Médecine.
Beaucoup d’appartements situés à Manial et Qasr Al-Aïni aux
alentours de l’université se sont transformés en salles de
cours d’anatomie à l’intention des étudiants en médecine. Un
réseau particulier et un business fructueux.
Des squelettes dans des apparts
Le
cours d’anatomie rassemble un groupe formé de six étudiants.
Dans la salle, on peut voir des squelettes, des fragments
d’os, des organes disséqués et conservés dans de la
formaline. Les étudiants suivent attentivement les
explications de leur professeur. La leçon est pratiquée sur
un cadavre, plastifié, importé de Chine et dont les traits
ont été estompés. Le professeur prend tout son temps pour
expliquer le cours. Une scène qui a disparu des facultés de
médecine et qui se déroule désormais dans des appartements à
Manial et à Qasr Al-Aïni, situés à proximité de la faculté
de médecine et de l’hôpital universitaire. Dès que le cours
qui dure deux heures est terminé, un autre groupe remplace
le précédent. Et c’est ainsi tout le long de la journée. Des
logements qui se sont transformés en laboratoires et salles
de dissection pour les futurs médecins qui veulent à tout
prix réussir dans leurs études. « Aucun étudiant en médecine
ne peut se passer de cours particuliers. On ne peut plus
compter sur les cours que l’on reçoit à la faculté, car le
nombre d’étudiants est très important. Dans les années 1940
et 50, une section d’anatomie ne comptait que trois
étudiants pour chaque cadavre et l’amphithéâtre ne contenait
pas plus de 500 étudiants, alors qu’aujourd’hui et
quotidiennement, il est envahi par 3 000 individus », confie
Fayçal, étudiant en deuxième année. Ce dernier s’était
inscrit d’abord dans un centre spécialisé dans les cours
particuliers. « Il y avait beaucoup d’étudiants, le nombre
dépassait parfois la centaine. J’ai pris des cours pendant
deux mois, mais sans résultat, alors que cela m’avait coûté
800 L.E. uniquement pour une seule matière. Seuls les
étudiants placés à l’avant avaient la chance de suivre
correctement le cours », souligne-t-il. C’est grâce à son
ami que Fayçal a entendu parler de ce genre de cours privés
qui ont lieu dans des appartements loués aux alentours de la
faculté de médecine. Il n’hésite donc pas à se présenter,
prêt à payer le prix qu’il faut à condition que le nombre
d’étudiants ne dépasse pas la douzaine. C’est seulement
depuis qu’il a suivi ces cours qu’il est entièrement
satisfait.
Aujourd’hui, dans les quartiers de Manial et de Qasr Al-Aïni,
on ne voit plus de pancartes annonçant des appartements à
louer. Les portiers jouent le rôle de courtiers. Ils
accueillent les personnes qui désirent louer leurs
appartements, et ce sont eux qui concluent le bail. Les
professeurs qui louent les appartements utilisent des
prête-noms. Craignant pour leur réputation, ils préfèrent
s’adresser à un proche pour conclure le contrat de location.
Ce sont des appartements qui sont supposés servir à des buts
commerciaux, comme l’ouverture d’un bureau d’informatique ou
d’une société à multiples services. Du coup, les prix des
appartements en location ont flambé dans ces quartiers. Le
loyer peut dépasser les 3 000 L.E. par mois, surtout si
l’appartement est situé à proximité de la faculté de
médecine. Une situation qui a poussé plusieurs propriétaires
résidant à Manial ou à Qasr Al-Aïni à louer leur logement
pour se faire de l’argent.
Un business fructueux aussi bien pour les propriétaires que
pour le personnel enseignant ou les portiers.
Adel, maître des lieux
Il arrive souvent que les étudiants eux-mêmes s’organisent
pour trouver un appartement à louer car les professeurs
n’ont pas le temps de le faire. Ils doivent parfois se
débrouiller pour trouver des organes. Des étudiants qui sont
alors à la merci de fossoyeurs qui, avec la complicité de
gens qui travaillent à la morgue, leur soutirent énormément
d’argent pour avoir un organe. A noter que le prix d’un
membre supérieur s’élève à 300 L.E., celui d’une boîte
crânienne à 500 L.E. et un squelette entier coûte 2 000 L.E.
Au pied d’un arbre et précisément à l’angle d’une rue à
Manial, se tient Adel, le portier. Dans son cahier sont
inscrits les moindres détails de chaque appartement :
superficie, nombre de pièces, loyer fixé par le
propriétaire, état de l’entrée de l’immeuble, l’ascenseur,
etc. Mais il sait qu’aucun de ces détails n’a d’importance
pour des professeurs qui cherchent des appartements spacieux
et surtout à proximité de la faculté de médecine. « Je n’ai
pas besoin de chercher où garer ma voiture, cela m’évite
bien des désagréments. Il me suffit de traverser la rue et
faire quelques minutes de marche pour aller donner mon cours
», explique le Dr Moustapha, gastro-entérologue qui défend
ce genre de cours particuliers. « Comment former 12 000
étudiants promus chaque année dans les facultés de médecine
lorsqu’on manque d’équipements dans les cours de travaux
pratiques ? », affirme-t-il. Pour lui, ces cours par groupe
de six, même s’ils reviennent plus cher à l’étudiant, lui
permettent d’acquérir plus de connaissances et de pratique
en matière de médecine.
En période d’examens, les étudiants affluent vers l’immeuble
où Adel est portier. C’est le va-et-vient incessant tout le
long de la journée. Tenant à la main leurs blouses blanches,
des livres et des cahiers, les étudiants arrivent à pied.
Adel, le portier, est là pour renseigner les nouveaux venus.
L’entrée de l’immeuble n’a rien d’esthétique, mais les
appartements sont très spacieux. Bref, l’endroit ne diffère
pas des autres centres, sauf qu’ici le professeur n’a pas
besoin d’utiliser un micro pour donner son cours. Il sort un
instant pour commander un verre de thé que la femme du
portier va lui servir. Adel ne quitte jamais l’entrée de
l’immeuble, car souvent les professeurs viennent les bras
chargés de matériels nécessaires (squelette, crâne, membres
inférieurs ou supérieurs) et c’est à Adel de les décharger
de leurs fardeaux. Il confie : « J’ai failli tomber à la
renverse le jour où j’ai vu un cadavre et que l’on m’a
demandé de le transporter. A présent, je n’ai plus aucun
problème pour le faire ».
Et pour détourner l’attention des voisins qui n’acceptent
pas que des cadavres ou des squelettes se baladent à
l’intérieur de l’immeuble, Adel emploie des subterfuges. Il
peut même mentir aux propriétaires sur l’objectif de la
location, car ce qui l’intéresse c’est recevoir sa
commission. Adel a convaincu Hassan pour louer son logement
contre une somme de 3 000 L.E. par mois.
De quoi faire rêver ce fonctionnaire qui a du mal à joindre
les deux bouts chaque fin de mois. Il a vidé son appartement
pour le mettre à la disposition de son nouveau locataire en
pensant que ce dernier allait l’utiliser pour des cours
particuliers comme le lui avait précisé le portier. Mais un
jour, alors qu’il était parti récupérer son loyer, il est
resté figé en découvrant dans son salon un vrai cadavre
étendu sur une table. « Choqué, je ne savais pas quoi faire.
Je ne pensais pas que ma maison allait se transformer en
laboratoire. Mais j’ai fermé les yeux car j’ai besoin
d’argent », conclut Hassan que les voisins envient.
Chahinaz Gheith