Soudan.
L’avenir du pays est plus que jamais dans l’incertitude à la
suite de l’accusation de génocide émise par le procureur de
la Cour pénale internationale contre le président Omar
Al-Béchir et la demande d’un mandat d’arrêt contre lui.
Omar Al-Béchir activement recherché
Bien
que prévisible, l’annonce est tombée comme une foudre.
Désormais, le président soudanais Omar Al-Béchir, déjà
accusé de tous les maux et mal perçu par les Occidentaux,
est ouvertement accusé de génocide, de crimes contre
l’humanité et de crimes de guerre au Darfour. Le procureur
de la Cour Pénale Internationale (CPI), Luis Moreno-Ocampo,
a demandé lundi aux juges de la CPI d’émettre un mandat
d’arrêt contre le président soudanais Omar Al-Béchir pour
ces crimes. Le procureur de la CPI table sur une décision
d’ici « deux à trois mois », le temps pour permettre aux
juges « d’analyser les preuves », d’accepter la demande, la
rejeter ou demander plus d’éléments. Il s’agit de la
première demande d’arrestation d’un chef d’Etat en exercice
devant la CPI, seul tribunal permanent compétent pour juger
les crimes de guerre, crimes contre l’humanité et génocides.
C’est aussi la première fois que le génocide est porté
devant ses juges. Selon M. Moreno-Ocampo, le génocide « a
été décidé par Béchir lui-même » en ordonnant à ses hommes
de « ne pas faire de blessés ou de ramener des prisonniers
». Il l’accuse de meurtre, viol, extermination et
déplacement forcés, notamment. Selon le procureur, Béchir «
a mobilisé l’ensemble de l’appareil d’Etat » pour mettre «
intentionnellement » les 2,5 millions de déplacés dans « des
conditions d’existence qui ne pouvaient qu’entraîner leur
destruction physique ».
Evidemment, Khartoum, non signataire du traité de Rome ayant
créé la CPI, et ne reconnaissant pas la juridiction de la
Cour, a immédiatement dénoncé et rejeté l’appel de la CPI.
Le vice-président soudanais Ali Osman Taha a qualifié de «
fausses et mensongères les allégations du procureur de la
CPI », dénonçant une « affaire politique ». Aussi, a-t-il
brandi indirectement les menaces de déstabilisation aux
conséquences désastreuses au cas où le mandat d’arrêt serait
lancé : « Il est clair que si le président de la République
ne détient pas entièrement le pouvoir, toutes les décisions
du gouvernement nécessitant son approbation seraient alors
vaines. Il deviendra impossible de continuer à mettre en
œuvre l’accord de paix CPA (qui a mis fin à la guerre dans
le Sud-Soudan) ou les autres accords si le président est
menacé d’un procès international ».
« Nous sommes en contact avec les différents membres
permanents du Conseil de sécurité de l’Onu, notamment la
Chine et la Russie », a également dit le vice-président
soudanais en parlant des efforts de Khartoum pour bloquer
tout mandat d’arrêt formel. Le régime de Khartoum table donc
actuellement sur une intervention du Conseil de sécurité de
l’Onu pour un report de toutes poursuites d’un an, qui
pourraient alors être renouvelées chaque année. Le Soudan
pourrait compter sur le soutien de la Russie et de la Chine,
qui a déjà averti que toute inculpation de M. Béchir «
mettrait en danger » les perspectives de paix, et dont les
intérêts économiques au Soudan sont colossaux. Mais
d’intenses tractations diplomatiques seraient nécessaires
pour empêcher un veto des Etats-Unis.
Déjà, pour faire preuve de bonne volonté, M. Taha a affirmé
que la demande de M. Moreno-Ocampo ne va pas dissuader le
Soudan de continuer ses efforts pour une solution politique
au conflit au Darfour.
Coup risqué
Cela veut-il dire que les accusations portées contre le chef
de l’Etat soudanais pourraient pousser Khartoum à faire plus
de gestes de bonne volonté ? Rien n’est moins sûr. Selon les
analystes, ces récentes évolutions pourraient aussi bien
détruire les espoirs de paix au Darfour que contraindre
Béchir à agir. Cité par l’AFP, Safwat Fanous, professeur de
sciences politiques à l’Université de Khartoum, estime que
la demande d’un mandat d’arrêt contre le président soudanais
est une tentative de « délégitimer et donc de déstabiliser,
et même détruire l’Etat soudanais ». Ce qui, selon lui,
risque de pousser le gouvernement à « rompre l’accord pour
la force hybride (Onu-Union africaine) ou à demander aux
Nations-Unies de se retirer ». Certains observateurs
estiment également que M. Béchir pourrait répondre à cette
humiliation, en freinant le processus démocratique mis en
route par l’accord de paix ayant mis fin à la guerre entre
le nord et le sud. Les principaux partenaires de M. Béchir
au sein de la coalition gouvernementale, les ex-rebelles
sudistes du SPLM, sont officiellement pour un respect des
demandes de la CPI. Si le régime répondait de manière
particulièrement dure, le mouvement serait confronté à un
dilemme : rester au pouvoir avec le Congrès national de M.
Béchir ou se retirer.
D’ores et déjà, le chef de la diplomatie soudanaise, Deng
Alor, un leader du SPLM, a mis en garde contre des réactions
radicales telles que l’expulsion de responsables de l’Onu.
D’autre part, si un mandat d’arrêt contre M. Béchir était
délivré, les responsables de l’Onu et des pays occidentaux
pourraient-ils toujours le rencontrer ? L’ancien envoyé des
Etats-Unis pour les crimes de guerre et professeur de droit,
David Scheffer, a indiqué à l’AFP qu’il n’y avait pas de
réponse définitive à cette question, en passe de devenir
plus politique que légale. « Les gouvernements sont tenus de
coopérer avec la CPI et cela veut généralement dire
faciliter l’arrestation d’un responsable sous le coup d’un
mandat d’arrêt », a-t-il précisé.
D’autres analystes pensent en outre que l’annonce de lundi
pourrait pousser M. Béchir et son parti, attentifs à leurs
liens avec le SPLM, à faire des avancées sur l’accord de
paix dans le sud pour garder les pays occidentaux de leur
côté. Le régime pourrait ainsi remettre d’autres suspects
recherchés pour des crimes au Darfour en échange d’un
abandon des charges contre M. Béchir. Mais pour l’heure, nul
ne sait quel cours suivront les événements.
Abir
Taleb