Consommation.
Un rapport de l’Association de protection du consommateur
vient de dévoiler que beaucoup de supermarchés et lieux de
vente ne respectent pas les règles d’hygiène. Les clients,
eux, semblent résignés. Etat des lieux.
Quand tout le monde ferme les yeux
On
est sur le périphérique Le Caire-Aïn Sokhna, à quelques
kilomètres de Maadi. A droite, s’étend un immense parking.
Des voitures de toutes sortes collées l’une contre l’autre,
presque aucun espace vide. Plus on avance, plus la foule
vous cerne. Des centaines de chariots accueillent les
visiteurs des lieux, des Egyptiens consommateurs par
excellence. A peine la chaîne grande surface, Carrefour,
a-t-elle annoncé son lancement sur le marché égyptien, que
les Cairotes se sont rués sur cet espace d’un type peu usité
pour eux, les faisant penser aux feuilletons et films
étrangers. Des étalages immenses, des produits diversifiés,
de tous genres et de toutes couleurs, là on y trouve tout,
de l’aiguille à la fusée, comme le dit ce fameux adage. Des
fromages au mobilier en passant par l’électronique, tout est
là. Les Egyptiens avaient vécu une expérience pareille avec
Sainsbury’s, avant que cette chaîne accusée d’avoir un
capital en partie israélien, ne ferme ses portes, désertée
par les Egyptiens notamment avec le début de la deuxième
Intifada et la mort du petit Al-Dorra. D’autres modèles
avaient attiré les consommateurs grâce à une forte campagne
médiatique, Masr wal Soudan (lire page 5) par exemple avait
un tube qui rivalisait avec les chansons à la mode. Sur les
chaînes de télé publique, on voyait les gens attroupés en
train d’acheter dans ce supermarché, qui n’était cependant
qu’une chaîne de grandes épiceries installées dans les
quatre coins de la capitale. Entre ces deux périodes, il y a
eu une éclosion avec Metro, chaîne appartenant à l’actuel
ministre des Transports Mohamad Mansour, et Saoudi,
appartenant à un homme d’affaires Frère musulman, qui vient
d’ailleurs d’être acquitté suite à un procès devant le
tribunal militaire avec d’autres cadres de la confrérie de
financement d’une organisation interdite.
Les noms se suivent mais ne se ressemblent pas. Les plus
luxueux sont Alfa Market et Spinneys. les plus populaires
sont Awlad Ragab et Al-Mahmal. Et entre les deux catégories,
se balancent les épiceries traditionnelles.
Un boom de la consommation à l’heure où l’on parle de
terrible récession et où la majorité des gens ne sont pas
sûrs de trouver du pain tous les jours ? Ou s’agit-il d’une
sorte d’anarchie où tout ferait défaut : le système et les
conditions minimums d’hygiène ? L’Association de protection
du consommateur vient de publier une étude du marché
alarmante : « 16 % des supermarchés du Caire et de Guiza ne
sont pas conformes aux critères d’hygiène, en ce qui
concerne leur présentation, leur stockage et leur vente.
Environ la moitié de ces établissements sont classés
au-dessous de la moyenne sur le même plan. 2 % uniquement
ont reçu la mention excellent ». L’étude s’est basée sur 93
supermarchés. Le rapport cite des noms de manière claire et
évidente. En tête de liste sur le plan de la qualité
Carrefour et Spineys. Au bas du peloton, Masr wal Soudan
(lire reportage page 5). Paradoxalement, la chaîne du
ministre ne figure pas dans le rapport.
Comment l’organisation est-elle arrivée à ses conclusions ?
Les premiers critères sont la propreté des lieux et du
personnel, les lieux de stockage, si les étalages sont assez
loin ou pas des toilettes, si les frigos existent ou pas ou
s’ils fonctionnent bien ...
La réalité est plus que choquante. dans certains endroits,
des blocs de fromage sont entreposés dans un espace au sol
mouillé et menant aux toilettes du personnel, avec à côté,
rangés parfois des insecticides et des désinfectants. Dans
d’autres cas, les produits sont stockés juste sous les
escaliers de l’immeuble à côté, où encore en haut du
bâtiment, à ciel ouvert et sous une température de 45 degrés
des fois. Des scènes des plus insolites se déroulent au vu
et au su des clients et même des passants. La viande n’est
pas transportée dans un camion frigorifique mais en taxi.
Pour les baguettes de pain, il suffit d’un vélo. Un
consommateur furieux s’en prend au responsable. Celui-ci
reste imperturbable. « Nos excuses », se contente-t-il de
dire. Parfois un client dit à titre de boutade : « Ne
craignez rien, l’estomac des Egyptiens peut digérer les
cailloux » pour faire preuve de fatalisme et de soumission
au destin. Ils sont sûrs, de toute façon, que les
responsables de ces infractions ne seront pas sanctionnés.
Il a fallu attendre 2006 pour que soit promulguée la loi sur
la protection des consommateurs. Et c’est en vertu de cette
législation qu’est née l’Association de la protection du
consommateur.
Cette institution avait publié un rapport affirmant que six
marques d’eau minérale ne répondent pas aux critères et sont
impropres à la consommation. Le rapport a cité expressément
ces marques : Schweppes, Baraka, Hayat, Aquamina, où se
trouvaient dans certaines des bactéries. En dépit de cela,
ces sociétés ont fait une publicité monstre sur leurs
produits, comme si le rapport était caduc. Le ministère du
Commerce et de l’Industrie avait annoncé qu’il formerait une
commission spéciale d’enquête sur le site de production pour
vérifier la conformité des produits. Mais rien n’a été fait
et les produits sont toujours sur le marché.
Le directeur de l’Association de protection du consommateur,
Saïd Al-Alfi, affirme que la conclusion des rapports a été
remise aux ministères concernés. « C’est à eux maintenant de
s’adresser aux producteurs ou vendeurs pour les sommer de
rectifier leur situation. Si ces derniers ne cèdent pas, les
ministères peuvent prendre des mesures juridiques, aussi
bien que l’association qui peut saisir le procureur général
». Cette mesure est souvent prise dans le cas de plaintes
individuelles. Celles-ci augmentent de plus en plus, mais
restent peu nombreuses si on les compare aux cas de fraude
ou de la baisse de qualité des produits sur le marché.
Toujours est-il que les Egyptiens ne semblent guère être au
courant de leurs droits sur ce plan. La culture propre à ce
droit est très faible encore ou presque inexistante. Des
campagnes sont parfois menées par différentes ONG, pour
sensibiliser les consommateurs à leurs droits. A titre
d’exemple l’Association nationale a organisé, en 2005, une
campagne pour contester le monopole exercé par les
compagnies de téléphonie mobile. Cette année, un autre appel
a été lancé pour boycotter le téléphone fixe afin de
protester contre la hausse des tarifs annoncée par le
gouvernement. Le problème est que le rôle des ONG n’est pas
efficace, celles-ci souffrant de manque de moyens
financiers. La conscientisation des citoyens à elle seule ne
suffit pas. Il faudrait qu’il y ait une subvention et une
assistance de la part du gouvernement. Il ne s’agit pas de
compter sur la seule action des services de contrôle sur les
produits, mais il devrait y avoir une volonté politique de
combattre toutes formes de fraude et de corruption. Le
contexte actuel en Egypte est autre. Il y aurait toute une
culture de supercherie depuis les élections, à leurs
différents niveaux, jusqu’aux examens du bac, en passant par
le lait et le pain. Tout ceci est accompagné d’une sorte
d’anarchie : on a l’impression qu’aucune loi n’est
appliquée. Des supermarchés poussent comme des champignons ;
avec une hausse de prix aléatoire. Une culture de l’informel
accompagnée d’une frénésie inexplicable de la consommation
que le penseur Al-Sayed Yassine qualifie d’ « invasion du
consumérisme ». Une culture qui change au fil des années.
Comme le souligne Mona Abaza, professeur de sociologue à
l’Université américaine, dans son livre The Changing
Consumer Culture of Modern Egypt (Les Cultures changeantes
du consumérisme en Egypte moderne), nous sommes passés par 3
étapes : la consommation des années 1960, celle de la
politique d’ouverture et celle actuelle. Dans la première,
on avait tendance à consommer les articles de production
locale, le réfrigérateur Ideal par exemple, souvent par
fierté nationale. Sous l’ouverture économique dans les
années Sadate, les Malls ont vu le jour avec tous les
produits importés jusqu’à la phase actuelle, celle de
consommation dite de prestige comme la définissent les
sociologues. Cela s’explique par un déséquilibre du système
des classes. L’ancienne classe moyenne éduquée s’est
retrouvée au bas de l’échelle sur le plan du revenu. Une
autre classe a fait ascension, suite au parti pris de l’Etat
pour les capitalistes. Paradoxalement, les classes moyennes
et pauvres subissent des pressions sociales qui font
qu’elles ont la volonté de consommer au-delà de leurs
moyens. Dans un pays qui souffre d’inflation et de misère,
les Egyptiens dépensent sur le portable 16 milliards de L.E.
A ce rythme, dans le contexte d’une consommation de
globalisation, on ressent que l’on n’accorde aucun temps à
vérifier la qualité des produits. Les Egyptiens ne portent
aucun intérêt à défendre même leurs droits de consommateurs.
Une frénésie qui s’explique par l’absence d’une vision
claire et homogène de l’avenir. Tout est morcelé et
parcellisé et consommer semble pour les uns une issue et
pour les autres, la majorité, un souhait.
Samar
Al-Gamal
Ahmed Loutfi