Farida Al-Naqqach,
rédactrice en chef du journal Al-Ahali, qui fête son
trentenaire, prend du recul pour mesurer le chemin parcouru,
jalonné de liens durables et efficaces.
Mouvement perpétuel vers l’avant
Certains mots ouvrent des espaces spécifiques de pensées et
de sentiments. Ils sont comme des clefs. Sans elles, ces
espaces demeurent interdits. Le travail est ce mot qui ouvre
l’univers de Farida. Elle le répète, le prononce comme une
vraie fête du cœur et de l’intelligence. Frappée très tôt
d’une fatalité familiale, la maladie de sa mère, souffrant
de bilharziose et morte des suites d’un cancer, elle lui
assigne une fonction inspiratrice. « Malgré la douleur, la
fatigue des nombreuses tâches que je devais assumer
vis-à-vis de mes frères et sœurs en tant que mère du foyer,
cela a construit l’humanité en moi. Je fus marquée par une
sensibilité très empathique pour les démunis et les
souffrants. Je fus déterminée à travailler pour moi et les
autres. Unique refuge contre le désespoir».
Dès 9h du matin, elle commence son travail au journal
Al-Ahali, qu’abrite le parti du Rassemblement progressiste
unioniste qui l’a fondé, il y a trente ans. Avec un regard à
la fois intense et magnifiquement disponible, elle s’apprête
à ses tâches. Quelqu’un frappe à sa porte, Réfaat Al-Saïd,
chef du parti, lui rappelle leur réunion quotidienne. Un
jeune collègue lui offre deux jasmins, de la première
cueillette de son jardin, lui témoignant de sa sympathie.
Depuis qu’elle assume la direction du journal, il y a un an
et demi, elle s’active pour mobiliser les conditions de sa
relance, en instaurant un nouveau pacte éditorial.
Rapprocher et écouter les suggestions et doléances des
journalistes. Insuffler un esprit d’équipe pour souder les
liens. Réunion hebdomadaire pour décider des plans de pages.
Qualité et fiabilité des informations, sans subjectivité
aucune, et respect du caractère privé et de l’anonymat des
sources. Sans compter sur le financement et la publicité,
l’idée de Farida est de développer une « communauté » de
journalistes et de lecteurs fidèles est un des atouts
majeurs de son intervention. Résultat : une augmentation
sensible des contributions reçues et une plus large
distribution du journal, devenu une référence.
Membre fondateur du parti du Rassemblement et du journal
Al-Ahali, elle a très tôt agi et écrit sous un pseudonyme,
cultivant le goût du secret et de l’anonymat, sachant comme
personne changer de « je » au gré des modes et des goûts des
partisans et des lecteurs. Poussée en cela moins par un
désir de reconnaissance que par la nécessité de faire tomber
les masques pour se retrouver et servir un lecteur avide de
vérité. Une saine curiosité vous fait entrer rapidement dans
les entrailles du parti du Rassemblement lorsque vous
associez le parcours de Farida au grand dessein du parti. On
ne s’en détache plus tant notre Farida pénétrée de ses
objectifs et maître de ses sources sait être précise sans
jamais être pesante. « Nous luttons contre la
marginalisation des partis et la mise à l’écart de la
population de la participation politique », affirme-t-elle.
« La grève du 6 avril dernier fait office de miroir des
limbes, reflétant la distance que prennent les populations
par rapport au pouvoir actuel, le mettant en crise par la
contestation de l’injustice sociale, de la dérive
économique, de l’absence de réformes et de libertés ». Pour
elle, 2008 est l’année de tous les dangers et de tous les
espoirs, où tout le monde cherche le remède salvateur. Les
gens en souffrance sont en attente d’un nouveau virage, d’un
nouveau sens pour un meilleur avenir. « Nous sommes passés
de la peur de la répression vers un défoulement anarchique.
La liberté verra tôt ou tard le jour. C’est ce désir de
liberté et de démocratie qui nous permet à nous, parti du
Rassemblement, d’exercer une forme de pression »,
estime-t-elle. Dès lors, le pari à prendre est de renouer au
cœur de ce mouvement avec une certaine conception vitale de
l’engagement politique réussi des partis réunis.
Cependant, elle profère une mise en garde : « Si l’on
n’empêche pas les Frères musulmans de se servir des pulsions
spontanées du peuple, ils le tourneront en aliénation, lui
faisant jouer l’envers d’une culture reçue comme
catalysatrice de changement ».
« Chaque grand moment historique provoque une rupture dans
les formes d’expression et entraîne la recherche de voies
inédites », observe Farida. « On assiste à l’émergence d’une
nouvelle classe de jeunes aux demandes d’émancipation
spécifiques, et qui s’expriment à travers de nouveaux moyens
tels les blogs, le Facebook et autres types de messages. Se
référer sur la toile d’Internet a pris de l’avance sur la
divulgation traditionnelle des informations », dit-elle,
saisissant l’esprit de ce temps. De telles initiatives sont
à encourager. Appartenant à un parti de gauche, qui lui
permet toutes les audaces. Le personnage qu’elle expose avec
tant de naturel la protège, la libère. Le point de départ de
sa vie ardente, laborieuse, militante est sa vie à son
village natal de Ményet Samannoud, où elle prend conscience
précocement de sa destinée de femme et du dépouillement des
paysans devant la misère accablante.
Les cheikhs du village et guides religieux ne voulaient pas
qu’elle continue ses études, laissant apercevoir dans leur
discours combien était meilleure la formation au statut
d’épouse et de mère au foyer. Mais appuyée par ses parents
et ses profs louant son don pour les études, Farida
s’accroche à une identité viscéralement libre, décidée à
rendre utile et heureuse son intelligence, poussant les
autres dans leurs retranchements. Ses parents n’étaient pas
riches mais à l’abri du besoin. « Mon père, un enseignant du
primaire, m’a initiée à la littérature, me faisant commencer
par Al-Moutanabbi et Al-Bouhtori, et j’en ai été
bouleversée. Cela m’a ramenée à la question du langage. Il
faut retrouver dans le langage ce qui nous rend humains ».
Elle traîne des souvenirs amers de la misère villageoise, ce
tableau saisissant de talents qui trébuchent ou s’éteignent
sous le joug de la pauvreté. L’ombre de ses amies d’enfance
privées d’études la suit. Mais les handicaps renforcent sa
détermination à faire reculer les poncifs sur les rôles des
femmes et la misère. « Je crois à la nécessité d’un
mouvement perpétuel vers l’avant », décrète-t-elle.
Installée en ville pour accompagner les études littéraires
du fils aîné Ragaa à l’Université du Caire, le sort réserve
à la famille une épice d’horreur avec le diagnostic de la
maladie de la mère atteinte de bilharziose. Plus rien ne se
passe comme avant. Farida va nouer avec les habitudes de
mère de famille pour faire tourner le foyer, toujours prête
à assumer le dur labeur. Par la suite, elle fut séduite des
beautés de l’intelligence de son frère Ragaa, aussi artiste
et lettré, que politique et philosophe. « Son génie
inclinait du côté d’une virtuosité formelle, galante et de
circonstance », explique-t-elle. Il écrivait dans la revue
de renom Al-Ressala de Mohamad Hassan Al-Zayat, où les
journalistes les plus fameux du premier tiers du siècle
dernier faisaient leurs preuves. Mais au contraire de son
frère, Farida opte pour l’étude des lettres anglaises. «
L’anglais est générateur des grâces de la vie du cœur et des
élégances de la vie en société », considère-t-elle. Elle
privilégie naturellement la lecture des œuvres de Virginia
Woolf et de Simone de Beauvoir, des féministes chevronnées.
Toutefois, elle n’oublie pas de donner des cours
particuliers pour augmenter le budget de la maison et
financer ses études et son habillement.
A la fin des études, elle écrit dans le journal
Al-Gomhouriya, dont son frère Ragaa est membre fondateur,
puis alterne les écrits dans d’autres journaux notoires.
Comme elle pense qu’on ne peut vivre déconnecté des enjeux
politiques de son temps, elle pose sa candidature au Parti
socialiste et obtient le statut de membre de haute lutte.
Esprit batailleur, elle ne manque pas de noter l’émergence
d’une nouvelle classe qui a sapé le pouvoir, et en écrit un
papier qu’elle adresse à Nasser. « Une nouvelle classe
d’opportunités fondée sur l’alliance de bureaucrates véreux
et d’agents de sociétés privées a travaillé à ruiner le
secteur d’Etat et les projets de réforme et de modernisation
de Nasser. Ce venin s’était acheminé dans l’espace et le
temps pour éclater en plein jour à la défaite de 67 »,
explique Farida. Ce papier lui vaut d’être mise sous
surveillance et d’être accusée de conspiration contre le
système.
En contrepoint de ce désespoir, elle continue à porter en
elle un feu qui ressemble à la poésie. Elle se met alors à
écrire des ouvrages sur ses expériences et des poèmes. « Le
romantisme n’a rien à voir avec la guimauve. Il a toujours
été violence et modernité », déclame-t-elle. Et de
poursuivre : « J’adore la littérature parce qu’elle
s’affronte à la réalité, au dur, à ce qui vous grandit ou
vous casse en deux dans la seconde ». Elle fonde une école
d’alphabétisation au Centre culturel Al-Rihani, où elle
fédère hommes et femmes pour lutter contre l’ignorance
répandue et aviser les gens de leurs droits et devoirs.
Cependant, ce voyage en militantisme serait non complet,
sans un détour par la prison. En 1981, elle se fait la
sombre observatrice d’une société où le libéralisme, ses
illusions, ses constats d’échec et l’absence de liberté
menaçaient d’emporter le monde dans son tournoiement
néfaste, avec la même liberté de ton et les mêmes
grincements de dents. Sadate l’a donc mise sous les verrous
pendant un an. Cette expérience lui apprend à mieux défendre
et protéger le goût de la liberté auquel elle initie les
siens. Elle écrit alors son fameux livre, Deux larmes et une
rose, un livre tortueux, où elle navigue entre un univers
pénitentiaire et une dissection de la société des années
1970, telle que la voulait Sadate. « Il faut s’approprier
cette ambition critique et politique, mais davantage sur le
mode de la révolte que celui de la révolution »,
proclame-t-elle. Elle continue à nous surprendre comme si
chacun de ses péripéties est un mouvement bien étudié de sa
dimension et de sa volonté. « Nous vivons une époque
difficile. Aujourd’hui, rien n’est possible. Que ce soit en
politique, dans les rapports sociaux ou privés, tout est
compliqué, tout le monde a peur, tout le monde dit non.
Trouver un consensus pour fédérer les efforts, faire
renoncer au pouvoir pour l’entente. Je ne dis pas que c’est
simple, que c’est possible durablement. Mais c’est l’utopie
nécessaire », c’est le programme que son parti entend mettre
en marche. Sous les traits de la militante, se révèlent
l’éloquente écrivaine, la poète, l’épouse, la mère de
famille, romantique et passionnée. Dans ce monde où tout
serait affaibli, déjà éteint, ou agonisant, elle suggère
avec vigueur qu’écrire, agir, militer, peut faire du bruit.
Un tremblement de terre ? Assez de bruit, en tout cas, pour
éveiller les morts, les rendre à leur humanité !
Amina
Hassan