Religion. Les coptes d’Egypte ont une longue histoire et un héritage très marqué par la culture pharaonique. Deux livres récents tentent de retracer en photos la vie de cette communauté, représentant près de 10 % de la population.

 

Deux nouveaux regards sur les coptes

 

Deux ouvrages de photographie et d’Histoire destinés à devenir une référence. Coptes du Nil (édition L’Archange Minotaure) et The Churches of Egypt (AUC Press). Le premier, publié en français, porte la signature du photographe égyptien installé à Paris Nabil Boutros et du Belge Christian Cannuyer, égyptologue et historien des religions. Et le deuxième, en anglais, est l’œuvre du photographe cairote Chérif Sonbol et des spécialistes Gawdat Gabra, Gertrud Van Loon et Darlene Brooks Hedstrom.

Loin des discours de la discorde et de la persécution, des mille et une manières d’exprimer le ras-le-bol de la communauté chrétienne égyptienne, la plus nombreuse du monde arabo-musulman, deux photographes coptes ont choisi de donner une image sensible et intime des siens.

Chacun affirme ses racines, sans pour autant parler ouvertement du regain de l’identité religieuse. Aux barbes et foulards répondent les petites croix tatouées sur la main ou le poignet. « Pourquoi, demandait-on un jour à une paysanne copte, as-tu une croix tatouée sur le menton ?

— Pour qu’au jour du jugement, on sache que je suis une chrétienne », mentionne-t-on dans Coptes du Nil.

Si ce dernier ouvrage a privilégié les gens, narrant leur histoire, leur mode de vie et tradition, avec des photos de mouleds (commémoration d’un saint), de jeunes montrant Saint-Mercure sur les biceps, d’effigies de martyrs ou de saints combattant sans peur les forces du mal, The Churches of Egypt révèle l’âme des lieux. Les photos de Sonbol cèdent plutôt la place aux sites coptes, faisant voir leur splendeur sans aucune présence humaine. On va de découverte en découverte, partant souvent sur les traces de la Sainte Famille ayant séjourné en Egypte pendant trois ans et demi environ, pour fuir la fureur du roi Hérode. La fuite de Jésus et Marie est sans doute un passage incontournable dans les deux ouvrages ; les Egyptiens tout court sont si attachés à la mère du Christ qu’on ne peut y échapper. Marie, c’est un peu Isis, constate-t-on. « Comment ne pas rapprocher cette épithète (Mère de Dieu) du vocable Mout Nâjtar, ou Mère du Dieu, que portait la déesse Isis, mère d’Horus, dont le culte avait joui d’un rayonnement extraordinaire à l’époque gréco-romaine ? Il est d’ailleurs vraisemblable que les statuettes représentant Isis allaitant Horus aient servi de modèles à l’icône de Marie donnant le sein à Jésus. En tout cas, la popularité du culte des déesses-mères dans l’Egypte pharaonique a pu préparer, comme en d’autres terres d’Orient, l’extrême ferveur du culte marial dans le christianisme copte », indique Cannuyer dans Les coptes du Nil.

 

Exemples à l’infini

Cette approche ou plutôt le rapprochement avec la culture pharaonique se poursuit tout au long du livre, opérant un parallélisme des us et coutumes, non sans intérêt. Ainsi, signale-t-on que la langue copte est issue de l’égyptien pharaonique ; elle procède de la langue du peuple, non écrite et fragmentée en divers dialectes et non pas des états de langue littéraire attestés dans l’antiquité. On prépare toujours un nombre impair de pains bénis, comme c’est le cas pour les offrandes funéraires de l’Egypte pharaonique. On se déchausse avant d’entrer dans une église, comme les ancêtres marchaient pieds nus dans les temples pour ne pas souiller le sol sacré. Dans la campagne, durant la cérémonie de mariage, chacun des époux effeuille une tige de palmier et y découpe les entailles : il en touche ses amis pour leur porter bonheur. « Mémoire égyptienne qui défie les siècles : la tige de palmier taillée d’encoches était dans l’Egypte ancienne le symbole hiéroglyphique d’années nombreuses », commente Cannuyer, multipliant ses exemples à l’infini pour décrire l’œcuménisme des traditions de l’Egypte éternellement religieuse. La cérémonie du soboue, célébrant le septième jour après la naissance, ne ressemble-t-elle pas à celle décrite sur les parois du temple d’Al-Deir Al-Bahari, où le dieu Anubis déterminait la vie d’un nouveau-né royal en roulant un crible devant lui ? Certaines caractéristiques du chant liturgique copte, accompagné, comme dans l’antiquité, d’instruments de percussion métalliques, aujourd’hui encore les cymbales et les triangles, autrefois aussi les sistres ne sont-ils pas rattachés à la culture pharaonique ? La croix ansée, forme copte de la croix chrétienne, n’est-elle pas le ankh, clé de vie des anciens Egyptiens ? « On pourrait même avancer que la façon dont l’église copte a pensé le mystère du Christ fut pour une part tributaire de cet héritage ancien. Dans la formule christologique de Cyrille d’Alexandrie (Ve siècle), une seule physis du verbe de Dieu incarné, on trouve l’affirmation de la parfaite et indissoluble unité de l’homme et de Dieu dans le Christ sauveur … On peut y voir un lointain écho de l’anthropologie et de la théodicée de l’ancienne Egypte, postulant et l’unité absolue de l’homme et l’unité intangible du divin », souligne l’ouvrage.

Cette démarche nous mène à un autre point commun entre les deux livres, ayant débuté par donner une définition des coptes. Classique. Il s’agit d’une sorte d’abréviation ou de déformation du mot grec Aiguptios, « Egyptien », désignant aujourd’hui les chrétiens d’Egypte qui professent le monophysisme. Cela n’est pas en fait sans rejoindre un constat historique, que l’on répète parfois à un niveau populaire de manière plus crispée, déclenchant les tensions : « Les coptes sont les vrais héritiers des pharaons … On était sur cette terre avant eux ! ». Mais la tendance floue des images de Nabil Boutros, leur sens moqueur, ses effets de contre-jour, ainsi que l’esthétisme des cadres de Chérif Sonbol, adoucissent le ton. Boutros montre surtout des images, pieuses, parfois « au goût guimauve des bondieuseries d’importation … artifices de commerce entre Saint-Supplice et Disneyland ». Et Sonbol nous fait voir, pour sa part, de jolies photos du fameux monastère d’Abou-Fana à Minya, avec le désert qui s’étend à perte de vue et les petits dômes à l’horizon. Le paysage est magnifique et la petite histoire du monastère, situé à 18 km au sud de Minya, aussi. L’on apprend en fait qu’Abou-Fana est le surnom d’un ermite du quatrième siècle, Apa Bane (Bane en copte signifie palmier) et qu’il fut appelé ainsi car il a passé 18 ans environ debout dans une cellule sombre ! Cela nous change des nouvelles de « troubles confessionnels » qui nous viennent ces derniers temps par là-bas, à travers les médias.

Dalia Chams

Au fil des pages

 

An Armenian Artist in Ottoman Egypt : Yuhanna Al-Armani and His Coptic Icons. (AUC Press, 2008).

 

Comprendre l’œuvre d’un des plus éminents iconographes de style copte du XIIXe siècle à travers les phénomènes sociaux de l’époque, voilà ce que nous propose Magdi Guirguis dans son ouvrage intitulé Un artiste arménien dans l’Egypte ottomane. Arménien d’origine, vivant à Jérusalem puis au Caire, Yuhanna Al-Armani Al-Qudsi se situe à la croisée de diverses influences au milieu d’un empire déjà largement multiculturel.

Mais la pluralité culturelle qui marqua la vie de Yuhanna Al-Armani ne suffit pas à elle seule à expliquer la complexité et l’abondance de son œuvre. S’il fut prolifique, c’est aussi que la relative aisance financière de l’Eglise copte permettait la rénovation de nombreux églises et monastères qui furent complétés par des commandes d’icônes, censées protéger le lieu sacré et les fidèles qui s’y trouvaient. Icônes d’ailleurs d’autant plus demandées qu’elles furent quasiment toutes détruites entre le XIVe et la fin du XVIIe siècles, pour diverses raisons.

Ici, ce n’est pas l’iconographie qui est utilisée en première source, mais l’histoire du Caire et le contexte dans lequel Yuhanna Al-Armani vit le jour. Un petit livre simple et léger agrémenté de belles photographies.

 

 

Medhat Al-Gayyar, Al-Sard al-qassasi al-moaasser (la narration contemporaine). (Nadi al-qéssa, 2008).

 

Dans cet ouvrage, Medhat Al-Gayyar étudie les différents types de narration, ainsi que leur évolution historique. Il s’intéresse aux distinctions entre créateurs, aux différents genres littéraires, courants et aux différentes générations. Il se penche également sur le côtoiement de différents styles chez un même écrivain. S’il étudie les frontières symboliques qui séparent ces genres, on les oublie pour pouvoir comprendre, analyser, étudier et faire de l’histoire. Ces frontières, ainsi que le conflit entre les individus, les courants, sont le signe d’une vie littéraire riche de plusieurs visions créatives et objectives.

La plus importante partie de l’ouvrage d’Al-Gayyar est consacrée à une lecture critique appliquée aux œuvres de divers nouvellistes, comme Yéhia Al-Taher Abdallah, Mohamad Al-Makhzangui, ou encore Abdel-Aal Al-Hamamsi, Fathi Moustapha, Wafiq Al-Faramawi, Tareq Imam et Fadia Khattab.