Al-Ahram Hebdo, Voyages | Réconcilier l’Histoire et la légende
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 Semaine du 4 au 10 juin 2008, numéro 717

 

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Voyages

Archéologie. Alors que se tient au Louvre une grande exposition sur la cité mésopotamienne de Babylone, le site lui-même en Iraq souffre des violations commises par les forces américaines. Etat des lieux.  

Réconcilier l’Histoire et la légende 

« Au plan du symbole, Babylone est l’antithèse de la Jérusalem céleste et du paradis. D’après son étymologie cependant, Babylone signifie porte du dieu. Mais le dieu sur lequel ouvre cette porte, s’il fut un temps recherché dans les cieux dans le sens de l’esprit, s’est perverti en homme et dans ce qu’il y a de plus vil en l’homme, l’instinct de domination et l’instinct de luxure, érigés en absolu ». (Jean Chevalier, Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles. Editeur Robert Laffont-Jupiter). Et dans l’Apocalypse, on lit : « Sur son front était écrit un nom, un mystère : Babylone la grande, la mère des impudiques et des abominations de la terre qui a la royauté sur les rois de la terre ». Cette ville participe tellement du visionnaire ; de l’imagination mystique ou eschatologique que l’on oublie qu’elle fait partie de la Mésopotamie, cette terre qui est l’actuel Iraq réduit à feu et à sang.

On oublie parfois d’autres témoignages et descriptions : « Cette ville est si magnifique qu’il n’y a pas au monde une cité qu’on puisse lui comparer », écrivait Hérodote. Ses murs d’enceinte, ses jardins suspendus comptent parmi les sept merveilles du monde.

De toute façon, elle revient aujourd’hui au premier plan grâce à une exposition qui s’est ouverte au Louvre le 14 avril et doit durer jusqu’au 2 juin. Elle est organisée par ce même musée et une réunion des musées nationaux, Paris, les Staatliche Museen zu Berlin, Berlin, et le British Museum, Londres avec le concours exceptionnel de la Bibliothèque nationale de France.

Rassemblant pour la première fois des objets venant du monde entier, cette exposition souhaite réconcilier l’histoire et la légende de Babylone, indique-t-on dans le site Internet de l’exposition.

Sont évoqués le rayonnement et les étapes fondatrices de la ville antique et la manière dont le concept ultérieur d’une Babylone imaginaire prend son origine dans cette réalité historique. Cette nouvelle approche est rendue possible grâce à des études permettant de retracer une histoire qui ne dépende plus fondamentalement des sources bibliques ou classiques tardives.

Les grandes époques de la civilisation babylonienne sont rappelées en s’appuyant sur la présentation de stèles, de statues et statuettes, d’objets précieux, de documents et de textes, de tablettes cunéiformes, de papyrus et de manuscrits.

L’évolution de la représentation mythique et des traditions légendaires symboliques de Babylone est également abordée à travers un ensemble d’imprimés, de dessins, de peintures et de miniatures. Babylone est vue sous un jour historique : l’exposition remonte aux faits réels qui ont engendré la ville. Elle permet ainsi de prendre la mesure de l’héritage culturel de Babylone dans des civilisations contemporaines et postérieures et de redonner à la culture babylonienne sa juste place dans les racines de la culture occidentale. Plusieurs dessins, textes et ouvrages témoignent enfin des phases principales de la redécouverte de Babylone, depuis le XVIIe siècle jusqu’à aujourd’hui.

 

Que se passe-t-il sur le terrain

Au-delà de ces aspects, on ne peut que relever des aspects violents et tragiques sur les lieux mêmes. Comme le souligne l’AFP dans un reportage, les derniers visiteurs sur le site millénaire de Babylone, au sud de Bagdad, sont venus avec des tanks et des hélicoptères, et ont laissé un mauvais souvenir. Ce sont bien les Américains et les Polonais qui avaient dressé un camp dans les ruines d’un des sites archéologiques les plus prestigieux du monde ont plié bagages, mais les responsables du lieu sont encore suspicieux. Selon l’archéologue iraqien Hadi Moussa Qataa, qui a servi de guide à un journaliste de l’AFP, le survol de la cité antique par des hélicoptères et les mouvements de blindés a endommagé les murs fragiles des monuments. Un rapport de l’Organisation de l’Onu pour l’éducation, la science et la culture (Unesco) a établi que « les dommages provoqués pendant l’occupation militaire sont très sérieux ». Des travaux de terrassement, la construction d’un héliport, l’utilisation de terre contenant des vestiges archéologiques et des infiltrations de carburant dans le sous-sol y sont cités comme les principales sources d’inquiétude.

Cet état des lieux intervient avant une réunion d’experts de l’Unesco et d’Iraq en juin 2008 à Berlin pour établir de façon définitive les dommages. Les troupes américaines s’étaient installées dans ces sites en avril 2003 et ont occupé 150 hectares. Puis, elles ont laissé la place à des unités polonaises parties en janvier 2005. De l’ancienne base, seule la piste et quelques barbelés ou sacs de sables sont encore visibles. Le commandement américain en Iraq ne dément pas l’existence de dommages provoqués sur les sites archéologiques durant la période 2003-2004. Depuis, « la plupart des bases militaires ont été éloignées des sites archéologiques importants », a indiqué à l’AFP un porte-parole militaire. Par contre, les militaires américains se défendent d’avoir participé au pillage des sites antiques qui a pris une ampleur alarmante après l’invasion de mars 2003, et la chute du régime de Saddam Hussein en avril.

Depuis le départ des Polonais, Babylone — née sur l’Euphrate 3 000 ans avant l’ère chrétienne et conquise par Cyrus, Darius et Alexandre le Grand — a été placée sous la tutelle de l’Autorité iraqienne des antiquités. Les fouilles s’y sont interrompues, tout comme les travaux de restauration. A peine, explique M. Qataa, si la porte d’Ishtar (déesse de l’amour chez les Babyloniens), endommagée, a retrouvé ses décorations de briques bleues représentant des lions, des taureaux ou des dragons. La porte, dont l’original est exposé au musée de Pergame à Berlin, ouvre la voie aux ruines des palais, des résidences et des temples, en briques d’argile qui portent encore des inscriptions babyloniennes ou assyriennes.

Dans les années 1980, Saddam Hussein avait lancé un projet colossal de reconstruction de Babylone, recouvrant sans vergogne les ruines de la cité antique de reproductions à l’identique des édifices du passé. Sur des briques, l’ancien homme fort d’Iraq a fait graver son nom comme le faisaient les anciens souverains babyloniens. « Restauration du palais du roi Nabuchodonosor sous le règne du glorieux Saddam Hussein », peut-on y lire. Pour effacer les affronts du passé récent, les archéologues iraqiens se battent pour que le site de Babylone soit inscrit sur la liste de l’Héritage mondial. Les fouilles pourront alors reprendre, et les archéologues du monde entier revenir dans ce lieux mythique. « Un travail énorme doit être fait, côté iraqien, pour atteindre cet objectif. Nous devons préparer un plan pour cela », selon M. Qataa.

Le représentant de l’Unesco en Iraq, Mohamed Djelid, basé à Amman, reconnaît que pour le moment, l’Iraq est loin du compte. Des recommandations précisées dans une réunion spéciale, tenue fin 2007 à Paris, doivent encore être mises en œuvre, dit-il à l’AFP. Elles incitent les autorités iraqiennes à ratifier une série de protocoles sur la protection des sites archéologiques et la lutte contre le trafic.

Dans la légende concernant Babel, on dit que tout a été détruit parce que tout a été bâti sur le temporel. Le temporel n’est-il pas de toute façon le propre de l’homme ? S’il y a destruction en fait, elle s’explique par l’esprit belliqueux des conquérants.

 Ahmed Loutfi

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