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 Semaine du 16 au 22 juillet 2008, numéro 723

 

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Enquête

Consommation. Un rapport de l’Association de protection du consommateur vient de dévoiler que beaucoup de supermarchés et lieux de vente ne respectent pas les règles d’hygiène. Les clients, eux, semblent résignés. Etat des lieux. 

Quand tout le monde ferme les yeux 

On est sur le périphérique Le Caire-Aïn Sokhna, à quelques kilomètres de Maadi. A droite, s’étend un immense parking. Des voitures de toutes sortes collées l’une contre l’autre, presque aucun espace vide. Plus on avance, plus la foule vous cerne. Des centaines de chariots accueillent les visiteurs des lieux, des Egyptiens consommateurs par excellence. A peine la chaîne grande surface, Carrefour, a-t-elle annoncé son lancement sur le marché égyptien, que les Cairotes se sont rués sur cet espace d’un type peu usité pour eux, les faisant penser aux feuilletons et films étrangers. Des étalages immenses, des produits diversifiés, de tous genres et de toutes couleurs, là on y trouve tout, de l’aiguille à la fusée, comme le dit ce fameux adage. Des fromages au mobilier en passant par l’électronique, tout est là. Les Egyptiens avaient vécu une expérience pareille avec Sainsbury’s, avant que cette chaîne accusée d’avoir un capital en partie israélien, ne ferme ses portes, désertée par les Egyptiens notamment avec le début de la deuxième Intifada et la mort du petit Al-Dorra. D’autres modèles avaient attiré les consommateurs grâce à une forte campagne médiatique, Masr wal Soudan (lire page 5) par exemple avait un tube qui rivalisait avec les chansons à la mode. Sur les chaînes de télé publique, on voyait les gens attroupés en train d’acheter dans ce supermarché, qui n’était cependant qu’une chaîne de grandes épiceries installées dans les quatre coins de la capitale. Entre ces deux périodes, il y a eu une éclosion avec Metro, chaîne appartenant à l’actuel ministre des Transports Mohamad Mansour, et Saoudi, appartenant à un homme d’affaires Frère musulman, qui vient d’ailleurs d’être acquitté suite à un procès devant le tribunal militaire avec d’autres cadres de la confrérie de financement d’une organisation interdite.

Les noms se suivent mais ne se ressemblent pas. Les plus luxueux sont Alfa Market et Spinneys. les plus populaires sont Awlad Ragab et Al-Mahmal. Et entre les deux catégories, se balancent les épiceries traditionnelles.

Un boom de la consommation à l’heure où l’on parle de terrible récession et où la majorité des gens ne sont pas sûrs de trouver du pain tous les jours ? Ou s’agit-il d’une sorte d’anarchie où tout ferait défaut : le système et les conditions minimums d’hygiène ? L’Association de protection du consommateur vient de publier une étude du marché alarmante : « 16 % des supermarchés du Caire et de Guiza ne sont pas conformes aux critères d’hygiène, en ce qui concerne leur présentation, leur stockage et leur vente. Environ la moitié de ces établissements sont classés au-dessous de la moyenne sur le même plan. 2 % uniquement ont reçu la mention excellent ». L’étude s’est basée sur 93 supermarchés. Le rapport cite des noms de manière claire et évidente. En tête de liste sur le plan de la qualité Carrefour et Spineys. Au bas du peloton, Masr wal Soudan (lire reportage page 5). Paradoxalement, la chaîne du ministre ne figure pas dans le rapport.

Comment l’organisation est-elle arrivée à ses conclusions ? Les premiers critères sont la propreté des lieux et du personnel, les lieux de stockage, si les étalages sont assez loin ou pas des toilettes, si les frigos existent ou pas ou s’ils fonctionnent bien ...

La réalité est plus que choquante. dans certains endroits, des blocs de fromage sont entreposés dans un espace au sol mouillé et menant aux toilettes du personnel, avec à côté, rangés parfois des insecticides et des désinfectants. Dans d’autres cas, les produits sont stockés juste sous les escaliers de l’immeuble à côté, où encore en haut du bâtiment, à ciel ouvert et sous une température de 45 degrés des fois. Des scènes des plus insolites se déroulent au vu et au su des clients et même des passants. La viande n’est pas transportée dans un camion frigorifique mais en taxi. Pour les baguettes de pain, il suffit d’un vélo. Un consommateur furieux s’en prend au responsable. Celui-ci reste imperturbable. « Nos excuses », se contente-t-il de dire. Parfois un client dit à titre de boutade : « Ne craignez rien, l’estomac des Egyptiens peut digérer les cailloux » pour faire preuve de fatalisme et de soumission au destin. Ils sont sûrs, de toute façon, que les responsables de ces infractions ne seront pas sanctionnés. Il a fallu attendre 2006 pour que soit promulguée la loi sur la protection des consommateurs. Et c’est en vertu de cette législation qu’est née l’Association de la protection du consommateur.

Cette institution avait publié un rapport affirmant que six marques d’eau minérale ne répondent pas aux critères et sont impropres à la consommation. Le rapport a cité expressément ces marques : Schweppes, Baraka, Hayat, Aquamina, où se trouvaient dans certaines des bactéries. En dépit de cela, ces sociétés ont fait une publicité monstre sur leurs produits, comme si le rapport était caduc. Le ministère du Commerce et de l’Industrie avait annoncé qu’il formerait une commission spéciale d’enquête sur le site de production pour vérifier la conformité des produits. Mais rien n’a été fait et les produits sont toujours sur le marché.

Le directeur de l’Association de protection du consommateur, Saïd Al-Alfi, affirme que la conclusion des rapports a été remise aux ministères concernés. « C’est à eux maintenant de s’adresser aux producteurs ou vendeurs pour les sommer de rectifier leur situation. Si ces derniers ne cèdent pas, les ministères peuvent prendre des mesures juridiques, aussi bien que l’association qui peut saisir le procureur général ». Cette mesure est souvent prise dans le cas de plaintes individuelles. Celles-ci augmentent de plus en plus, mais restent peu nombreuses si on les compare aux cas de fraude ou de la baisse de qualité des produits sur le marché.

Toujours est-il que les Egyptiens ne semblent guère être au courant de leurs droits sur ce plan. La culture propre à ce droit est très faible encore ou presque inexistante. Des campagnes sont parfois menées par différentes ONG, pour sensibiliser les consommateurs à leurs droits. A titre d’exemple l’Association nationale a organisé, en 2005, une campagne pour contester le monopole exercé par les compagnies de téléphonie mobile. Cette année, un autre appel a été lancé pour boycotter le téléphone fixe afin de protester contre la hausse des tarifs annoncée par le gouvernement. Le problème est que le rôle des ONG n’est pas efficace, celles-ci souffrant de manque de moyens financiers. La conscientisation des citoyens à elle seule ne suffit pas. Il faudrait qu’il y ait une subvention et une assistance de la part du gouvernement. Il ne s’agit pas de compter sur la seule action des services de contrôle sur les produits, mais il devrait y avoir une volonté politique de combattre toutes formes de fraude et de corruption. Le contexte actuel en Egypte est autre. Il y aurait toute une culture de supercherie depuis les élections, à leurs différents niveaux, jusqu’aux examens du bac, en passant par le lait et le pain. Tout ceci est accompagné d’une sorte d’anarchie : on a l’impression qu’aucune loi n’est appliquée. Des supermarchés poussent comme des champignons ; avec une hausse de prix aléatoire. Une culture de l’informel accompagnée d’une frénésie inexplicable de la consommation que le penseur Al-Sayed Yassine qualifie d’ « invasion du consumérisme ». Une culture qui change au fil des années. Comme le souligne Mona Abaza, professeur de sociologue à l’Université américaine, dans son livre The Changing Consumer Culture of Modern Egypt (Les Cultures changeantes du consumérisme en Egypte moderne), nous sommes passés par 3 étapes : la consommation des années 1960, celle de la politique d’ouverture et celle actuelle. Dans la première, on avait tendance à consommer les articles de production locale, le réfrigérateur Ideal par exemple, souvent par fierté nationale. Sous l’ouverture économique dans les années Sadate, les Malls ont vu le jour avec tous les produits importés jusqu’à la phase actuelle, celle de consommation dite de prestige comme la définissent les sociologues. Cela s’explique par un déséquilibre du système des classes. L’ancienne classe moyenne éduquée s’est retrouvée au bas de l’échelle sur le plan du revenu. Une autre classe a fait ascension, suite au parti pris de l’Etat pour les capitalistes. Paradoxalement, les classes moyennes et pauvres subissent des pressions sociales qui font qu’elles ont la volonté de consommer au-delà de leurs moyens. Dans un pays qui souffre d’inflation et de misère, les Egyptiens dépensent sur le portable 16 milliards de L.E.

A ce rythme, dans le contexte d’une consommation de globalisation, on ressent que l’on n’accorde aucun temps à vérifier la qualité des produits. Les Egyptiens ne portent aucun intérêt à défendre même leurs droits de consommateurs. Une frénésie qui s’explique par l’absence d’une vision claire et homogène de l’avenir. Tout est morcelé et parcellisé et consommer semble pour les uns une issue et pour les autres, la majorité, un souhait.

Samar Al-Gamal
Ahmed Loutfi

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