Ras Al-Bar.
Ce site balnéaire prestigieux d’antan fait aujourd’hui peau
neuve. Au fil des ans, l’île a connu plusieurs mutations et
a perdu sa gloire du passé pour devenir une destination pour
tous même relookée.
Fans d’hier et d’aujourd’hui
Entendre
parler des travaux de rénovation à la station balnéaire de
Ras Al-Bar, en particulier au cap, et mourant d’envie de
voir comment est devenue cette prestigieuse plage d’antan
rendue tristement célèbre ces derniers temps par le projet
d’installation de l’usine de pétrochimie Agrium — qui a
provoqué des vagues de protestations ces derniers mois — les
raisons ne manquaient pas pour prendre la route vers Ras
Al-Bar située à environ 350 km au nord du Caire. Dès que
l’on commence à percevoir une langue de terre entre
l’embouchure du Nil et la mer, à sentir l’odeur de l’iode,
cela signifie qu’on est arrivé à destination.
Une station balnéaire, pas du tout comme les autres. La
sirène des plages comme la qualifie l’un de ses anciens
habitants, Al-Sayed Hassan Abou-Tabl, et la seule, car le
reste ne constitue que des duplicatas (comme le répète
fièrement l’un des passionnés de l’île de Ras Al-Bar marquée
par une longue histoire). Bien située au nord du Caire, en
forme de triangle entre le Nil et la mer Méditerranée, elle
est réputée pour sa fraîcheur, sa simplicité, sa beauté et
son calme. Cette île fut le lieu de prédilection des
aristocrates au début du siècle dernier. Et comme le raconte
l’histoire, les princesses de la famille royale
fréquentaient cette plage privilégiée. Des cérémonies et des
compétitions sportives y avaient lieu et des concours de
beauté étaient organisés dans les casinos de la belle Ras
Al-Bar, très prisée par les grandes stars de la chanson
comme Oum Kalsoum, Asmahane et Abdel-Halim. Au fil des ans,
cette belle station balnéaire a connu des changements, des
hauts comme des bas. D’une année à l’autre, elle a commencé
à accueillir plus de monde, toutes classes confondues. Au
cours des dernières vacances de Cham Al-Nessim (fête du
printemps), Ras Al-Bar a enregistré plus de deux millions de
visiteurs. Expansion architecturale, nombreuses
installations, différents services et infrastructure de tout
genre ont fait que la station a pris de la superficie.
Mais
avec le temps, Ras Al-Bar a perdu de sa sérénité et de son
prestige pour devenir l’une des stations les plus
surpeuplées, puisqu’elle est à la portée de toutes les
bourses. Ses plages ont changé d’allure et sont présentées
en photos comme étant les plus populaires. Plutôt une
aubaine pour les pauvres. Cependant, elle a conservé ses
fans d’hier et d’aujourd’hui qui, dès qu’ils entendent
parler d’elle, ils éprouvent une certaine nostalgie du bon
vieux temps. La sirène des plages se présente aujourd’hui
sous un nouveau look. Des travaux de rénovation sur le cap
qui sépare le fleuve de la mer ont eu lieu. Un phare
enjolivé et une langue de terre dallée offrent une vue
splendide. Pas de vendeurs ambulants sur cette pointe de
terre uniquement réservée aux promeneurs. Là, il est
interdit de se balader avec un casse-croûte à la main ou
d’emporter n’importe quelle nourriture. Des restrictions
sévères qui font que toute transgression est passible d’une
amende de 100 L.E. Un endroit où il a été prévu d’autres
projets. Un premier hôtel 5 étoiles à Ras Al-Bar est en voie
de construction cerné par ce panorama magnifique. Des
cafétérias et deux cinémas sont prévus également. De la
propreté et beaucoup d’organisation sur la rue Port-Saïd,
avenue principale de Ras Al-Bar, bien répartie et divisée
avec, tout au long de l’artère, des panneaux indiquant
diverses directions, vers le cap, la mer, les 8 souks
essentiels, l’hôpital, etc. De part et d’autre de l’avenue,
deux lignes de villas au style architectural singulier, des
hôtels, des cafétérias, des restaurants et même un parc
d’attraction et un cirque. Tous les moyens de
divertissements sont disponibles à Ras Al-Bar.
Les traditions restent vivaces
Et pour les estivants qui cherchent un peu d’intimité, loin
des milliers d’estivants qui affluent sur les plages
publiques, une plage privée a été conçue et cernée de
palmiers et réservée aux femmes de 6h à 10h du matin. Des
changements qui commencent à attirer une certaine catégorie
d’estivants qui veulent échapper au brouhaha et à la grande
affluence de Ras Al-Bar. Par exemple, à Al-Nakhil, les
vendeurs ambulants et les célibataires sont interdits
d’accès. Alaa Khater, ingénieur, semble profiter pleinement
de la mer avec sa petite famille. Originaire du gouvernorat
de Charqiya, il avait l’habitude de se rendre avec sa femme
Imane, professeure à l’université, et ses enfants durant les
vacances d’été à Ras Sedr, au bord de la mer Rouge. Cette
année, ils ont décidé de venir à Ras Al-Bar après avoir
entendu parler des changements qui s’y sont opérés. « Et
nous ne l’avons pas regretté », explique Alaa, tout en
ajoutant que la ville a beaucoup embelli, elle est plus
propre et plus illuminée le soir. « Une plage comme Al-Nakhil
peut attirer une certaine catégorie d’estivants qui n’ont
pas les moyens de s’offrir des vacances sur la Côte-Nord et
qui veulent faire plaisir à leurs enfants », dit-il.
Une
aubaine pour les budgets moyens ou limités, mais aussi pour
une certaine classe huppée. Les riches commerçants de
Damiette et Mansoura viennent passer l’été à Ras Al-Bar et
possèdent des villas somptueuses donnant sur la mer. Là, un
appartement se loue entre 500 et 600 L.E. par nuit et
parfois plus. A Ras Al-Bar, les Hyundai côtoient les
Mercedes dernier cri. « Là, un estivant peut séjourner une
nuit à 70 L.E. ou 1 000 L.E. et se nourrir à 10 L.E., mais
aussi à 100 L.E. Une station balnéaire à la portée de toutes
les bourses », explique Racha, traductrice qui vient de
passer deux jours à Ras Al-Bar, curieuse de découvrir les
secrets de cette plage. Profiter du cap, séjourner dans un
hôtel bien équipé, faire une croisière sur le Nil contre 1
L.E. par personne, manger une glace pour 50 pts et offrir un
petit tour en moto à ses enfants contre 1 L.E., des
avantages qui distinguent cette station des autres.
Cependant, pour Racha, il est difficile de rester plus de
deux jours avec ce grand nombre d’estivants au comportement
quelque peu bizarre. En fait, de modestes villageois qui
affluent de différentes régions du Delta, constituent la
majorité des estivants à Ras Al-Bar. Ils se jettent à la mer
avec leurs vêtements. Des plages publiques envahies par des
vendeurs ambulants venus de Damiette, de Mansoura et de
différents villages pour gagner leur pain. On y vend de
tout, des friandises jusqu’aux cartables et les marmites
bordent le rivage. Chacun en profite à sa manière.
Tous les goûts sont à Ras Al-Bar
Une
catégorie d’estivants restée fidèle à Ras Al-Bar et qui
vient trouver refuge au bord de la mer sans pour cela trop
dépenser. Des personnes aux budgets restreints qui semblent
profiter du changement qui s’est opéré à Ras Al-Bar.
Cependant, certains trouvent à dire. Le cas de Awad,
musicien qui vient passer trois mois à Ras Al-Bar avec sa
famille. Il pense que tous ces changements n’ont fait
qu’augmenter les prix du loyer à Ras Al-Bar. Et pour
compenser cela, il essaye de vendre quelques pacotilles sur
la rue commerciale de Ras Al-Bar (rue du Nil). D’autres
pensent que les changements ont eu lieu dans certains
endroits centraux et que d’autres manquent encore de
services. Yasser Al-Mallah, un Cairote qui vient louer une
cafétéria sur l’une des plages publiques pour l’été,
s’indigne aussi. « Le nouveau look de Ras Al-Bar a fait
flamber le prix du loyer et je ne cesse d’enregistrer des
pertes. De plus, sur cette plage et d’autres, il n’y a pas
de toilettes publiques, les douches sont en plein air. Où
les femmes et les enfants peuvent-ils se changer ou aller
aux toilettes ? », s’interroge-t-il, tout en ajoutant que
les surfaces réservées aux toilettes publiques ont été
utilisées pour d’autres projets laissant les estivants
mendier cet espace intime.
D’un autre côté, la scène sur le point de terre avec la
superbe vue sur la mer et le Nil semble plaire à beaucoup
d’estivants qui viennent spécialement pour l’admirer. « Nous
sentons l’évolution », explique Yéhia Al-Ridi, homme
d’affaires de Damiette qui se promène sur le cap avec sa
fiancée. Cette dernière confie qu’elle apprécie l’endroit,
mais pense que ce n’est pas Charm Al-Cheikh ni Hurghada. «
Cependant, Ras Al-Bar a sa spécificité et son charme propre
à elle et surtout sans Agrium qui aurait pu causer bien des
dégâts », rétorque Yéhia. Une escapade d’une journée ou
deux, c’est suffisant ici, comme le dit Fatma, une Allemande
mariée à un guide touristique égyptien. Elle explique
qu’elle a beaucoup aimé cet endroit, surtout le cap.
Cependant, « c’est difficile de passer des vacances ici,
loin des regards inquisiteurs. On ne peut pas nager ni se
comporter comme à Charm Al-Cheikh ».
Un
avis bien argumenté d’autant qu’il est rare de rencontrer
des femmes en maillot de bain sur les plages de Ras Al-Bar,
c’est en galabiya, robe ou pantalon qu’elles nagent. Une
façon de profiter de la mer tout en gardant leurs corps
cachés comme le pensent beaucoup de femmes. Un mode de vie
qui fait que Ras Al-Bar a perdu de ses estivants d’antan
comme l’explique Abou-Tabl, qui habite la ville depuis 1940.
Propriétaire d’un des plus vieux hôtels et d’une pâtisserie,
il regrette les bons vieux jours. Il raconte avoir reçu le
roi Farouq et sa mère au temps de la gloire de Ras Al-Bar,
ce lieu magnifique, calme et qui a fait sa singularité grâce
à son emplacement, son calme et surtout ses estivants d’un
statut particulier. Aujourd’hui, Ras Al-Bar a beaucoup
changé avec ses villas somptueuses, son cap aménagé, mais
ses visiteurs ne sont plus les mêmes. Ras Al-Bar a perdu son
aspect prestigieux.
Mahmoud Sélim, un autre fan de Ras Al-Bar, explique qu’on y
trouvait toujours une certaine ambiance familiale, une
quiétude et un paysage vierge qui a commencé à disparaître
avec toutes ces constructions modernes. « Autrefois le
taftaf, un tricycle qui roule sur des rails, assurait le
transport dans la ville. Aujourd’hui, il a été remplacé par
le minibus qui a gardé le même nom. De même, les galabiyas
et les melaya laf étaient interdites sur les plages de la
station balnéaire », dit-il. Aujourd’hui, être en maillot de
bain n’est pas de mise même si cela n’est pas dit
ouvertement. D’autres genres de vacanciers qui imposent leur
propre code. D’autres encore comme Tareq et Khaled, des
jeunes de Mansoura, viennent passer leur soirée à Ras Al-Bar
avec leurs voitures huppés et leurs amis. Mais « pas
question de fréquenter les plages surpeuplées », disent-ils.
Le soir, dans la rue commerciale du Nil, tout le long de la
langue de terre, les gens de tous bords se côtoient, les
avis divergent mais Ras Al-Bar restera toujours la plage qui
n’est interdite à personne et ouvre ses bras à tous les
estivants, ou comme la qualifie Sayed Khachaba, chef du
conseil de la ville : « Une grande maison de famille qui
accueille chaleureusement ses visiteurs, où ils peuvent
profiter pleinement de la mer en toute sécurité ».
Doaa
Khalifa