Que reste-t-il de Abdel-Wahab Al-Messeiri ?
Yasser Elwi
Avec le décès de Abdel-Wahab Al-Messeiri, qui s’est éteint
la semaine dernière à l’âge de 70 ans, l’Egypte et le monde
arabe ont perdu un intellectuel d’une carrure particulière.
Al-Messeiri a eu le mérite d’instaurer un projet
intellectuel d’envergure dont les productions se sont
diversifiées entre ses célèbres recherches sur le sionisme,
en passant par les recherches en sociologie et la critique
littéraire pour finir avec les contes pour enfants.
Le projet de Abdel-Wahab Al-Messeiri consistait
essentiellement à mettre sur le tapis une panoplie d’idées
théoriques et méthodologiques pour interpréter les
phénomènes sociaux, surtout celui du sionisme auquel il a
porté un grand intérêt. Et c’est à travers cette étude qu’il
a réussi à cristalliser ses théories et ses analyses.
Toutes les idées théoriques de Messeiri découlent d’une
question traditionnelle dans le domaine des sciences
sociales : peut-on comprendre le comportement humain en
appliquant les mêmes méthodes utilisées dans la
compréhension des phénomènes sociaux ? Mais la réponse de
Messeiri est négative et ses arguments sont clairs. L’homme
est la seule espèce qui pose des questions sur le pourquoi
des choses et qui est toujours en quête de connaître la
raison derrière son existence. Bref, c’est une créature qui
a une mission à remplir, car elle constitue une partie
inhérente à la nature, dans laquelle elle vit et interagit à
plusieurs niveaux.
Pour rapprocher cette idée, le lecteur peut par exemple
méditer sur l’idée maîtresse du grand linguiste Noam Chomsky
sur ce qu’il appelle le miracle de la langue. Selon Chomsky,
la langue est une qualité innée chez l’enfant. Le discours
ordinaire repose sur la composition de relations logiques
entre le lexique et l’accomplissement des opérations de
dérivation que l’enfant effectue sans étudier la logique. En
d’autres termes, l’esprit de l’enfant (c’est-à-dire ses
facultés de compréhension qui ne sont pas concrètes mais qui
peuvent effectuer ses opérations compliquées pour former des
phrases compréhensibles) est donc plus complexe que son
cerveau (du point de vue organique). Et donc, il est
difficile de cantonner l’homme à son aspect biologique.
Alors pour comprendre le comportement humain assez complexe,
il faut trouver un modèle d’interprétation respectant
l’indépendance relative de l’homme de sa nature biologique.
Un modèle qui prendrait en compte les opérations complexes à
travers lesquelles l’esprit humain emmagasine le flot
d’informations qu’il reçoit sur son entourage et sur son
vécu pour les réarranger par la suite conformément à leurs
significations et leur importance. Le stade suivant est
celui consistant à effectuer des opérations d’abstraction et
de compilation afin d’apporter une certaine justification au
phénomène faisant l’objet d’étude. Ces opérations sont
appelées par Messeiri la création d’un modèle interprétatif
du phénomène.
Comment Messeiri a-t-il appliqué cette position théorique
sur la cause principale des Arabes qui est le conflit avec
le sionisme ? Il a commencé par réfuter le discours se
rapportant aux droits et qui se limitait à se lamenter de
l’injustice qui a été infligée aux Arabes ainsi que le
discours contestataire qui considère que l’attaque menée
contre le sionisme doit être impérativement justifiée. En
revanche, Messeiri a présenté une analyse profonde sur le
sionisme consistant à critiquer le fait qu’il s’est
considéré comme une exception humaine de l’histoire. Le
sionisme insiste à considérer les groupes juifs un peuple
organique vivant en dehors de l’histoire.
Selon la
vision sioniste, ces groupes n’ont pas été influencés par
les sociétés dans lesquelles ils ont vécu tout au long des
siècles. Mais ils se sont enfermés sur eux-mêmes et ont
préservé leurs caractéristiques, ont choisi leurs propres
lexiques historiques et rêvent du retour à la « terre
promise ». Pour Messeiri, la première étape pour comprendre
le sionisme est de le situer dans son contexte historique en
tant que phénomène colonialiste étranger que l’on ne peut
comprendre que dans le contexte historique colonialiste de
la fin du XIXe siècle.
Messeiri
est resté fidèle à ce procédé rigoureux dans son analyse des
différentes dimensions du phénomène sioniste. De même,
lorsqu’il a abordé l’un de ces dossiers les plus épineux du
XXe siècle, à savoir celui de l’holocauste. Contrairement
aux tendances qui le considèrent comme un événement
exceptionnel dans l’histoire humaine et qui est dirigé
contre les juifs en tant que race, Messeiri a considéré
cette problématique autrement en la reléguant à un niveau
plus complexe. Sa vision avance que la problématique
essentielle est de considérer l’holocauste comme un modèle
intensifié d’une tendance d’extermination latente dans
l’esprit colonialiste. Celle-ci voit le monde et les
individus comme une simple matière destinée à la
consommation et de laquelle il faut tirer la meilleure
partie et s’en débarrasser le cas échéant. Il a essayé
d’attirer l’attention sur les opérations d’extermination
antécédentes et leur relation avec la configuration
impérialiste occidentale. Et donc aux yeux de Messeiri, le
tout est cantonné à une interprétation historique délicate
et à un souci humain général qui touche toutes les victimes
de la colonisation occidentale.
La
question importante qui s’impose est la suivante : Messeiri
était-il un apôtre du boycott ou de l’animosité envers
l’Occident ? La réponse peut être négative ou affirmative et
cela dépend de ce que l’on entend par le mot « Occident ».
Pour Messeiri, il faut distinguer entre deux niveaux en
traitant avec le concept Occident. Un niveau figuratif qui
le confinait à son image colonialiste hégémonique. L’autre
niveau est historique, celui qui traite avec l’Occident en
tant que réalité historique et géostratégique et qui
considère « l’homme occidental » plus complexe que « le
modèle d’hégémonie occidentale ». Messeiri a de tout temps
été l’un des fervents opposants et un militant contre ce
modèle.
En
réalité, il est nécessaire de dissiper l’équivoque existant
entre les deux niveaux pour comprendre la position de
Messeiri vis-à-vis de l’Occident. Et donc, selon cet ordre
d’idées, la dimension centrale est celle de la libération et
non du racisme, et l’animosité émane du modèle d’hégémonie
impérialiste. La position hostile s’élève essentiellement
contre le modèle d’impérialisme occidental et non pas contre
l’Occident en tant que tel. D’autant plus que nombreux sont
les alliés de l’Occident qui s’érigent devant le modèle
impérialiste d’hégémonie.
Le legs
de Messeiri est un patrimoine scientifique précieux et
créatif et une étude exhaustive du phénomène du sionisme
ainsi que d’autres phénomènes scientifiques. C’est également
une prise de position et une pensée libéraliste qui, tout en
ayant critiqué le colonialisme occidental, s’est ouverte aux
produits de la pensée humaine occidentale fut-elle ou
orientale. Il nous a laissé également, en fin de compte,
l’expérience humaine fertile d’un penseur soucieux de former
et d’encourager un nombre énorme de disciples dans les
diverses spécialisations de sa pensée encyclopédique. C’est
à eux de sauvegarder son patrimoine et de le développer.