Handicapés.
Un groupe a décidé de faire parvenir sa voix à la société en
lançant un journal qu’il a appelé Chomoue masriya (bougies
égyptiennes). Une aventure ambitieuse orchestrée par un
rédacteur en chef non voyant et une équipe très motivée.
Chomoue masriya, le porte-voix
« La société égyptienne passe par un tournant. Actuellement,
toutes les tranches de la société sont mobilisées et vivent
une période de revendication de leurs droits. Nous avons
réalisé que c’est un moment favorable pour nous aussi de
réclamer les nôtres. Nous avons trouvé qu’un journal serait
le meilleur moyen », explique Ali Al-Fateh, le rédacteur en
chef non voyant de Chomoue masriya, une publication
mensuelle dont le premier numéro a été lancé ce mois à
l’intention des handicapés. Sous forme d’un tabloïde de 24
pages, elle traite de sujets concernant les handicapés
physiques et mentaux. Une grande partie de l’équipe de
rédaction appartient aussi à cette même catégorie.
Sa philosophie est claire : demander à des journalistes
handicapés de faire des articles est le meilleur moyen de
donner de la crédibilité au journal, puisque ces
journalistes seront les plus aptes à exprimer et à traduire
leurs propres problèmes. « Nous serons sûrement plus aptes à
exprimer nos propres maux et souffrances plus que les gens
normaux qui racontent de loin les problèmes des autres. Nous
vivons quotidiennement cette réalité. C’est à nous donc de
mettre ces faits sur papier », dit Al-Fateh.
« Ce qui compte pour nous c’est de faire parvenir la voix
des handicapés aux autres. C’est notre cause et pour la
réaliser, nous sommes prêts à tout », tel est le concept de
chaque membre de cette équipe de volontaires.
En fait, c’est l’association du « Groupe féminin », située
au Sinaï qui a fondé ce journal. Cette ONG s’occupe en
principe de soutenir les catégories marginalisées de la
société égyptienne pour les aider à réclamer leurs droits.
Pourtant, leurs fonds très modestes ne leur permettent pas
pour le moment d’élargir leurs domaines d’activité.
Aujourd’hui, leur rôle se limite à la publication. D’après
Asmaa Soliman, directrice exécutive de l’association et
présidente du conseil administratif du journal, « beaucoup
d’ONG égyptiennes s’occupent de la cause des handicapés et
de leurs droits dont le nombre atteint 10 millions de
personnes. Mais leur rôle n’a souvent pas pris une forme
concrète. Nous assistons à des dizaines de conférences et de
réunions qui se déroulent dans tous les coins d’Egypte, mais
tout s’arrête là. Rien que des paroles et des promesses non
tenues ».
Loin des paroles, dans la vie quotidienne, les handicapés
souffrent dans tous les domaines de la vie. Dans la rue, les
moyens de transports, l’éducation, le travail. Ils sont
souvent dans l’attente d’une main tendue pour les aider à
traverser une rue ou leur trouver une place dans un bus.
Une raison pour laquelle Chomoue masriya n’a pas voulu
s’ajouter à la liste de ces ONG ni de répéter les mêmes
erreurs. « On a senti que le besoin le plus pressant chez
cette catégorie c’est d’avoir un porte-voix, de trouver un
porte-parole qui aborde ses activités et ses centres
d’intérêt », ajoute Asmaa.
Ainsi, l’objectif principal de cette équipe est de
travailler sur deux volets : attirer l’attention des
responsables et des preneurs de décision sur l’importance du
nombre des handicapés et l’ampleur de leurs problèmes et les
intégrer dans leurs plans et stratégies. C’est pourquoi
l’équipe tient à distribuer le journal aux organismes
gouvernementaux, aux membres de l’Assemblée du peuple et aux
différents ministères.
L’autre volet est de changer le regard que porte la société
sur l’handicapé. « Le considérer comme une créature inutile,
ou un fardeau dont on veut se débarrasser ou l’isoler dans
un centre pour l’oublier », explique Al-Fateh.
L’objectif n’est pas de réclamer des droits supplémentaires,
ni de demander plus de lois en faveur des handicapés. Mais
plutôt de les mettre en application. « Il existe une loi qui
oblige tout employeur de consacrer 5 % des emplois aux
handicapés. Cette loi n’est jamais respectée. Et quand on
l’applique, cette personne est souvent négligée. On ne lui
accorde aucune tâche, par négligence ou par manque de
confiance, ce qui fait perdre à cette personne ses primes,
ses bonus et ses promotions sans oublier l’effet négatif sur
son moral », explique Al-Fateh.
Imposer sa dignité
Le but étant aussi de changer le regard de l’handicapé
envers lui-même. Au fil des ans, cet héritage de négligence
a eu un impact négatif sur l’handicapé et son estime de
soi-même. « Il a dû renoncer à ses droits, s’adapter et
accepter les miettes qu’on lui laisse sans faire aucun
effort pour changer son statut. Il vit et meurt en silence.
Nous ne sommes pas prêts à être traités comme des mendiants
», dit Tareq, responsable de la rubrique du sport, lui aussi
non voyant. Ce dernier qui a fait ses études de lettres et a
commencé sa vie en tant que fonctionnaire dans une librairie
a trouvé dans ce journal une aubaine. Ici, il a réussi à
réaliser son rêve, celui de devenir journaliste.
Il arrive enfin à exprimer librement ses idées et aussi ses
sentiments envers toute situation qu’il juge humiliante à
l’égard des handicapés. A travers ce journal, il rêve
d’exposer toutes les scènes qu’il croise tous les jours, les
exemples d’handicapés qui ont réussi dans différents
domaines, d’encourager les autres qui risquent de
désespérer, et de leur donner confiance en eux-mêmes.
« Les gens ne sont pas conscients qu’un handicapé est une
personne très douée. Il possède beaucoup d’énergie et
surtout de la détermination. Il est prêt à changer ce monde
seulement si on lui en donne la chance », confie Tareq.
En lançant l’idée de la publication de Chomoue, l’équipe a
été choquée par les réactions des handicapés eux-mêmes. «
Les handicapés avaient peur de nous. Ils ne voulaient pas
nous aider par crainte qu’on fasse de leurs problèmes un
fonds de commerce. Des craintes qui peuvent être justifiées,
puisque c’est souvent le cas quand ils s’adressent aux ONG
ou frappent aux portes d’un responsable. Graduellement, les
choses se sont améliorées et ils ont commencé à avoir
confiance en nous et à coopérer. Ils ont dû réaliser que ce
journal peut les aider à améliorer leur situation », dit Al-Fateh.
Idées, espoirs et rêves, trois mots inscrits sur la
couverture du journal et qui résument tout. Des photos
choquantes d’enfants blessés en Iraq, d’une fille de 8 ans
ayant perdu son bras et qui lance un regard dans le vague.
Selon le rédacteur en chef, cette couverture a été choisie
pour attirer l’attention des gens et les inciter à lire les
articles. Dedans, des rubriques plus variées, entre
enquêtes, reportages, portraits, idées, caricatures et
blagues sur les handicapés.
Dans leur siège situé dans un appartement modeste du
quartier Al-Fostat, une équipe composée d’handicapés et de
non handicapés s’entraide. « Je me sers d’une cassette et de
ma concentration qui me permettent d’enregistrer tout ce que
j’entends. Lorsque je rentre dans le bureau, je dicte à l’un
de mes collègues voyants tout ce que je veux écrire. Pour
les photos et la mise en page, mes collègues me décrivent
tous les détails et on décide ensemble », dit Al-Fateh. Pour
lui, rien ne peut empêcher les handicapés de s’intégrer ni
d’envahir tous les domaines professionnels et non seulement
le journalisme.
D’après les responsables de ce journal, d’autres étapes plus
prometteuses succéderont. Des CD, des cassettes et des sites
Internet diffuseront le même message.
Hanaa
Al-Mékkawi