Mohamad Dahlane,
ancien conseiller à la sécurité nationale du président
palestinien Mahmoud Abbass et ex-homme fort de la bande de
Gaza, analyse les chances d’une réconciliation entre le
Fatah et le Hamas, d’une trêve entre ce dernier et Israël
ainsi que les perspectives d’un accord de paix
israélo-palestinien.
« Israël ne cherche pas à conclure un accord de paix »
Al-Ahram Hebdo : Croyez-vous à la possibilité de parvenir à
une trêve entre le Hamas et Israël dans la bande de Gaza,
grâce à la médiation de l’Egypte ?
Mohamad Dahlane :
Dans les négociations, Israël a l’habitude de suivre une
méthode de tergiversation pour gagner du temps et obtenir le
maximum de concessions de la part du Hamas. Par conséquent,
je pense que les efforts déployés par l’Egypte rencontreront
de nombreux obstacles de la part d’Israël et parfois de la
part du Hamas, surtout que sa méthode consiste à menacer
Israël d’un côté et l’Egypte de l’autre, en la mettant en
garde contre une possible ouverture par la force du point de
passage du Rafah.
— Pensez-vous donc à un échec de la médiation égyptienne
entre Israël et le Hamas ?
— Non, l’Egypte peut réussir sa médiation, car elle n’a pour
objectif que de rendre aux Palestiniens leurs droits, et
l’accalmie ouvrira d’un côté la porte à la réconciliation
palestinienne intérieure et, de l’autre, à l’ouverture des
négociations avec Israël. Or, il est sûr que les efforts
égyptiens ne pourront réussir sans une volonté réelle de la
part du Hamas et d’Israël. Parfois, Israël ou le Hamas
complotent contre l’Egypte parce que chacun d’entre eux
pense qu’il sortira gagnant de ce jeu.
— Comment est-il possible de régler le conflit entre le
Hamas et le Fatah, qui a conduit à la division des
territoires palestiniens ?
— Avant tout, il faut se rappeler que le Hamas a refusé et
continue de refuser d’adhérer au mouvement national
palestinien dirigé par l’OLP depuis le début des années
1960. La crise n’est donc pas nouvelle. Alors que nous
menions la lutte contre l’occupation israélienne, le Hamas,
qui s’appelait alors « La Ligue islamique », refusait de s’y
associer en se basant sur des raisons religieuses. Avec le
retour de l’OLP dans les territoires palestiniens en 1994,
le Hamas a refusé de reconnaître son existence et a aussi
refusé les accords d’Oslo conclus avec Israël. C’est ainsi
que le Hamas a refusé de participer aux élections de 1995
sous prétexte qu’il ne reconnaît pas Oslo. Dix ans plus
tard, le Hamas a accepté de participer aux élections. Je
pense que le régime politique palestinien a certainement
besoin d’une union politique regroupant toutes les forces et
tous les partis politiques. Surtout que le Hamas s’approche
de plus en plus des positions politiques pragmatiques,
c’est-à-dire des positions de l’OLP. C’est ce que Khaled
Mechaal, le chef du bureau politique du mouvement, a exprimé
dans sa dernière rencontre avec l’ancien président Jimmy
Carter, lorsqu’il a appelé à l’établissement d’un Etat
palestinien dans les frontières de juin 1967. C’est à quoi
nous appelons depuis 1988. Et c’est ce que le Hamas a
assimilé, 20 ans après. Le mouvement islamiste a ainsi
compris que pour pouvoir influencer l’échiquier politique
international, il faut adopter une position politique
consistante, loin des slogans.
— Que pensez-vous du rôle de la Syrie dans les tentatives
de parvenir à un règlement entre le Fatah et le Hamas ?
— Je pense que Damas, contrairement à l’Iran, joue un rôle
positif entre les deux parties palestiniennes. Bien que la
Syrie soutienne les positions du Hamas contre celles du
Fatah, il est à noter qu’elle a toujours refusé de trouver
un substitut à l’OLP.
— Certains pensent que la crise actuelle entre le Fatah
et le Hamas a profité au mouvement islamiste auprès de
l’opinion publique palestinienne, et que, par conséquent, il
gagnerait les prochaines élections. Qu’en pensez-vous ?
— Je crois plutôt le contraire. Tout le monde a perdu dans
cette crise. Le seul gagnant est l’Etat hébreu. Le Hamas a
beaucoup perdu de sa force morale en tuant des Palestiniens.
Quant aux prochaines élections palestiniennes, je vous
assure que le Hamas ne jouira pas de la même confiance que
celle du dernier scrutin.
— La bande de Gaza est soumise à un blocus israélien
féroce et le Hamas a menacé d’envahir les frontières avec
l’Egypte pour faire cesser ce blocus. Pensez-vous que le
Hamas peut passer à l’acte, comme il l’a déjà fait récemment
?
— Le Hamas a pris l’habitude de ne pas faire face à ses
crises et de jeter toujours la responsabilité sur les
autres. Quant au blocus, c’est un acte illégal et inhumain
qui dure depuis l’année 2000, mais la phase actuelle est la
plus difficile. Israël est l’unique gagnant du coup de force
du Hamas dans la bande de Gaza, car il a profité de la
division politique et géographique qui a eu lieu entre ce
territoire et la Cisjordanie. Cette division était un
objectif qu’Israël cherchait dans les négociations. Que le
Hamas fasse une fuite en avant en violant les frontières
avec l’Egypte constitue un crime politique et moral. Car
cela fait le jeu de l’Etat hébreu qui cherche à faire
assumer à l’Egypte la responsabilité du problème de la bande
de Gaza, et ce dans le but de se dérober de sa
responsabilité juridique et politique en tant que force
occupante.
— Pensez-vous qu’Israël est sérieux dans sa volonté de
parvenir à un accord de paix avec l’Autorité palestinienne
avant la fin 2008 ?
— Naturellement, non. C’est une erreur de croire qu’Israël
cherche à conclure un accord de paix avant la fin de
l’année. Tous les dirigeants israéliens ont le regard viré
sur les prochaines élections. Toutes les négociations en
cours n’ont d’autre objectif que de donner l’impression
qu’Israël « veut une solution ». En même temps, les
Etats-Unis sont incapables d’obliger l’Etat hébreu à prendre
une position politique différente lors des discussions.
Connaissant bien les positions israéliennes, je vous assure
que l’année 2008 sera plutôt celle du renforcement de la
colonisation et non celle de la paix.
— Certaines parties palestiniennes, en particulier le
Hamas, vous ont accusé d’agir selon l’agenda
américano-israélien. Qu’en pensez-vous ?
— Ces accusations ne sont pas nouvelles. Mes différends avec
le Hamas sont anciens, et datent de 1982 quand nous avons
commencé à former le mouvement national politique dans la
bande de Gaza. A cette époque, le Hamas refusait le principe
de la résistance. Sans entrer dans des détails historiques,
je voudrais dire que tous ceux qui étaient en désaccord avec
le Hamas ont été accusés de trahison ou d’apostasie, surtout
Yasser Arafat et Abou-Mazen. Dernièrement, des accusations
ont même été adressées par le Hamas contre le ministre
égyptien des Affaires étrangères et contre toute l’Egypte.
Or, tout ce que fait Hamas ne va pas me convaincre de faire
le contraire de ce dont je suis convaincu. Auparavant,
personne ne croyait ce que je disais sur le Hamas, mais
aujourd’hui, le masque est tombé et je pense que le peuple
égyptien ainsi que tous les peuples arabes ont commencé à
comprendre les tromperies du Hamas.
— Pensez-vous à un changement de la politique américaine
envers la question palestinienne après l’arrivée d’un
nouveau président aux prochaines élections de novembre 2008
?
— Je ne m’attends pas à un changement important envers la
cause palestinienne que ce soit de la part des Démocrates ou
des Républicains, même si les Démocrates sympathiseront
davantage avec les Palestiniens. Mais sans grand changement
dans l’essentiel de leurs positions. Il faudra au moins un
an après les élections pour que commence une intervention
réelle dans le processus de paix dans la région. L’Histoire
prouve que quand il s’agit d’Israël, les Etats-Unis se
transforment d’une superpuissance en un Etat qui tente par
tous les moyens de satisfaire Israël à cause du lobby
pro-israélien qui détient les rênes financières,
médiatiques, politiques et économiques aux Etats-Unis. En
réalité, Israël déploie des efforts sur la scène américaine
beaucoup plus que ceux déployés par tous les pays arabes et
islamiques. L’action de ce lobby aux Etats-Unis date de plus
de 90 ans.
Propos recueillis par Magda Barsoum