Al-Ahram Hebdo, Visages | Youssef Mazloum, Trois vocations en une
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Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 16 au 22 juillet 2008, numéro 723

 

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Visages

La vie du père Youssef Mazloum s’écoule entre religion, cinéma et journalisme. Il est rédacteur en chef du journal hebdomadaire Le Messager, qui célèbre ses 50 ans.

Trois vocations en une

10h30. Le visage souriant et la barbe blanche en collier, père Mazloum nous accueille dans le jardin de l’église de la Sainte Famille de Maadi. Il s’excuse pendant quelques minutes pour enfiler sa tunique marron, étant un prêtre catholique des franciscains. « Il fait beau aujourd’hui, ici dans le jardin on ne sent pas la chaleur », dit-il. La verdure et l’espace étendu nous font oublier la chaleur de ce mois de juillet. Sur la table, père Mazloum pose son journal préféré. C’est un numéro spécial du Messager, le premier journal catholique paru en Egypte il y a 50 ans. Cinq pages en arabe et trois en français constituent le contenu du journal qui traite uniquement de la vie catholique dans le pays ainsi que d’autres sujets locaux en général. « A l’origine, le journal était en français, car essentiellement, on s’adresse à des francophones. Mais, après le départ de nombreux journalistes français qui s’occupaient de la rédaction, la tâche est devenue plus difficile. Mon niveau de français est moyen, donc je ne peux pas superviser le travail. Et en même temps, le fait d’avoir une publication bilingue nous permet de nous adresser à un public plus large », indique le père Mazloum. Alors, il fallait chercher la subvention des patriarches et des évêques … En vain. « Chaque communauté religieuse se contente de ses publications et ses brochures. Pourquoi donc s’occuper d’un journal qui peut avoir un message différent et plus général du sien?», justifie-t-il. « J’en suis sorti les mains vides », dit-il en arabe classique. Sans se laisser envahir par le désespoir, père Mazloum est allé chercher l’aide des gens ordinaires, des hommes d’affaires et de quelques-uns parmi ses connaissances. L’argent qu’il a pu collecter a servi à publier le journal. « J’ai commencé à écrire une colonne, puis la semaine suivante deux colonnes … J’attendais la réaction des lecteurs. Tout le monde était fier et heureux de trouver dans le journal une langue qui est la sienne », explique Mazloum, avec beaucoup de fierté. Et d’ajouter : « A l’époque, nous publiions le journal dans une petite imprimerie privée située à Tewfiqiya. L’imprimerie de Yani. On utilisait une technique très traditionnelle : le linotype. Les ouvriers qui travaillaient dans cette imprimerie étaient si gentils, coopératifs et aimables. Je n’ai jamais eu une expérience si chaleureuse et amicale avec des musulmans comme je l’ai eue avec les ouvriers de cette imprimerie. Ils se moquaient de moi en disant : Pour qui tu te prends ? Et ensuite, ils venaient, me portaient sur leurs épaules … Ils me demandaient juste de ne pas oublier de les inviter au Festival cinématographique catholique ». Un grand sourire s’empare de son visage, et une nostalgie de la belle époque révolue le gagne.

Père Mazloum le dit ouvertement : « Je dois tout au Messager, tout au journalisme ». Un père ecclésiastique très journaliste dans l’âme? Voilà de quoi il s’agit.

Issu d’une famille libanaise installée en Egypte, un père commerçant, et une mère femme au foyer, Mazloum avait un accent libanais assez fort. Il était le deuxième enfant d’une famille comprenant deux autres sœurs. Personne ne s’attendait à ce que le garçon devienne un prêtre. Et à cet égard, l’homme de religion ne nie pas que la décision a été difficile, plutôt une affaire personnelle. « Tout simplement, j’ai senti que j’ai envie de m’adonner à Dieu et de déployer tous mes efforts à son service. Je ne le regrette pas ». A l’époque, la décision a bouleversé la famille. Tout le monde était étonné. La mère pleurait son fils qui allait les quitter à jamais. « Ma mère est allée chercher un prêtre des Jésuites afin de résoudre le problème. Mais le prêtre, très intelligent, lui a répondu : Pourquoi pleurez-vous ? Il y a toujours deux possibilités : « Ou bien il s’adapterait au régime ou bien il retournerait chez vous. Il est encore débutant ». Et d’ajouter non sans humour : « Moi, je suis parti en Palestine, pour joindre l’église de la Nativité et je n’ai pas abandonné ». Plus tard, une fois que les parents ont assisté à la cérémonie où on l’a investi comme prêtre, ils se sont sentis bien heureux.

Le père Youssef Mazloum se rappelle ses beaux jours en Terre sainte, mais aussi il en garde un mauvais souvenir. « En 1967, je devrais passer 8 mois au service des jeunes. Ces derniers étaient furieux contre l’occupation israélienne. Je partageais leur sentiment. Mes sermons les encourageaient à suivre le chemin du militantisme. En passant quelques jours de congé en Jordanie, les jeunes Palestiniens m’ont offert un petit cadeau Awlad Haretna (fils de la médina) de Naguib Mahfouz. La guerre se déclencha. La chute de Nasser et la défaite m’ont secoué. J’ai vu les réfugiés de Jéricho qui marchaient pendant des heures afin de trouver refuge en Jordanie. J’ai accueilli une foule dans le collège de la Terre sainte, là où je passais mes congés. C’était affreux. Mon seul et unique sauveur de cette tragédie épouvantable de 1967 était Awlad Haretna de Mahfouz. Il m’a transporté dans un autre monde », s’exprime–t-il, en poussant un long soupir. Depuis, Mazloum a lu tous les ouvrages de Mahfouz. Ensuite, c’était le tour d’autres écrivains égyptiens : Youssef Al-Sébaï, Tewfiq Al-Hakim, Ihsane Abdel-Qoddous, et d’autres.

Au Caire, le jeune Youssef Mazloum a suivi des cours de journalisme au Centre culturel britannique et s’est spécialisé dans l’écriture des chroniques. Au départ, père Mazloum voulait juste promouvoir sa langue anglaise. « Une amie m’a initié à la langue anglaise. C’était une étudiante chez les religieuses britanniques juste en face », se rappelle-t-il. Mais le voilà, un honorable père qui maîtrise non seulement l’anglais, mais aussi le français, l’italien, l’allemand et l’arabe. D’ailleurs, il fait ses prêches en anglais, au profit des communautés étrangères de Maadi.

Embauché à la paroisse de Saint-Joseph à Daher, le jeune prêtre avait l’occasion d’écrire dans Le Messager, de traduire du français vers l’arabe et de fréquenter les grands journalistes d’Al-Ahram et d’Al-Akhbar. « Le journaliste Samir Wahbi m’a appris comment choisir mes sujets, comment les aborder, etc. et c’est lui qui m’a encouragé à traduire », dit-il. Paroles d’homme fut alors l’ouvrage de Garaudy que père Mazloum a d’abord traduit et publié en série au Messager. Et puis, un jour, il reçoit un coup de fil inattendu de l’écrivain Hussein Fawzi. « J’étais ému et je ne pouvais pas imaginer pourquoi il insistait à me voir. J’ai appelé alors mes amis Michel Farag et Anis Fahmi pour ne pas aller le rencontrer tout seul. L’écrivain est venu me féliciter pour ma traduction. Et tous ensemble nous avons passé le temps à discuter. C’était presque un colloque à l’improviste », raconte-t-il. Toujours en écrivant au Messager, il a eu la chance de rencontrer de grandes personnalités. « Au sixième étage du bâtiment d’Al-Ahram, je visitais Heikal, Hussein Fawzi, Naguib Mahfouz et d’autres. Ils représentaient pour moi des géants et me recevaient avec hospitalité. A n’importe quel moment, je leur rendais visite et discutais avec eux ». Et de poursuivre : « Mohamad Zaki Abdel-Qader m’a beaucoup encouragé. Il était comme un deuxième père pour moi. Il me fascinait lorsqu’il parlait dans un colloque sans aucune préparation. Il improvisait, sans avoir des notes sous les yeux. Le lendemain, les journaux reprenaient en chœur son discours ».

C’est grâce à des hommes pareils que Mazloum fut initié à la langue arabe. Quelqu’un d’entre eux lui a soufflé un jour : « Tu dois améliorer ton arabe et alléger ton accent ». Il se présente alors au baccalauréat égyptien et s’inscrit à la faculté des lettres arabes à l’Université du Caire, à l’âge de 40 ans.

« Parfois, mes collègues et certains professeurs me demandaient de lire à haute voix, se doutant de mon niveau d’arabe. Mais j’avais l’intonation qu’il fallait ». A la faculté, il a fait connaissance avec Gaber Asfour, Youssef Khleif et d’autres. Et décide de faire un magistère sur le poète classique, Al-Motanabbi. « Le jour de la soutenance, je me rappelle que Abdel-Qader Al-Qott m’a fortement attaqué parce que j’ai choisi d’étudier ce poète, en disant : Croyez-vous que vous êtes le seul à aimer Al-Motanabbi ? Pour qui vous prenez-vous ? C’est un poète qui a insulté l’Egypte et les Egyptiens, etc. Je suis resté silencieux. Mon superviseur Youssef Khleif m’a lancé un clin d’œil pour ne pas être furieux ni m’énerver. Al-Qott a ensuite poursuivi son attaque : Pourquoi vous ne me répondez pas ? J’ai souri davantage en disant : plus tard. A la fin, j’ai obtenu un Très bien ».

Mazloum continuait à écrire et à lire en arabe, toujours au sein du journal dont il est le rédacteur en chef depuis 1970. « Le Messager est une tente sous laquelle je reçois les plus beaux cadeaux ». C’est à travers ce journal hebdomadaire qu’il a appris l’art de critiquer un film, grâce à la participation de Farid Al-Mazaoui et d’autres. Aujourd’hui, président du Festival catholique du cinéma, père Mazloum est un vrai cinéphile : « Je ne pouvais pas écrire sur le cinéma comme les critiques professionnels, mais progressivement, j’ai appris à opérer une bonne sélection pour les films participant au festival ». Un jeu de hasard l’a emmené vers sa passion enfantine pour le cinéma, lorsqu’il a présidé le Centre catholique du cinéma, succédant à Arminio Roncard devenu évêque (dans les années 1970). « Au cycle secondaire, chaque dimanche, mon ami et moi, nous payions cinq piastres chacun pour entrer au cinéma James au centre-ville. C’était là ma grande joie », dit le père Mazloum qui, à 73 ans, suit toujours son rythme de travail, partageant son temps entre la presse, le cinéma et la religion.

May Sélim

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Jalons  

1935 : Naissance au Caire.

1958 : Rejoint le cadre des prêtres franciscains.

1960 : Premier voyage en Palestine et officialisation comme prêtre.

1970 : Rédacteur en chef du Messager.

2002 : Prêtre de l’église de la Sainte Famille de Maadi.

 




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