Gouvernement.
Quatre ans après sa nomination, le cabinet Ahmad Nazif,
porteur d’espoir à l’époque, est aujourd’hui l’un des plus
contestés. En dépit de réformes sur le plan économique, le
bilan est plutôt négatif avec des crises et des
protestations populaires.
Au creux de la vague
«et
si l’egypte plongeait dans le noir … », « Pour une heure
même, qu’on entende uniquement le bruit des cuillères
percutant les marmites vides, qu’une seule prière retentisse
dans les cieux du pays : que Dieu nous débarrasse de
l’injustice de ce gouvernement ». Jamais les Egyptiens
n’avaient étalé tant d’idées inouïes pour contester la
performance de leur gouvernement. Ils s’y opposaient
d’habitude, critiquaient peut-être, mais finissaient par
admettre — résignés — une réalité si accablante soit-elle.
Le cabinet Ahmad Nazif a fait exception. En quatre ans, il a
cumulé tous les maux d’une société s’appauvrissant et tous
les péchés d’un régime en difficulté. Depuis sa nomination
par le président Moubarak en 2004 puis sa reconduction après
les présidentielles et législatives fin 2005, Nazif et son
cabinet font face à des crises de toutes sortes, mettant
leur sort en véritable péril. Des grèves consécutives, à
commencer par celle des ouvriers de l’industrie textile à
Mahalla en 2006, avant de se développer et toucher presque
l’ensemble des secteurs.
Les protestations en faveur des primes de salaires vont plus
tard prendre une autre dimension sur fond de hausse
considérable des prix des produits de base. La frustration
des Egyptiens se révèle ainsi au grand jour avec une
première grève le 6 avril 2008, et une autre prévue le 4
mai, avortée avec des promesses du président Moubarak
d’augmenter de 30 % les fonctionnaires de l’Etat (lire
encadré p. 5).
Mais entre deux scrutins contestés par l’opposition et les
émeutes de la faim, le gouvernement des « technocrates » a
encaissé un nombre impressionnant d’échecs, alors qu’il y a
4 ans il était porteur de tous les espoirs. La potentielle
cohérence entre « ces hommes d’affaires », ces « ministres
jeunes » issus tous d’une école néo-libérale, laissait
entendre que la période à venir serait placée sous le signe
de la réforme et de la modernisation du pays. C’est
d’ailleurs l’objectif qu’ils s’étaient eux-mêmes fixé. L’Egypte
allait finalement entrer dans l’ère moderne et s’adapter à
la mondialisation et à la technologie de pointe. Nazif,
lui-même, venait du ministère des Communications et
symbolisait le renouveau avec son « Smart Village ».
C’est ainsi, dans ce coin du 6 Octobre, que M. Internet va
installer son bureau. Pour la première fois, la notion d’un
« homme de confiance » reculait pour céder la place aux «
hommes de compétence ». Pour le ministère des Transports, on
fait appel à un homme d’affaires de grande renommée dans le
domaine des automobiles, pour la Santé, un médecin
copropriétaire du plus grand hôpital privé et plus
performant aussi, pour le Tourisme, un magnat des agences de
voyages et des hôtels de luxe. « Le gouvernement de l’espoir
pour réaliser les espérances de la patrie », titrait
Al-Akhbar le jour de la formation du gouvernement.
L’hebdomadaire Sawt Al-Oumma, lui, espérait que « le
gouvernement Nazif parvienne à réaliser le miracle que ses
prédécesseurs ont été incapables de faire ». Un changement
qui, aux yeux des plus optimistes, traduit la fin d’une
époque de corruption, surtout qu’il coïncidait avec la
première réunion annuelle du PND placée sous le signe de «
la réforme et la jeune génération ». Des ministres
appartenant au milieu des affaires ne seraient pas tentés de
s’enrichir. Les craintes de la relance du processus de
privatisation étaient pourtant accompagnées d’attentes d’une
multiplication des investissements et donc d’une réduction
du chômage et d’une augmentation du niveau de vie de l’Egyptien
moyen.
Le
bilan a pourtant été autre. Les ministres dits du « groupe
économique » ont ainsi procédé à une série de mesures en
faveur des investisseurs : Une réduction des taxes
douanières, une réforme du secteur bancaire, une
stabilisation du marché des changes … des décisions qui ne
se sont pas reflétées sur le quotidien des Egyptiens.
A la place, ces derniers faisaient face à des crises
multiples et auxquelles le gouvernement s’est montré
incompétent. La grippe aviaire était le premier test et le
plus évident. L’Egypte a été l’un des pays les plus touchés
par le virus avec 19 décès et au moins 46 personnes
contaminées. La campagne de sensibilisation lancée par le
ministère de la Santé n’a pas été suffisamment entendue, et
d’après les experts, le gouvernement avait plutôt tendance à
réagir qu’à agir. Du coup, le résultat est plus que
contesté. Et dans les ruelles des petits villages, les
paysans se sont simplement mis à maudire le gouvernement.
On le maudit encore pour la pénurie de l’eau. Dans
différents coins du pays, la soif passait comme un mot
d’ordre et une fois de plus le gouvernement Nazif a
multiplié décisions, recommandations et promesses.
Un an après, « la révolte de la soif » risque d’éclater de
nouveau cet été pour se greffer à une des crises les plus
graves de l’Egypte : le manque du pain (lire encadré). Des
promesses de toutes sortes pour une sortie de crise et des
protestions de presque toutes les catégories du pays. Des
médecins, des infirmières, des fonctionnaires, des avocats,
des juges, des ouvriers, des enseignants, presque aucun
groupe n’échappe à la règle. Un sondage mené en 2007 par le
Centre des informations, instance dépendant du Conseil des
ministres, montre pourtant que 89 % des Egyptiens sont
satisfaits de la performance du gouvernement dont 58 %
d’entre eux sont très satisfaits.
Quelle satisfaction ?, s’indigne l’opposition. « Ce
gouvernement a commis de véritables crimes contre les
Egyptiens. Manger est aujourd’hui un luxe. Les chômeurs ont
dépassé les 7,5 millions et la famine touche environ 40 % de
la population », affirme Al-Badri Farghali, député du parti
de gauche Al-Tagamoe. Il estime que le pays a, en 4 ans,
reculé au moins d’une trentaine d’années. Il rappelle que la
dette publique intérieure a marqué un chiffre record : 670
milliards de livres en 2007 soit plus de 87 % du PIB. Pour
ce qui est des chiffres toujours, le gouvernement Nazif
affirme que le taux de développement est aujourd’hui de 7 %,
le revenu moyen des Egyptiens aurait aussi augmenté. Mais le
président de l’Organisme central des comptes Gawdate Al-Malt
a, à la stupeur de tous, contesté la plupart des chiffres
avancés par les ministres. Une simple comparaison avec ses
prédécesseurs permet d’évaluer le gouvernement Nazif. Ahmad
Nazif est le 7e premier ministre sous le règne de Moubarak.
Selon des observateurs, Nazif se situe presque dans la
moyenne. Il n’est pas l’homme fort à l’instar de Kamal
Al-Ganzouri mais n’a pour autant pas plongé le pays dans des
projets pharaoniques à haut risque comme celui de Tochka.
S’il est critiqué pour son expérience apolitique, la
réputation de corruption ne le poursuit pas comme son
prédécesseur Atef Ebeid. Loin d’être charismatique, on le
qualifie de propre comme son nom le signifie.
Nazif agit cependant pour l’intérêt d’une certaine classe
sociale, celle des hommes d’affaires. Les réformes qu’il a
entreprises avec le triangle des ministres des Finances, de
l’Investissement et de l’Industrie vont directement dans les
comptes d’une tranche qui s’enrichit davantage. Sous son
mandat, le nombre de millionnaires aurait triplé pour
dépasser le million et les milliardaires seraient maintenant
au nombre de 100, alors qu’environ 35 % des Egyptiens vivent
en dessous du seuil de la pauvreté. Selon une étude des
Nations-Unies en 2007, 2 % de la population profite de 40 %
du PIB. L’Institut du planning national parle de 52 millions
de pauvres en 2006 sur une population de 78 millions. C’est
la plus grande disparité entre riche et pauvre dans
l’Histoire du pays. Pour se défendre, il affirme qu’il
faudrait un peu plus de temps pour que les réformes se
fassent sentir dans la rue. Bref, le fameux appel « serrez
la ceinture pour passer le tunnel », mais la sortie du
tunnel est pour quand ? Personne au sein du gouvernement
n’est capable d’y répondre et en temps de crise, c’est
plutôt le fiasco : de l’eau au smog et à l’exportation du
gaz en passant par la grippe aviaire et le pain. Farghali
estime pourtant qu’il serait un peu exagéré de faire assumer
au seul gouvernement cette décadence générale. En fin de
compte, « tous les premiers ministres ou ministres ne sont
que des hauts fonctionnaires dépendant de la présidence. Ils
ne peuvent agir de manière individuelle et sont guidés par
les seules directives du président ». Et en l’absence
d’instruction, rien ne se fait ... Dans la rue, les nerfs
lâchent.
Samar
Al-Gamal