Koweït.
A peine formé, le nouveau gouvernement est sous le feu des
critiques des députés et de la presse.
Nouveau face-à-face
La
vie politique au Koweït ne semble pas prête à sortir de la
zone de turbulences dans laquelle elle est plongée depuis
plusieurs mois. Dimanche, à l’ouverture de la nouvelle
législature, l’émir de Koweït a implicitement menacé de
dissoudre à nouveau le Parlement s’il ne coopère pas avec le
gouvernement. « Face aux déviations qui menaçaient les
intérêts de la nation (...), j’ai été forcé de dissoudre le
précédent Parlement », a déclaré cheikh Sabah Al-Ahmad
Al-Sabah lors de la première session de l’Assemblée élue le
17 mai. « J’ai pour responsabilité en ce moment délicat
(...) d’intervenir à chaque fois que ces intérêts sont pris
dans les calculs personnels et les actes irresponsables »,
a-t-il averti.
Cheikh Sabah a dissous le Parlement en mars après un bras de
fer entre l’Assemblée et le gouvernement. C’était la
deuxième fois qu’il le faisait et qu’il appelait à des
législatives anticipées en moins de quatre ans.
Mais dès que l’émir a terminé son discours et quitté le
Parlement, neuf députés se sont retirés de la salle en signe
de protestation contre la composition du nouveau
gouvernement et le fait que les deux femmes qui en font
partie ne portent pas le voile islamique. La majorité des 50
députés élus sont des islamistes ou des conservateurs
tribaux.
La nouvelle équipe gouvernementale, formée mercredi dernier,
subit déjà de nombreuses critiques, notamment la
reconduction du neveu de l’émir, cheikh Nasser Mohammed
Al-Ahmed Al-Sabah, au poste de premier ministre. Pendant la
campagne électorale des dernières législatives, certains
candidats ont appelé à choisir un premier ministre en dehors
de la famille régnante des Al-Sabah. « Que tout le monde
sache que la nomination du premier ministre et le choix des
ministres est un droit exclusif de l’émir. C’est ce que
garantit la Constitution et personne n’a la possibilité d’y
interférer », a martelé l’émir. Le premier ministre et ses
15 ministres, dont l’un doit être déjà un député, deviennent
automatiquement membres du Parlement.
Dès l’annonce de sa composition, le gouvernement a été
vivement critiqué dans la presse et des députés ont estimé
qu’il n’avait pas de programme politique. Ce qui n’augure
pas de relations apaisées avec le Parlement dominé par les
islamistes conservateurs. « Il semble que rien n’a changé et
je pense que la crise politique va perdurer », constate le
politologue Nasser Al-Abdalli qui dirige l’Association
koweïtienne pour le développement et la démocratie, un
institut indépendant. « Le nouveau gouvernement a été formé
sur la même base que le précédent et ne sera pas capable de
travailler (correctement) car il n’a même pas de programme
», a souligné M. Abdalli. Il s’agit du 4e gouvernement
dirigé par cheikh Nasser Al-Sabah, depuis sa nomination
comme premier ministre en février 2006. Le cabinet comprend
des islamistes, des libéraux, des représentants de la
minorité chiite et des principales tribus dans l’émirat,
mais les postes-clés de l’Intérieur, de la Défense, des
Affaires étrangères et de l’Information sont toujours
détenus par des membres de la famille régnante des Al-Sabah.
En allant voter, beaucoup de Koweïtiens avaient espéré un
changement mais la composition du Parlement a accentué le
poids des conservateurs. L’un de leurs représentants, le
député salafiste Mohammad Hayef Al-Moutairi a toute de suite
ouvert le feu sur le cabinet, en objectant la présence de
deux femmes « qui ne respectent pas la loi » pour ne pas
porter le voile islamique. Il s’agit de Nouriya Al-Sabih,
ministre reconduite de l’Education, et de Moudhi Al-Houmoud,
une universitaire libérale, qui fait son entrée au
gouvernement au poste de ministre d’Etat à l’Habitat et au
Développement. Un autre député salafiste, Khaled Al-Issa,
s’est dit hostile à la nomination de Mme Houmoud, qu’il
présente comme « une graine pour des crises » ultérieures
apparemment en raison de son activisme libéral. Le choix de
Fadhel Safar aux Travaux publics a déclenché d’autres
critiques, certains le considérant comme un représentant
d’une aile locale du Hezbollah, lui qui a été brièvement
détenu en mars pour avoir célébré Imad Moughnieh, un chef de
la formation chiite libanaise pro-iranienne, tué dans un
attentat à Damas.
La presse indépendante s’est de son côté dit déçue, le
quotidien Alam Alyawm n’hésitant pas à y voir « un
gouvernement de frustration nationale ». Il manque d’«
harmonie politique » et « il n’adresse aucun signe d’espoir
aux citoyens », a souligné ce quotidien tandis que le
journal Al-Raï estime qu’il « a déçu et choqué le peuple »
car il ne comprend pas de ministres « compétents ».
Mais certaines voix se sont élevées pour demander qu’un peu
de temps soit laissé au nouveau cabinet, tout en exigeant de
sa part une relance de l’économie qui manque de grands
projets en dépit des revenus pétroliers massifs. Le
politologue Ibrahim Al-Hadban croit que la crainte d’une
nouvelle dissolution du Parlement n’incitera pas les députés
à l’attaquer de front. « En dépit de leurs messages forts,
je pense que les élus ne veulent plus d’une dissolution du
Parlement et vont chercher à cohabiter avec le gouvernement
du moins à court terme », a-t-il estimé.
Les différends entre gouvernements et Parlements successifs
au Koweït sont considérés comme la principale raison de la
stagnation de l’émirat, quatrième producteur de pétrole de
l’Opep. Des dizaines de projets dorment dans les tiroirs
tandis que les avoirs du pays, qui pompe 2,5 millions de
barils par jour, ne cessent de gonfler, ce qui peut
expliquer la frustration de nombre de Koweïtiens, qui sont
un peu plus d’un million sur une population comprenant 2,45
millions d’étrangers.
Hicham Mourad