Peinture.
Une exposition retraçant le parcours de l’artiste égyptien
Ahmad Fouad Sélim, dans les galeries du centre Al-Guézira, a
offert au regard du public l’étendue d’une œuvre dense et
traversée par une énergie constamment renouvelée.
Emancipation salvatrice
Le
centre Al-Guézira a proposé une vision-rétrospective des
œuvres d’Ahmad Fouad Sélim. Il s’agit d’un come-back
s’étalant sur 60 ans de carrière, de 1950 à 2008.e
réfractent dans toutes leurs inclinaisons. Tout auprès de
l’humain, les œuvres de Sélim sont dynamiques « vivantes,
elles voient, sentent et touchent », selon l’artiste. Ce,
dans le but de nouer un dialogue permanent entre elles et
leur récepteur, dans un contexte défini. « Cette exposition
n’est ni le début ni l’aboutissement d’un effort soutenu.
Elle configure un détour avant un nouveau tournant »,
décrète l’artiste dans la préface du catalogue de
l’exposition. « Il s’agit d’un acte qui revêt le sens d’un
mouvement et non d’arrêt dans le temps pour marquer une
trace », nous éclaire-t-il, avant de nous lancer à la
découverte d’un maillage exquis « de sérieux et de
flexibilité, de torride et de gelé, de révolte et de
discrétion, d’exemption et de mystère », comme se complaît
Mohsen Chaalane, directeur du secteur plastique, à qualifier
son travail. Une densité de couleurs variées et énergiques,
soutenues par des techniques et des compositions, sont au
service d’un bon nombre d’œuvres qui touchent aux années
1960 et 1970. Celles-ci, à la fois abstraites et lyriques,
se répartissent entre signes calligraphiques et formes
géométriques, aménageant un agencement virtuose de l’espace.
Ces signes calligraphiques inspirés des écritures coufiques
instillent vivacité et ondoiement à des formes d’arabesques
qui se déroulent, enflent et se rétrécissent soudainement,
pour enfin s’étaler mollement. « J’ai travaillé sur
l’esthétique dans une perspective philosophique ou
spirituelle et non artistique. Une esthétique nichée entre
le signe et sa référence. Une esthétique endogène qui crée
un dialogue commun entre la peinture et le spectateur »,
proclame l’artiste.
Cette lecture commune, d’une conjoncture livrée à des
interprétations tantôt cohérentes, tantôt disjointes, n’est
pas étrange pour un artiste qui fait partie de cette
génération, qui a vécu une longue période de l’histoire de
l’Egypte, qui s’étend depuis le roi Farouq jusqu’à Moubarak.
Une génération marquée par plusieurs mutations politiques
mais aussi sociales. « Notre génération d’artistes traîne le
bémol d’un rêve de changement et de modernisation qui ne
s’est jamais concrétisé », explique Sélim. D’où l’ambiguïté
et la discordance dans ses œuvres. Par ailleurs, il ne cache
pas sa prédilection pour ses œuvres qui remontent aux années
1960, qui traitent non seulement des questions d’ordre
politique, mais aussi social : « la maternité, le martyre,
la défaite de 1967 ».
Son dégoût des horreurs de la guerre et de la violence
s’exprime dans ses toiles. Le corps humain est devenu le
moteur créateur et catalyseur de toutes ses œuvres, ayant
pour base « la force de l’expression ». Cela se vérifie dans
sa série d’œuvres en petit format, datant des années 1980.
Cette série inspirée des massacres de Sabra et Chatila
évacue les détails décoratifs pour se concentrer sur
l’élément à mettre en relief. Le corps humain y est conçu
par Sélim, comme un porteur de message. Un élément «
moelleux » de la nature. « Comme les ions des molécules
tournent les uns autour des autres. Sur mes peintures, les
corps valsent dans un ballet vivant, s’affranchissant des
contraintes de l’espace. Comme une âme fuyant l’horreur vers
la liberté », explique-t-il.
Soucieux de tout ce qui est humain, il n’en est donc pas
question que Sélim abandonne sa quête de spiritualité et
d’émancipation. D’où le thème de « l’évasion » qui hante à
présent ses œuvres, depuis 2008. Ce n’est pas une évasion de
crainte, mais plutôt de dépassement. D’où le déploiement de
formes qui prennent leur envol dans des œuvres en grand
format, vers un espace qui les sépare du monde. De quoi ces
figures s’évadent-elles ? « De toute chose ! », rétorque
l’artiste. Et d’ajouter : « L’homme souffre toujours de
l’aliénation. C’est vrai qu’il existe, mais il vit, par ses
pensées, dans une autre société. J’avais l’intention
d’émigrer dans les années 1960, mais cela signifiait pour
moi trahir mon attachement à mon pays. Avançant dans l’âge,
je n’ai plus la possibilité de donner chair à mes
aspirations de jeunesse. Je trouve donc dans l’évasion, ma
source d’inspiration, l’unique solution ».
Pour extraire son interlocuteur à la mélancolie redondante,
il essaime ici et là d’autres œuvres plus reposantes et
surtout dansantes, datant des années 1990. La musique des
corps déchaînés aux lignes véloces et mystérieuses,
s’harmonisent ensemble, dans un parfait équilibre en noir et
blanc. Ses protagonistes ne sont en effet que des musiciens,
joueurs de violon, d’hautbois ou de piano. Ils figurent en
solo, en duo ou en trio. Sélim renoue ainsi avec la musique
qui a bercé ses débuts. Il s’est engagé dès son jeune âge
dans le monde de la musique. Son épouse, la fameuse pianiste
Marcel Matta, et sa fille, la jeune soprano mondiale Amira
Sélim, figurent presque dans un bon nombre de sa série
d’œuvres musicales. Ainsi, musique et évasion nous font
frémir sous l’enjeu d’un pinceau aux mains d’un esthète de
l’humain et du beau.
Névine Lameï