouver dans le journal une langue qui
est la sienne », explique Mazloum, avec beaucoup de fierté.
Et d’ajouter : « A l’époque, nous publiions le journal dans
une petite imprimerie privée située à Tewfiqiya.
L’imprimerie de Yani. On utilisait une technique très
traditionnelle : le linotype. Les ouvriers qui travaillaient
dans cette imprimerie étaient si gentils, coopératifs et
aimables. Je n’ai jamais eu une expérience si chaleureuse et
amicale avec des musulmans comme je l’ai eue avec les
ouvriers de cette imprimerie. Ils se moquaient de moi en
disant : Pour qui tu te prends ? Et ensuite, ils venaient,
me portaient sur leurs épaules … Ils me demandaient juste de
ne pas oublier de les inviter au Festival cinématographique
catholique ». Un grand sourire s’empare de son visage, et
une nostalgie de la belle époque révolue le gagne.
Père Mazloum le dit ouvertement : « Je dois tout au
Messager, tout au journalisme ». Un père ecclésiastique très
journaliste dans l’âme? Voilà de quoi il s’agit.
Issu d’une famille libanaise installée en Egypte, un père
commerçant, et une mère femme au foyer, Mazloum avait un
accent libanais assez fort. Il était le deuxième enfant
d’une famille comprenant deux autres sœurs. Personne ne
s’attendait à ce que le garçon devienne un prêtre. Et à cet
égard, l’homme de religion ne nie pas que la décision a été
difficile, plutôt une affaire personnelle. « Tout
simplement, j’ai senti que j’ai envie de m’adonner à Dieu et
de déployer tous mes efforts à son service. Je ne le
regrette pas ». A l’époque, la décision a bouleversé la
famille. Tout le monde était étonné. La mère pleurait son
fils qui allait les quitter à jamais. « Ma mère est allée
chercher un prêtre des Jésuites afin de résoudre le
problème. Mais le prêtre, très intelligent, lui a répondu :
Pourquoi pleurez-vous ? Il y a toujours deux possibilités :
« Ou bien il s’adapterait au régime ou bien il retournerait
chez vous. Il est encore débutant ». Et d’ajouter non sans
humour : « Moi, je suis parti en Palestine, pour joindre
l’église de la Nativité et je n’ai pas abandonné ». Plus
tard, une fois que les parents ont assisté à la cérémonie où
on l’a investi comme prêtre, ils se sont sentis bien
heureux.
Le père Youssef Mazloum se rappelle ses beaux jours en Terre
sainte, mais aussi il en garde un mauvais souvenir. « En
1967, je devrais passer 8 mois au service des jeunes. Ces
derniers étaient furieux contre l’occupation israélienne. Je
partageais leur sentiment. Mes sermons les encourageaient à
suivre le chemin du militantisme. En passant quelques jours
de congé en Jordanie, les jeunes Palestiniens m’ont offert
un petit cadeau Awlad Haretna (fils de la médina) de Naguib
Mahfouz. La guerre se déclencha. La chute de Nasser et la
défaite m’ont secoué. J’ai vu les réfugiés de Jéricho qui
marchaient pendant des heures afin de trouver refuge en
Jordanie. J’ai accueilli une foule dans le collège de la
Terre sainte, là où je passais mes congés. C’était affreux.
Mon seul et unique sauveur de cette tragédie épouvantable de
1967 était Awlad Haretna de Mahfouz. Il m’a transporté dans
un autre monde », s’exprime–t-il, en poussant un long
soupir. Depuis, Mazloum a lu tous les ouvrages de Mahfouz.
Ensuite, c’était le tour d’autres écrivains égyptiens :
Youssef Al-Sébaï, Tewfiq Al-Hakim, Ihsane Abdel-Qoddous, et
d’autres.
Au Caire, le jeune Youssef Mazloum a suivi des cours de
journalisme au Centre culturel britannique et s’est
spécialisé dans l’écriture des chroniques. Au départ, père
Mazloum voulait juste promouvoir sa langue anglaise. « Une
amie m’a initié à la langue anglaise. C’était une étudiante
chez les religieuses britanniques juste en face », se
rappelle-t-il. Mais le voilà, un honorable père qui maîtrise
non seulement l’anglais, mais aussi le français, l’italien,
l’allemand et l’arabe. D’ailleurs, il fait ses prêches en
anglais, au profit des communautés étrangères de Maadi.
Embauché à la paroisse de Saint-Joseph à Daher, le jeune
prêtre avait l’occasion d’écrire dans Le Messager, de
traduire du français vers l’arabe et de fréquenter les
grands journalistes d’Al-Ahram et d’Al-Akhbar. « Le
journaliste Samir Wahbi m’a appris comment choisir mes
sujets, comment les aborder, etc. et c’est lui qui m’a
encouragé à traduire », dit-il. Paroles d’homme fut alors
l’ouvrage de Garaudy que père Mazloum a d’abord traduit et
publié en série au Messager. Et puis, un jour, il reçoit un
coup de fil inattendu de l’écrivain Hussein Fawzi. « J’étais
ému et je ne pouvais pas imaginer pourquoi il insistait à me
voir. J’ai appelé alors mes amis Michel Farag et Anis Fahmi
pour ne pas aller le rencontrer tout seul. L’écrivain est
venu me féliciter pour ma traduction. Et tous ensemble nous
avons passé le temps à discuter. C’était presque un colloque
à l’improviste », raconte-t-il. Toujours en écrivant au
Messager, il a eu la chance de rencontrer de grandes
personnalités. « Au sixième étage du bâtiment d’Al-Ahram, je
visitais Heikal, Hussein Fawzi, Naguib Mahfouz et d’autres.
Ils représentaient pour moi des géants et me recevaient avec
hospitalité. A n’importe quel moment, je leur rendais visite
et discutais avec eux ». Et de poursuivre : « Mohamad Zaki
Abdel-Qader m’a beaucoup encouragé. Il était comme un
deuxième père pour moi. Il me fascinait lorsqu’il parlait
dans un colloque sans aucune préparation. Il improvisait,
sans avoir des notes sous les yeux. Le lendemain, les
journaux reprenaient en chœur son discours ».
C’est grâce à des hommes pareils que Mazloum fut initié à la
langue arabe. Quelqu’un d’entre eux lui a soufflé un jour :
« Tu dois améliorer ton arabe et alléger ton accent ». Il se
présente alors au baccalauréat égyptien et s’inscrit à la
faculté des lettres arabes à l’Université du Caire, à l’âge
de 40 ans.
« Parfois, mes collègues et certains professeurs me
demandaient de lire à haute voix, se doutant de mon niveau
d’arabe. Mais j’avais l’intonation qu’il fallait ». A la
faculté, il a fait connaissance avec Gaber Asfour, Youssef
Khleif et d’autres. Et décide de faire un magistère sur le
poète classique, Al-Motanabbi. « Le jour de la soutenance,
je me rappelle que Abdel-Qader Al-Qott m’a fortement attaqué
parce que j’ai choisi d’étudier ce poète, en disant :
Croyez-vous que vous êtes le seul à aimer Al-Motanabbi ?
Pour qui vous prenez-vous ? C’est un poète qui a insulté
l’Egypte et les Egyptiens, etc. Je suis resté silencieux.
Mon superviseur Youssef Khleif m’a lancé un clin d’œil pour
ne pas être furieux ni m’énerver. Al-Qott a ensuite
poursuivi son attaque : Pourquoi vous ne me répondez pas ?
J’ai souri davantage en disant : plus tard. A la fin, j’ai
obtenu un Très bien ».
Mazloum continuait à écrire et à lire en arabe, toujours au
sein du journal dont il est le rédacteur en chef depuis
1970. « Le Messager est une tente sous laquelle je reçois
les plus beaux cadeaux ». C’est à travers ce journal
hebdomadaire qu’il a appris l’art de critiquer un film,
grâce à la participation de Farid Al-Mazaoui et d’autres.
Aujourd’hui, président du Festival catholique du cinéma,
père Mazloum est un vrai cinéphile : « Je ne pouvais pas
écrire sur le cinéma comme les critiques professionnels,
mais progressivement, j’ai appris à opérer une bonne
sélection pour les films participant au festival ». Un jeu
de hasard l’a emmené vers sa passion enfantine pour le
cinéma, lorsqu’il a présidé le Centre catholique du cinéma,
succédant à Arminio Roncard devenu évêque (dans les années
1970). « Au cycle secondaire, chaque dimanche, mon ami et
moi, nous payions cinq piastres chacun pour entrer au cinéma
James au centre-ville. C’était là ma grande joie », dit le
père Mazloum qui, à 73 ans, suit toujours son rythme de
travail, partageant son temps entre la presse, le cinéma et
la religion.
May
Sélim