Quartiers.
Al-Kilo arbaa wa nos (le kilomètre 4,5) est un vaste no
man’s land qui accueille près d’un million de personnes
venues s’y réfugier car ne sachant où aller. Un lieu oublié
qui a développé ses propres règles.
L’autogestion
de la misère
Le
visage pâle, le regard hagard et le sourire effacé, Halima,
40 ans, passerait plutôt pour un personnage du roman Les
Misérables, de Victor Hugo. C’est un visage connu des
habitants du bidonville à l’insipide nom de kilomètre 4,5,
situé à proximité du quartier de Madinet Nasr sur la route
de Suez. Mère de six enfants et mariée à un homme atteint de
tuberculose, Halima n’est qu’un exemple parmi les milliers
de femmes qui peinent à gagner leur pain. Portant son bébé
sur les épaules, et tenant sa fille par la main, elle se
dirige comme chaque jour vers le trottoir où elle a installé
son petit kiosque. Halima commence sa journée de travail à
5h du matin et elle ne rentre chez elle que tard le soir. Le
toit de son kiosque fabriqué de bois est recouvert de
serpillière et de toile en plastique et c’est la destination
de nombreux étudiants et ouvriers qui viennent acheter les
sandwichs savoureux et bien épicés qu’elle prépare à leur
intention. « Le froid est notre pire ennemi. Chaque hiver,
c’est l’état d’alerte aussi bien à la maison que dans ce
kiosque. Nous n’arrêtons pas, mes enfants et moi, de boucher
les trous afin d’éviter les courants d’air insupportables.
Il y a quatre ans, nous avons passé une nuit blanche. Il y a
eu beaucoup de pluie et ma maison a été complètement
inondée. Nos vêtements et toute la literie étaient trempés.
On s’est abrité toute la nuit sous la partie intacte du
plafond qui ne laissait pas l’eau s’infiltrer, tout en
craignant qu’un incendie ne se déclenche à cause des fils
d’électricité qui flottaient sur l’eau », raconte Halima.
Dans ce bidonville où se sont réfugiés les citoyens les plus
démunis, chacun a bâti sa maison à sa manière et selon ses
moyens. Des habitations style « suesy », inspiré des cabanes
en bois que l’on trouve à Suez. Ici, ce genre de
constructions ne revient pas cher. Reste le toit, un dilemme
pour de nombreuses familles. « Il faut au moins 20 000 L.E.
pour construire un toit. C’est au-dessus de nos moyens, donc
on préfère s’en passer », lance un habitant.
Là, la composition démographique est singulière. Des natifs
de la Haute-Egypte, d’autres de la Basse-Egypte qui ont
apporté avec eux leurs traditions et leurs habitudes. A
première vue, l’on a l’impression de se trouver dans un
mouled. Un carnaval de visages que rien ne lie sauf le chaos
et la misère qui planent sur le lieu. Des maisons collées
les unes aux autres, des rues étroites et boueuses où même
un chauffeur de toc-toc ne peut se frayer un chemin. Et
derrière chaque mur se cache une histoire.
Avant
1990, cette région était encore vierge. Le prix du mètre
carré ne dépassait pas les 50 pts. Après le séisme de 1992,
beaucoup des familles sont venues habiter la région.
Certaines sont arrivées des provinces et d’autres de divers
quartiers cairotes, comme Al-Zawiya Al-Hamra et Aïn-Chams,
car leurs maisons se sont effondrées suite au tremblement de
terre. « J’habitais au quartier d’Al-Zawiya Al-Hamra, ma
maison a subi de gros dégâts et le gouverneur a décidé de la
démolir. Je suis venue ici avec mes enfants et j’ai réussi à
construire ce modeste abri, sans toit. Nous essayons de
faire des économies pour construire une vraie maison en
brique rouge et en ciment. J’ai été parmi les premiers
habitants de la région. Il m’arrivait d’avoir peur la nuit
car l’endroit était plongé dans le noir. On était privé des
services les plus élémentaires comme l’eau et l’électricité.
C’était le lieu de prédilection des drogués et criminels de
tout genre. C’est pour cela que la région s’est forgée une
mauvaise réputation mais avec le temps, la situation a
changé, surtout avec l’expansion urbaine des quartiers
résidentiels de Madinet Nasr et d’Al-Chorouq », résume
Eatimad, habitante de la région.
Les habitants de ce bidonville ont formé des communautés
suivant leur origine pour pouvoir survivre dans ce paysage
hostile. « Il y a un an, une bagarre a éclaté entre un Saïdi
et une personne originaire du Fayoum. Tous les Saïdis et les
personnes natives du Fayoum ont pris part à la bataille. Ce
fut l’enfer. Les deux belligérants ont utilisé les armes
blanches, et jusqu’à aujourd’hui, les Saïdis n’entrent pas
dans mon commerce car j’ai osé soutenir mon beau-père natif
du Fayoum », dit Ahmad, coiffeur de 28 ans.
Ainsi, les plus forts font la loi, puisqu’il n’existe aucun
poste de police. Le plus proche se trouve à Madinet Nasr et
le second à Al-Chorouq. Mais une descente de police peut
faire des ravages dans cette région. Ces pauvres citoyens,
dont la majorité sont analphabètes, ont peur des autorités.
« La mauvaise réputation dont jouissait cette région lui a
fait beaucoup de tort au point que la police suspecte tout
le monde. C’est le manque de confiance qui règne entre nous
et les policiers. Plus grave encore, on ne se rend pas
compte que la plupart des habitants de ce bidonville sont
pauvres et ne sont pas soutenus ; pourtant, la police vient
arrêter des jeunes pour la moindre gaffe », explique Ahmad
qui fut lui-même arrêté plusieurs fois dans des affaires de
stupéfiants, alors qu’il était innocent selon ses dires. «
On a parfois l’impression que ces rafles ne sont qu’une
manœuvre policière pour nous prouver que la police est très
présente et qu’elle contrôle la région d’une main de fer »,
ajoute-t-il.
Face à cette méfiance qu’éprouvent les citoyens vis-à-vis de
la police, les habitants ont recours au maglès orfi
(tribunal populaire) pour régler leurs problèmes. Lorsque
Sami a rompu ses fiançailles avec sa voisine Siham, il a
porté atteinte à son honneur. Le père voulait se venger et
punir le jeune homme. La région risquait de s’embraser. Mais
les voisins se sont réunis et ont écouté les deux parties,
puis le maglès a prononcé son jugement. Sami a été condamné
à verser 5 000 L.E. à Siham. Et malgré les conditions
difficiles, sa famille a dû se plier à ce verdict. « On ne
pouvait pas prendre le risque de ne pas payer, sinon
personne ne viendrait nous aider en cas de problèmes »,
explique la mère de Sami.
Ce sont le séisme d’octobre 1992 et les inondations de
Dronka en 1995 qui ont donné naissance à cette agglomération
qui ne cesse de s’étendre. Le nombre des habitants au Kilo
arbaa wa nos n’est pas précis, étant que ce bidonville est
nouveau et qu’aucun recensement n’a été effectué dans cette
région. Mais suivant certaines estimations faites lors des
élections parlementaires et municipales, il compte
aujourd’hui près d’un million d’habitants. Ces derniers sont
répartis sur deux grandes régions : la première s’étend sur
les régions périphériques d’Almaza et d’Al-Chorouq, et la
deuxième est située en face d’une petite colline sur
l’autoroute Le Caire-Suez, c’est pour cela qu’on l’a
surnommée Al-Tabba. La nature géographique de la région a
une influence sur le genre d’activités des habitants. La
première région semble être plus mondaine, car elle est
proche de la ceinture urbaine, alors que la deuxième perchée
plus haut sert d’abri aux hors-la-loi. C’est là où le
commerce des stupéfiants prospère. Hanane, 26 ans, ouvrière
dans une usine et qui subvient aux besoins d’une famille
composée de 5 membres, assure qu’elle a dû changer de maison
car le café situé en face de chez elle était devenu le fief
des jeunes au chômage. Ils s’y installaient pour voir des
films pornos et fumer du bango. Les baltaguis de la région
tiraient de grands profits et protégeaient le propriétaire
du café. La police, quant à elle, n’osait pas intervenir. «
Je risquais de perdre mes frères, alors que je travaille
depuis l’âge de 10 ans pour les éduquer. J’ai donc dû fuir
pour habiter plus loin », explique Hanane, originaire de
Dronka, un village en Haute-Egypte. Cette dernière est venue
habiter la région car sa maison est tombée en ruines lors
des inondations. Hanane a préféré habiter une région proche
de Madinet Nasr où le loyer est plus cher (600 L.E. par mois
au lieu de 220), et ce non seulement pour protéger ses
frères, mais aussi pour les aider à trouver un travail plus
rentable.
Et comme ce bidonville s’autogère en tout, il a donné
également naissance à plusieurs petits business étroitement
liés à ses besoins.
Ce qui marche le mieux, ce sont les centres d’appels
trottoirs où le propriétaire met à la disposition des
habitants des téléphones portables et facture à la minute.
Un projet qui marche très bien, puisque le quartier demeure
privé de ce genre de services. « Ce projet coûte environ 10
000 L.E. et commence à attirer beaucoup de jeunes. La
plupart des projets, ici, répondent aux besoins des
habitants et à leur mode de vie et leurs moyens ».
Le toc-toc aussi est un projet rentable, car c’est le moyen
de transport idéal. D’ailleurs, en l’absence de tout
contrôle, ces véhicules qui sont interdits dans la capitale
peuvent circuler librement dans cette région.
Et face à la hausse du prix du bois, le commerce des vieux
meubles prospère dans cette région. « Ma famille est pauvre.
Elle ne pouvait pas m’acheter mon trousseau. Et c’est le cas
de beaucoup d’autres jeunes filles. Aujourd’hui, beaucoup de
magasins de meubles d’occasion ont ouvert leurs portes pour
offrir aux jeunes mariées ce dont elles ont besoin et
suivant leurs moyens », confie Mona, jeune mariée et fille
d’un portier.
Et comme c’est le cas dans toute la ville, les 5 dernières
années ont marqué un changement dans cette région, comme
l’estime Mohamad, l’un des rares jeunes à être instruit ici.
« Il y a des gens originaires de la Haute-Egypte qui
travaillaient au début comme maçons et qui ont profité de la
hausse des prix des terrains et des appartements pour
travailler comme courtiers, profitant de la mutation qu’a
subie ce marché dans la région. Il suffit de citer que le
prix du mètre carré atteint aujourd’hui les 1 200 L.E. dans
les régions huppées du bidonville tout près de Madinet Nasr
», avance Ahmad.
Au loin, Halima a terminé sa journée. Elle rassemble ses
affaires, et traînant ses enfants avec elle, elle rejoint sa
petite cabane.
Chaque
jour suffit à sa peine.
Dina
Darwich