Dans cette nouvelle inédite, Saad
Al-Kersh recourt à un monde fantastique où soumission
se mêle à la révolte. Le jeune écrivain égyptien a été élu
dans la longue liste du Booker du roman arabe.
L’intérieur
De l’extérieur, l’endroit apparaît comme un champ négligé.
Les feuilles des arbres s’entremêlent, comme une preuve du
manque d’entretien. Près d’une portière basse qui ne laisse
pas deviner à ceux qui arrivent si elle est ouverte ou
fermée, s’accumulent les feuilles de l’automne. A
l’intérieur, à droite, une cabane en paille laisse filtrer
des rayons de lumières. Quant au vieux portier, il ne semble
pas attentif, sans doute en raison de sa confiance que la
personne qui arrive connaît son chemin.
Le jeune homme suit la route, en essayant de se débarrasser
des feuilles des arbres qui lient ses jambes et il cache son
embarras en fixant le vieil homme adossé à son siège.
L’homme dit en pointant son regard vers un endroit lumineux
précis comme s’il savait où se tenait exactement le jeune
homme :
— Salut Hassan !
L’homme sourit malicieusement et le jeune homme n’est pas
dupe de l’attitude de l’homme édenté dont l’obscurité cache
les rides du visage.
Hassan évite des virages et des branches de maïs qui
jonchent un chemin. Mais le guide le sauve. Depuis la
portière jusqu’à ce monde étrange, il écoute vaguement les
nombreuses phrases que débite le guide. Il est envahi par
l’étrangeté de cette première expérience dans cet endroit où
personne ne semble sentir la présence de quiconque sinon
ceux qu’il veut bien reconnaître. Rien d’ordonné, mais un
chaos qui captive le regard. Tous ceux qui se trouvent à
l’intérieur, se meuvent comme bon leur semble. Des garçons
et des filles, des femmes élancées, des jeunes gens aux
crânes rasés ou aux cheveux en liesse et des hommes gras aux
ventres dodus, nus ou vêtus complètement. Ils se meuvent sur
le sol directement, sur des lits ou des canapés, fixés au
sol ou se balancent dans les airs sans aucune attache qui
les fixe aux arbres de tous genres pleins de fruits de
toutes les saisons, malgré cet automne qui s’arrête aux
frontières de la portière.
Il cherche d’un regard fuyant les traces de la portière sans
la trouver. Son guide lui répète de ne pas essayer de
s’évader :
— Je t’ai déjà expliqué Hassan qu’on te demande
d’emmener un couple prêt à exécuter tout ce qu’on lui
demande. Il est préférable qu’ils acceptent de jouer les
deux rôles avec quiconque ici.
Hassan est conscient pour la première fois du danger de la
situation. Il essaye de se maîtriser.
Le guide poursuit :
— Je t’ai déjà parlé de cela à la portière et tu ne t’es pas
opposé.
— Je n’ai rien entendu et je voudrais qu’on me libère. Je ne
te connais pas et tu ne m’as jamais vu.
L’homme semble compatir sans pour autant pouvoir l’aider :
— Avec ce genre de personnes, il vaut mieux ne pas
s’aventurer, ou penser qu’on est plus intelligent. Il y a eu
erreur avec un jeune au chômage exactement comme toi et qui
porte le même nom que toi, qui nous a été recommandé par un
entremetteur précédent. Aide-moi à compléter le jeu jusqu’au
bout. Une seule nuit qui se terminera et personne ne sera au
courant.
Hassan se frotte les yeux en essayant de se convaincre qu’il
n’est pas la victime d’un cauchemar :
— Ne me pousse pas à la folie. Je n’ai vu personne et je ne
les connais pas ceux-là.
L’homme disparaît sans raison et l’espace se fait encore
plus grand. Il se demande s’il y avait des murs à son
entrée. Il se souvient d’avoir vu des lanternes parsemées çà
et là, en désordre, comme si elles étaient accrochées au
plafond d’un ciel. Leur nombre n’a pas augmenté. Les limites
de cet espace sont-elles celles de la rencontre avec le ciel
? Par où commencer la fuite ?
Il est pris de court par le guide :
— Cette tâche doit se terminer sans embûches, pour toi. Ne
pense pas à fuir à nouveau.
— En quoi est-il dangereux que je fuie ?
— Le danger ou l’erreur est dans l’entrée. Il faut terminer
la tâche. Tranquillise-les. Fais comme si je n’étais jamais
venu.
L’homme sourit à cause de la naïveté du jeune homme :
— Ces gens-là ne craignent personne. Le slogan de l’endroit
: « Fais ce que tu désires et ce que les autres désirent que
tu fasses, ne refuse rien à personne et que personne ne te
refuse rien ». Tout est permis.
— Ce slogan s’applique à moi ?
— La moitié uniquement.
— Je ne comprends rien. Libère-moi de ce cauchemar.
Le guide rit avec ironie et pitié :
— Dans le statut de l’endroit, il n’y a pas ce genre de
choses. Cela ne veut rien dire. Au dehors, loin des
frontières de cette portière, les choses reprennent leur
cours.
— Qui es-tu ?, dit Hassan avec étonnement.
— Ce n’est pas ton affaire maintenant. Pose-toi plutôt la
question de ce que tu es maintenant.
Il le supplie de le sortir. Il secoue la tête :
— Je n’ai pas commis d’erreurs à votre égard. Je ne suis pas
venu par moi-même.
— Mais tu l’as compris. Celui qui a vu fait partie
intrinsèque de la loi de l’endroit.
— La loi ici est que tout est permis et je ne suis pas
d’accord. Je n’ai pas cueilli de fruit d’un arbre du jardin.
— Mais tu as cueilli les choses avec ton regard. Tu te
souviens d’avoir vu. Beaucoup vu. Plus qu’il n’en fallait
pour quelqu’un qui veut sortir.
Il se sent embarrassé et comprend que la personne qui lui
parle n’est pas un simple entremetteur, mais un homme qui
sait tout de lui. Ce qu’il a fait, a vu, ce auquel il pense
et ce qu’il compte faire. Il est sur le point de parler,
mais le guide le devance :
— Je t’ai déjà dit que la moitié du slogan s’applique à toi
: « Fais ce que les autres te demandent et ne refuse rien à
personne ».
Avant qu’il ne réponde, le guide disparaît et une main
sculptée avec précision s’abat sur lui. Elle lui plairait
dans d’autres circonstances. Elle lui demande :
— As-tu déjà essayé de porter une femme dans une forêt ?
Il répond comme sous l’effet d’une magie :
— J’ai porté des femmes loin de la forêt.
Il remarque sa manière légère de marcher comme si elle
s’élançait sans aucune trace de bruits de pas.
— Mais je n’ai pas essayé de porter un ange.
Il parle spontanément et elle sourit :
— Porte-moi et parle. Je veux t’écouter.
Elle se pose à mi-chemin, entre la veille et le sommeil et
poursuit son chuchotement :
— Lorsque je te fais signe, arrête-toi pour jouir du
silence.
Il la regarde sous l’effet de la magie et se demande si ses
lèvres se sont entrouvertes.
Il la porte dans ses bras et elle se colle contre sa
poitrine, confiante. Il passe à travers des êtres qui ne
semblent pas les voir, ni écouter ce qu’il lui raconte sur
sa famille, sur sa venue ici et sur les menaces du guide
alors qu’elle semble lointaine et absente. Pourtant, elle
l’interrompt pour éclaircir le sujet :
— Il ne t’a pas menacé, il t’a informé.
Il se calme en raison de ses aimables paroles et lui demande
comment sortir. Elle se débarrasse de ses bras et il revient
en arrière et aperçoit l’espace vide et devant lui, le
guide.
« Quelqu’un » émet un ordre et il obéit. Il se souvient de
la moitié du slogan : « Fais ce que les autres te demandent
et ne refuse rien à personne ». Il craint de devenir un
objet pour ce corps. Il chérit son corps à lui et il n’a
jamais pensé que quelqu’un l’approcherait.
Il marche lentement et prend du recul par rapport à celui
qui le devance. Il écoute une menace du corps qui le précède
sans qu’il se retourne.
Sans savoir comment, Hassan émet un cri : Non. L’homme
disparaît alors qu’autour de Hassan, des corps l’encerclent
de toute part. Le guide le gronde :
— Tu insistes à abroger la loi ?
— Quelle loi et quelle abrogation ?
— Nous n’avons jamais entendu ici le mot non, en plus de ce
cri étrange !
— J’ai oublié de le faire élégamment.
Il fait un signe dans le vide :
— Prenez-le !
Un homme le précède et un autre le suit, sur une route qui
semble aplanie à l’instant même. Avant d’atteindre le bout,
des murs s’élèvent comme s’ils avaient poussé subitement. Et
une voie jonchée de murs illuminée d’une lumière diffuse
s’élance devant lui. A chaque fois que la voie est sur le
point de prendre fin, une portière basse surgit qui donne
sur l’intérieur. Les murs laissent apparaître des êtres qui
l’attendent et qui le laissent passer puis disparaissent.
Il ouvre une porte et l’homme assis ne lui pose aucune
question. Il le regarde et noircit un dossier de plusieurs
milliers de pages. Hassan est sur le point de lui demander
d’où lui vient cette rapidité dans l’écriture. Il dit avec
calme :
— Si tu n’avais pas dit non, les choses auraient été plus
faciles. Mais tu l’as dit dans un cri sans précédent.
Avant que Hassan ne desserre pas les dents, une porte
s’ouvre. Un homme porte le dossier suivi de Hassan
silencieux. Il est accompagné vers une nouvelle porte qui
s’ouvre spontanément. L’homme examine les détails du dossier
en quelques secondes suffisantes pour ce genre d’hommes
selon l’avis de Hassan. Il essaye de parler, d’expliquer, de
s’excuser même. Mais l’homme assis semble une copie du
précédent. Il le scrute d’un regard qui perce ses os et ses
jours passés. Puis il écrit un rapport de plusieurs pages.
— Si tu n’avais pas dit non les choses auraient été plus
faciles.
Hassan essaye d’ouvrir la bouche, mais déjà un homme
apparaît qui l’accompagne vers un autre qui lit les quelques
pages, en bougeant la tête puis rédige un rapport en une
seule page :
— Si tu n’avais pas dit non.
Hassan est sur le point de s’ébranler, de crier, mais il n’a
plus de voix. Il voudrait retrouver son cri, mais il ne le
peut pas. Il suit en silence celui qui porte le dossier. Il
l’appelle, mais il ne répond pas. Il se sent humilié. Il
presse le pas, pose sa main sur son épaule, mais ne ressent
qu’un vide tiède.
En une seconde, il termine la lecture de l’unique page.
Hassan dit :
— Je …
Il ne le coupe pas, mais rédige une seule ligne. Hassan est
dans l’impossibilité de parler et ses lèvres restent
entrouvertes après avoir prononcé son Je.
Il dit sans regarder Hassan alors qu’une autre main s’avance
vers lui comme si elle tombait du vide, dans cette pièce
sans toit.
— Si.
Le porteur du dossier entre. Il n’y a qu’une seule ligne sur
une feuille blanche. Hassan attend d’entrer en scrutant une
seule porte qui bloque la voie. On ne lui permet pas de la
traverser directement.
Il fixe les traits de celui qui en sort après avoir déposé
le dossier. Il se dit à lui-même : « C’est ta dernière
chance après avoir jeté un cri qui t’a porté malédiction.
Ensuite, puisque le dossier est à l’intérieur, il doit y
avoir quelqu’un dedans. Cela doit être le grand boss et
l’affaire doit être entre ses mains. Il n’a pas de temps
pour lire plus qu’une ligne. Pourquoi ne pas aller de
l’avant et lui faire part de ma plainte ? Tu ne vas rien
perdre. Tu lui diras : Monsieur, ce n’est pas agir trop mal
que de prononcer une seule fois Non et après une nuit de
soumission sans avoir fait le choix de venir ici ».
Un instant plus tard, il suit un chemin alors qu’il est
apaisé et il trouve le dossier posé sur un bureau élégant
dans une pièce où personne ne se trouve.
Subitement, la porte se ferme et une fenêtre s’ouvre alors
qu’il n’y a pas de mur, sur un incendie sans fin.
Traduction de Soheir Fahmi