Archéologie.
Alors que se tient au Louvre une grande exposition sur la
cité mésopotamienne de Babylone, le site lui-même en Iraq
souffre des violations commises par les forces américaines.
Etat des lieux.
Réconcilier l’Histoire et la légende
«
Au plan du symbole, Babylone est l’antithèse de la Jérusalem
céleste et du paradis. D’après son étymologie cependant,
Babylone signifie porte du dieu. Mais le dieu sur lequel
ouvre cette porte, s’il fut un temps recherché dans les
cieux dans le sens de l’esprit, s’est perverti en homme et
dans ce qu’il y a de plus vil en l’homme, l’instinct de
domination et l’instinct de luxure, érigés en absolu ».
(Jean Chevalier, Alain Gheerbrant, Dictionnaire des
symboles. Editeur Robert Laffont-Jupiter). Et dans
l’Apocalypse, on lit : « Sur son front était écrit un nom,
un mystère : Babylone la grande, la mère des impudiques et
des abominations de la terre qui a la royauté sur les rois
de la terre ». Cette ville participe tellement du
visionnaire ; de l’imagination mystique ou eschatologique
que l’on oublie qu’elle fait partie de la Mésopotamie, cette
terre qui est l’actuel Iraq réduit à feu et à sang.
On oublie parfois d’autres témoignages et descriptions : «
Cette ville est si magnifique qu’il n’y a pas au monde une
cité qu’on puisse lui comparer », écrivait Hérodote. Ses
murs d’enceinte, ses jardins suspendus comptent parmi les
sept merveilles du monde.
De
toute façon, elle revient aujourd’hui au premier plan grâce
à une exposition qui s’est ouverte au Louvre le 14 avril et
doit durer jusqu’au 2 juin. Elle est organisée par ce même
musée et une réunion des musées nationaux, Paris, les
Staatliche Museen zu Berlin, Berlin, et le British Museum,
Londres avec le concours exceptionnel de la Bibliothèque
nationale de France.
Rassemblant pour la première fois des objets venant du monde
entier, cette exposition souhaite réconcilier l’histoire et
la légende de Babylone, indique-t-on dans le site Internet
de l’exposition.
Sont évoqués le rayonnement et les étapes fondatrices de la
ville antique et la manière dont le concept ultérieur d’une
Babylone imaginaire prend son origine dans cette réalité
historique. Cette nouvelle approche est rendue possible
grâce à des études permettant de retracer une histoire qui
ne dépende plus fondamentalement des sources bibliques ou
classiques tardives.
Les grandes époques de la civilisation babylonienne sont
rappelées en s’appuyant sur la présentation de stèles, de
statues et statuettes, d’objets précieux, de documents et de
textes, de tablettes cunéiformes, de papyrus et de
manuscrits.
L’évolution de la représentation mythique et des traditions
légendaires symboliques de Babylone est également abordée à
travers un ensemble d’imprimés, de dessins, de peintures et
de miniatures. Babylone est vue sous un jour historique :
l’exposition remonte aux faits réels qui ont engendré la
ville. Elle permet ainsi de prendre la mesure de l’héritage
culturel de Babylone dans des civilisations contemporaines
et postérieures et de redonner à la culture babylonienne sa
juste place dans les racines de la culture occidentale.
Plusieurs dessins, textes et ouvrages témoignent enfin des
phases principales de la redécouverte de Babylone, depuis le
XVIIe siècle jusqu’à aujourd’hui.
Que se passe-t-il sur le terrain
Au-delà de ces aspects, on ne peut que relever des aspects
violents et tragiques sur les lieux mêmes. Comme le souligne
l’AFP dans un reportage, les derniers visiteurs sur le site
millénaire de Babylone, au sud de Bagdad, sont venus avec
des tanks et des hélicoptères, et ont laissé un mauvais
souvenir. Ce sont bien les Américains et les Polonais qui
avaient dressé un camp dans les ruines d’un des sites
archéologiques les plus prestigieux du monde ont plié
bagages, mais les responsables du lieu sont encore
suspicieux. Selon l’archéologue iraqien Hadi Moussa Qataa,
qui a servi de guide à un journaliste de l’AFP, le survol de
la cité antique par des hélicoptères et les mouvements de
blindés a endommagé les murs fragiles des monuments. Un
rapport de l’Organisation de l’Onu pour l’éducation, la
science et la culture (Unesco) a établi que « les dommages
provoqués pendant l’occupation militaire sont très sérieux
». Des travaux de terrassement, la construction d’un
héliport, l’utilisation de terre contenant des vestiges
archéologiques et des infiltrations de carburant dans le
sous-sol y sont cités comme les principales sources
d’inquiétude.
Cet état des lieux intervient avant une réunion d’experts de
l’Unesco et d’Iraq en juin 2008 à Berlin pour établir de
façon définitive les dommages. Les troupes américaines
s’étaient installées dans ces sites en avril 2003 et ont
occupé 150 hectares. Puis, elles ont laissé la place à des
unités polonaises parties en janvier 2005. De l’ancienne
base, seule la piste et quelques barbelés ou sacs de sables
sont encore visibles. Le commandement américain en Iraq ne
dément pas l’existence de dommages provoqués sur les sites
archéologiques durant la période 2003-2004. Depuis, « la
plupart des bases militaires ont été éloignées des sites
archéologiques importants », a indiqué à l’AFP un
porte-parole militaire. Par contre, les militaires
américains se défendent d’avoir participé au pillage des
sites antiques qui a pris une ampleur alarmante après
l’invasion de mars 2003, et la chute du régime de Saddam
Hussein en avril.
Depuis le départ des Polonais, Babylone — née sur l’Euphrate
3 000 ans avant l’ère chrétienne et conquise par Cyrus,
Darius et Alexandre le Grand — a été placée sous la tutelle
de l’Autorité iraqienne des antiquités. Les fouilles s’y
sont interrompues, tout comme les travaux de restauration. A
peine, explique M. Qataa, si la porte d’Ishtar (déesse de
l’amour chez les Babyloniens), endommagée, a retrouvé ses
décorations de briques bleues représentant des lions, des
taureaux ou des dragons. La porte, dont l’original est
exposé au musée de Pergame à Berlin, ouvre la voie aux
ruines des palais, des résidences et des temples, en briques
d’argile qui portent encore des inscriptions babyloniennes
ou assyriennes.
Dans les années 1980, Saddam Hussein avait lancé un projet
colossal de reconstruction de Babylone, recouvrant sans
vergogne les ruines de la cité antique de reproductions à
l’identique des édifices du passé. Sur des briques, l’ancien
homme fort d’Iraq a fait graver son nom comme le faisaient
les anciens souverains babyloniens. « Restauration du palais
du roi Nabuchodonosor sous le règne du glorieux Saddam
Hussein », peut-on y lire. Pour effacer les affronts du
passé récent, les archéologues iraqiens se battent pour que
le site de Babylone soit inscrit sur la liste de l’Héritage
mondial. Les fouilles pourront alors reprendre, et les
archéologues du monde entier revenir dans ce lieux mythique.
« Un travail énorme doit être fait, côté iraqien, pour
atteindre cet objectif. Nous devons préparer un plan pour
cela », selon M. Qataa.
Le représentant de l’Unesco en Iraq, Mohamed Djelid, basé à
Amman, reconnaît que pour le moment, l’Iraq est loin du
compte. Des recommandations précisées dans une réunion
spéciale, tenue fin 2007 à Paris, doivent encore être mises
en œuvre, dit-il à l’AFP. Elles incitent les autorités
iraqiennes à ratifier une série de protocoles sur la
protection des sites archéologiques et la lutte contre le
trafic.
Dans la légende concernant Babel, on dit que tout a été
détruit parce que tout a été bâti sur le temporel. Le
temporel n’est-il pas de toute façon le propre de l’homme ?
S’il y a destruction en fait, elle s’explique par l’esprit
belliqueux des conquérants.
Ahmed
Loutfi