Cinéma.
Dans Masgoune transit (prisonnier en transit), Sandra
Nachaat dresse le portrait d’un voleur à mi-chemin entre
intégrité et dérive dans un monde qui fait peu de place à la
morale.
La liberté piégée
Témoin
de son temps, qu’elle décrit peu mais qu’elle interroge par
les moyens de la fiction. Voilà de prime abord la tendance
de la cinéaste Sandra Nachaat depuis son succès Voleurs en
maternelle, où elle présentait des marginaux, qui bien que
vivant dans l’illégalité, sont porteurs d’une certaine
morale. Juste assez pour donner des repères nécessaires à
identifier les poids lourds en catégorie de voleurs qui
menacent la sécurité de la société et font reculer les
utopies de justice sociale. C’est qu’il y a une dynamique à
l’œuvre dans les films de Sandra, celle de la place des
humains dans leur époque et la confrontation des titans de
la corruption, dont la défaite témoigne de la limite malgré
tout de leur projet visant à mener le monde et les autres à
leur guise.
Dans Prisonnier en transit, Ali (Ahmad Ezz) campe dans la
silhouette d’un homme et d’une idée en marche avec sa part
de drames et d’échecs. Voulant manier son sort en sautant
agilement du métier de chauffeur de taxi à celui de
cambrioleur pour entretenir sa mère et accumuler de l’argent
pour émigrer, il espère que sa jeunesse, qui lui offre une
bouffée d’oxygène, durera longtemps. Il ne peut toutefois
que compter sur sa propre conscience pour comprendre qu’il
est propulsé vers le futur ou au contraire qu’il recule dans
l’ombre. Arrêté au seuil de l’agence de change qu’il
cambriole, après avoir assassiné le gardien, il écope d’une
peine à perpétuité. Mais un officier de haut rang, Chawqi (Nour
Al-Chérif) lui propose une issue en l’enrôlant au compte de
la sûreté de l’Etat.
Le thème de la seconde chance qui cimentait le film Mafia
n’a pas cours ici. Il y a un angle mort dans ce coup du
sort. Si Ali voit dans cette liberté retrouvée l’aubaine
d’un sursis, un bonus temps pour se faire une nouvelle vie,
il est néanmoins solitaire, avec une nouvelle identité,
coupé des siens. Il n’a d’autre choix que de se mettre au
travail sous la commande de celui qui le guide. Cette
situation « source naturelle » de tensions nous rappelle
qu’à force de remonter le fleuve à coups grimés, on finit
par retrouver le renversement fatal au bout de l’aventure.
C’est qu’il y a une cohérence qui construit l’œuvre. Il ne
s’agit pas de rêver d’un futur idyllique dans un monde
traversé de tensions aggravées entre poids lourds et poids
légers de la catégorie de fraudeurs et de grands
usurpateurs. Ce qui semble acquis illégitimement sans retour
aura fragilisé l’ordre. La raison d’être de cet ordre est de
s’opposer désormais à cette dérive. C’est un des fils
conducteurs du scénario du film.
Au terme de certaines péripéties, on voit Ali bien établi
dans son agence de voitures et sa famille, mais on sent
qu’une violence tapie sous la surface finira par resurgir.
C’est que la fiction ne se préoccupe guère d’avancer, si ce
n’est pour lancer le spectateur sur de fausses pistes. On
colle alors aux basques de Ali et de son assistant dévoué,
Chahine (Salah Abdallah) qui, quand il se mêle du business
de son maître, suscite la moquerie. Ces gags sont
exemplaires de la virtuosité de la cinéaste. On n’est pas là
pour parler uniquement de vente de voitures, car les
directions doivent retrouver la route indiquée par le titre
Prisonnier en transit. L’invariant du mouvement est
l’immobilité, celle tirée d’une liberté limitée. Le temps du
film est forcément autre, celui du passé qui reprend ses
droits inévitablement. La cinéaste veut par là que l’acte
immoral du départ puisse devenir moral pour prouver que la
morale arrive en retard après. Elle s’inscrit dans le corps
de Ali qui a tué pour se défendre alors que le mal avait un
nom, celui de Chawqi, qui se révèle être un grand fraudeur
au service de hauts fonctionnaires et de députés corrompus,
chacun au gré de ses galons.
Ali s’est rattrapé par les bonnes actions qu’il multiplie
autour de lui. A présent, il est différent. Il a entamé un
virage moraliste qui le conduit sur l’autre rive, du côté de
la légalité. On est heureux de le voir réinventer son art.
Comme un chirurgien, il ouvre les plaies pour les nettoyer,
effaçant les distorsions et restaurant le retour à lui-même
via la séduction du comédien Ahmad Ezz, fascinant dans la
transparence de ses signes. Sandra soutient une morale aussi
protectrice qu’un feu, dessinant un foyer temporaire au
milieu d’une terre sans salut.
Amina
Hassan