La déviation religieuse et l’expérience tunisienne
Mohamed Salmawy
Comment
faut-il traiter la tendance religieuse déviée qui a pour
objectif affiché d’appliquer les paroles de Dieu, alors
qu’en réalité, elle frappe dans le fond tous les facteurs de
progrès et de développement dans la société, et tend à faire
ressusciter les époques d’ignorance et d’obscurantisme ?
L’exemple le plus éloquent est, sans aucun doute,
l’expérience des Talibans en Afghanistan qui ont enfermé les
femmes dans leurs maisons, incriminé la musique et détruit
les monuments historiques.
C’est un mouvement salafite, tel qu’il est appelé. Mais ce
n’est pas un retour aux enseignements de nos pieux
prédécesseurs, (ceux appelés en arabe Al-Salaf), comme il
apparaît de la nomination. Car sa visée est essentiellement
de revenir à des époques bien antérieures à celle de ces
prédécesseurs. En d’autres termes, il s’agit de ressusciter
l’époque de l’obscurantisme qui a été annulée par la venue
de l’islam. En effet, l’islam a mis un terme à l’arriération
de cette époque et à son obscurantisme, en édifiant une
civilisation glorieuse qui a largement influencé l’humanité
dans tous les coins de la terre, avec son apport éclairé en
matière de culture et d’arts.
Jamais à l’époque de la prospérité de l’islam, nous n’avons
entendu parler d’un niqab, cet habit noir, sans aucune
esthétique, qui couvre tout le corps de la tête au pied. A
tel point qu’il est difficile de différencier celle qui le
porte et qui est assise sur un trottoir, avec un sac de
poubelle en plastique noir jeté de l’autre côté du trottoir.
La femme à l’âge d’or de l’islam se tenait aux côtés de
l’homme et était active dans tous les aspects de la vie, y
compris ceux dans les guerres, pour défendre l’islam.
Jamais à l’âge d’or de l’islam, la musique n’a été
criminalisée. Au contraire, tous les récits du prophète
prouvent son appréciation pour la musique. A la conquête de
La Mecque, le prophète fut accueilli aux rythmes des chants
et de la musique. Jamais à cette époque, nous n’avons
entendu parler de la destruction des anciens monuments comme
il est arrivé en Afghanistan, au milieu de la consternation
du monde entier.
A
la conquête de l’Egypte, l’islam n’a pas touché les vestiges
anciens de sa civilisation révolue, et ne leur a aucunement
porté atteinte. Il a également pris soin des « coptes
d’Egypte » et ne les a pas du tout préjudiciés. Alors que
nous avons vu les adeptes de cet islam non authentique
interdire, avec insistance, que leurs fils saluent leurs
camarades chrétiens dans les écoles, parce qu’ils les taxent
d’« impies ». Nous les avons vu également brûler les lieux
saints et recourir à la violence et au crime au nom de l’une
des religions le plus nobles et les plus glorieuses.
Pourquoi sommes-nous donc à ce stade ? Je me suis posé cette
question au cours de mon dernier voyage en Tunisie, au cours
duquel je n’ai pas vu la propagation maligne de cette
tendance de dérapage religieux que nous avons connu en
Egypte depuis le début des années 1970 en Egypte.
La Tunisie a été témoin du mouvement de modernisation dans
les affaires des musulmans longtemps après celui des imams
Mohamed Abdou et de Gamaleddine Al-Afghani en Egypte. Ce
mouvement s’est surtout rapporté aux affaires sociales
propres au mariage, au divorce et aux droits de la femme.
Des procédures qui se sont profondément ancrées dans la
société tunisienne, à tel point qu’il est devenu difficile
de revenir en arrière, et qui datent du milieu du siècle
dernier, à l’heure où l’Egypte de la Révolution octroyait à
la femme ses droits politiques et sociaux.
En d’autres termes, l’expérience de la modernisation dans ce
domaine a été assurée de pair entre les deux pays l’Egypte
et la Tunisie. Quant à la séparation entre les deux
expériences, elle est intervenue après l’époque de la
Révolution, c’est-à-dire à l’aube des années 1970, lorsque
le régime en Egypte a commencé à encourager les adeptes de
la tendance religieuse, croyant qu’il était en train de
mettre un terme à l’ancienne gauche. On peut y ajouter la
relation spéciale qui existait à cette époque entre le
régime saoudien et le nouveau régime en Egypte, ouvrant la
voie à un financement plus important provenant de ces
groupes islamiques naissants, qui ont commencé à propager
une tendance étrangère à l’islam, caractérisée par le
rigorisme wahhabite, qui a vite dévié en l’espace de
quelques années, pour basculer dans le crime et le
terrorisme.
Cette politique erronée adoptée par le régime de
l’après-guerre en Egypte, a été suivie par une autre de
réconciliation avec cette tendance religieuse déviée, bien
qu’elle ait eu pour cible le régime depuis son ascension,
comme il est apparu dans le kidnapping et l’assassinat de
cheikh Al-Zahabi, le ministre des Waqfs au début des années
1970. En dépit de cela, les organismes médiatiques étatiques
et notamment la télévision diffusaient davantage les
programmes religieux, imaginant qu’ils allaient de cette
manière s’attirer le consentement des nouvelles tendances
dans la société, qui ont commencé à gagner du terrain parmi
les masses. Ils ont alors fait de leurs cheikhs des stars
dans les programmes de la télévision de l’Etat. Chose qui
n’avait pas eu lieu auparavant.
De cette manière, le régime a contribué à consolider la
tendance religieuse déviée qui a ciblé, pour la première
fois dans notre histoire moderne, la vie du président de la
République en octobre 1981.
L’expérience de la Tunisie est totalement différente, bien
qu’elle ait expérimenté la montée de cette nouvelle tendance
religieuse. La Tunisie, quant à elle, a connu le même
phénomène, mais elle a été dès le départ ferme en défendant
les acquis de la société civile. Certaines décisions ont
alors été promulguées et ont empêché cette tendance d’avoir
la main haute sur ces acquis. Ces décisions sont allées
jusqu’à l’interdiction du port du voile. Il est vrai
qu’elles ont été allégées par la suite, mais le message
avait atteint son but et était clair et tranchant.
D’ailleurs, le plus important acquis en Tunisie est le fait
que le régime a mis dès le départ les adeptes de cette
tendance en confrontation directe avec la société civile, au
moment de leur revendication d’une tribune politique à
l’instar de toutes les autres tendances politiques et
intellectuelles du pays. On leur répondit que cela ne
pouvait avoir lieu avant qu’ils n’affichent leur engagement
aux constantes de la société civile tunisienne. C’est à ce
moment-là que les questions ont commencé à être posées :
comment concevez-vous le dossier de l’enseignement de la
femme et de sa participation à la vie publique ? Quelle est
votre position par rapport à la polygamie ? Ainsi que
d’autres questions qui étaient le pivot d’un important
face-à-face national impliquant toute la société. Ils ont
ainsi mis les adeptes de ce courant dans une situation
difficile et ambiguë : Comment faire pour satisfaire les
adeptes rigoristes d’une part, en ne menaçant pas le reste
de la société civile de l’autre ? Alors que nous, en Egypte,
avons laissé libre cours à cette tendance, l’Etat
n’intervenant que dans les cas limites des opérations
terroristes. Ainsi, la situation s’est transformée d’une
cause d’ordre intellectuel à laquelle il fallait faire face
en argumentant, en réfléchissant et en offrant des solutions
politiques à travers toute la société, en une cause pénale,
dans laquelle les forces de la sécurité entrent en jeu à
chaque fois qu’un crime terroriste a lieu.
C’est la raison pour laquelle au cours de mon voyage en
Tunisie, j’ai trouvé une société semblable à celle que nous
avons connue en Egypte dans les années 1950 et 1960. Je n’y
ai guère détecté les aspects de rigorisme et de laideur qui
nous ont poursuivis depuis le début les années 1970 et qui
ne semblent pas vouloir nous quitter.