Cours Pétroliers.
La spéculation sur les contrats à long terme (Futures) est
montrée du doigt, accusée d’être à l’origine de la flambée
des prix. Mais la situation est plus subtile.
La hausse dans l’intérêt des grands
Il
va falloir s’habituer au pétrole cher. 100, 110, 120, 130
dollars américains ... En quelques mois, le prix du baril a
franchi plusieurs plafonds pour dépasser pour la première
fois la barre de 135 dollars la semaine dernière avant de
fléchir jeudi dernier à 127 dollars. La volatilité des prix
de l’or noir a soulevé une large polémique sur le rôle de la
spéculation sur les contrats à terme (Futures) dans cette
affaire : un large segment de la société internationale
considère la spéculation comme étant la cause principale de
la hausse des prix, tandis que d’autres minimisent son rôle
en justifiant la situation actuelle par les problèmes
fondamentaux liés à l’offre et à la demande. « La
spéculation est le facteur principal de la hausse des prix.
La dépréciation de la monnaie américaine et la crise de
subprime aux Etats-Unis ont poussé les investisseurs à
accentuer leurs investissements dans les Futures pour
profiter de la hausse des prix », souligne William Engdahl,
expert pétrolier et auteur du livre Pétrole, une guerre de
siècle. Il explique, dans une recherche publiée sur le site
du Centre des recherches sur la mondialisation, qu’il existe
deux marchés pour le pétrole : Le marché dit « physique »
sur lequel s’opèrent les transactions physiques à livraison
immédiate ou à terme compte tenu des délais d’acheminement
des produits. Les principaux opérateurs étant les compagnies
productrices privées et publiques, les raffineurs et les
négociants. Et le marché dit « papier » qui comprend le
marché des « Futures » (3 à 6 ans) et le marché de gré à gré
(« Over the Counter » ; OTC) sur lequel les contrats peuvent
aller jusqu’à 15 ans. Sur ce marché s’échangent des
intentions d’achats ou de ventes futures à un prix
immédiatement fixé. A la différence du marché physique, les
contrats ne débouchent généralement pas sur des transactions
physiques. « Aujourd’hui, les transactions sur le marché
papier représentent 1,5 milliard de barils par jour, à
savoir 9 fois le volume échangé sur le marché physique, ce
qui démontre que la spéculation sur ce marché amplifie les
prix de l’or noir », explique-t-il. Avis partagé par le
spécialiste de l’investissement pétrolier, Boone Pickens,
qui ajoute que la réglementation actuelle sur le New York
Mercantile Exchange (Nymex) permet aux spéculateurs de
rembourser seulement 6 % de la valeur totale du contrat
pétrolier à terme et le reste sur des délais. Ce qui en fait
un investissement sûr et peu coûteux. « Ce qui encourage les
fonds des pensions et les banques d’investissements à
acheter 16 contrats de pétrole à terme au prix d’un »,
renchérit-il.
Les membres de l’Organisation des Pays Exportateurs du
Pétrole (OPEP), ne peuvent être moins d’accord : « La
spéculation et la dépréciation du dollar représentent les
causes essentielles de la flambée des prix du pétrole. La
production est suffisante sur le marché et il n’y a pas de
manque d’offre », souligne le secrétaire général de l’Opep,
Abdallah Al-Badri, au nom de 12 pays produisant 40 % du brut
mondial. Et d’accuser les prévisions des grandes banques
d’investissements d’alimenter la soif des investisseurs à
l’exemple de la banque américaine Goldman Sachs qui prévoit,
dans son rapport publié le mois d’avril, une flambée des
prix de l’or noir pour varier entre 150 à 200 dollars dans
deux ans.
Poursuite de la tendance à la hausse
Ce qui est vrai c’est qu’un pétrole cher convient pour la
première fois à toutes les parties, producteurs et
consommateurs. Pour les producteurs, des revenus record sont
toujours les bienvenus. De plus, pour eux, le prix actuel
n’est pas si élevé qu’il le semble. Le ministre du pétrole
iraqien explique à l’Hebdo, lors d’un entretien récent, que
le prix du pétrole, même à 126 dollars le baril, en termes
réels, n’a pas dépassé celui d’il y a 25 ans. « Donc, tout
ce discours des prix record du pétrole n’est pas vrai, si on
les compare avec la hausse des prix des autres biens durant
cette période », renchérit Hussein Al-Chehrestani. Un expert
pétrolier partisan du cartel pétrolier ajoute pour sa part
que « la spéculation pourrait entraîner la hausse des prix
de l’or noir d’une dizaine de dollars. Alors que son prix a
plus que doublé dans la dernière année, ce qui revient au
premier lieu à un problème fondamental lié à l’offre et à la
demande », estime-t-il. Opinion partagée par Mohamad
Abou-Bacha, un économiste auprès du groupe financier
EFG-Hermes. « La demande mondiale s’est brusquement
accélérée depuis 2003. De plus, entre 1999 et 2003, les
principaux producteurs mondiaux — parmi et hors l’Opep —
s’étaient parvenus à maintenir un niveau de prix raisonnable
», souligne-t-il en assurant que son groupe prévoit la
poursuite de la tendance à la hausse des prix, pour dépasser
les limites de 140 dollars à la fin de cette année.
Abou-Bacha écarte le scénario, disant que cette hausse
actuelle des cours est une bulle qui peut éclater à tout
moment « tant que les fondamentaux du marché l’appuient »,
précise-t-il.
Selon l’Opep, pour 2008, la croissance de la demande
mondiale en pétrole restera inchangée à 1,2 million de
barils par jour, car le ralentissement de la croissance
économique dans le monde industrialisé est légèrement
compensé par la consommation croissante dans les pays en
développement.
Dans l’autre camp, les grands consommateurs, avec en tête
les Etats-Unis et l’Union européenne, ne sont pas à leur
tour opposés à la hausse continue des prix. Ces deux
puissances œuvrent en fait à mettre fin à l’âge du pétrole.
Après les deux chocs pétroliers des années 1970 et 80,
ceux-ci ont adapté leurs économies à un pétrole plus cher,
et trouvent désormais que cela prépare le terrain au
financement de l’énergie alternative, avec en tête les
biocarburants, même si le prix est la faim de milliards
d’êtres humains.
La spéculation est donc la partie émergée de l’iceberg. La
partie invisible est un consensus sur un pétrole cher sur le
long terme, chacun pour ses raisons. Le directeur général du
géant pétrolier Total l’illustre parfaitement. Christophe de
Margerie voit que l’offre est suffisante sur le marché. «
Mais les marchés prennent en compte un risque de pénuries
futures, ce qui alimente la hausse des cours. Je crois
vraiment qu’il est temps de prendre des décisions touchant
ce que nous pouvons faire, d’un côté pour réduire la
consommation et de l’autre pour répondre à la demande
supplémentaire d’énergie des pays émergents », a-t-il conclu
diplomatiquement sans dire qu’un bras de fer est engagé
entre les producteurs qui détiennent l’huile, source ultime
d’énergie d’ici dix ans, et les consommateurs qui œuvrent à
s’en passer une fois pour toutes.
Gilane Magdi