Archéologie.
Le pillage, la destruction et la falsification du patrimoine
arabe, notamment en Palestine et en Iraq, ont été le thème
d’un colloque organisé cette semaine par l’Union des avocats
arabes.
Les défenseurs de l’Histoire
Quand
la politique rejoint l’archéologie, c’est toujours cette
dernière qui perd. Le patrimoine arabe paie le gage des
conflits qui abondent dans la région. De la Palestine à
l’Iraq et au Liban, la situation patrimoniale sombre a régné
les discussions du colloque du pillage, de la destruction et
de la falsification du patrimoine arabe, tenu à l’Union des
avocats arabes. « Ce n’est pas le patrimoine arabe qui est
en danger, c’est plutôt l’identité arabe elle-même qui court
un vrai péril. C’est une véritable mort de l’Histoire, comme
l’a appelé le quotidien américain The Independent »,
explique Ibrahim Al-Samalaly, secrétaire général de l’Union
des avocats arabes. « Les Israéliens sont excellents dans
les opérations de falsification de l’Histoire et cela dans
le but de confirmer que la Palestine est leur terre sainte.
Par exemple, les gravures de Aïn Solwane à Al-Qods
témoignent que cette ville n’existait pas avant le VIIe
siècle. De même, la plaque de Merenptah qui se trouve au
Musée égyptien ne renferme pas le nom d’Orchalim
(Jérusalem), contrairement à ce qu’inventent les Israéliens
», explique Medhat Qobayssi, professeur à l’Université
d’Alep.
« Il y a plus de 18 tunnels sous la mosquée d’Al-Aqsa qui
risquent de le démolir à n’importe quel moment. Le mur de
séparation prive la Palestine de plus de 10 000 sites
archéologiques très riches. Toutes ces tentatives ont un
seul but : changer la topographie de la Palestine, inventer
une nouvelle géographie des lieux en dessinant de nouvelles
lignes frontalières et, avant tout, l’anéantissement de la
mémoire d’un pays », renchérit Mohamad Al-Kahlawi,
professeur d’archéologie et président de l’Union des
archéologues arabes. Pour confronter ces tentatives, l’Union
des archéologues arabes a préparé un projet pour exiger de
la communauté mondiale, représentée par les Nations-Unies,
une garantie internationale pour protéger les lieux saints
d’Al-Qods. Ce document se compose d’un rapport qui renferme
les arguments concrets, accusant en fait les autorités et
quelques archéologues israéliens dans l’affaire de la
judaïsation d’Al-Qods sans oublier les violations des droits
de l’homme. Cette revendication est aussi adressée aux
organisations mondiales, notamment l’Unesco, dont l’un des
comités est spécialisé dans la protection du patrimoine
culturel et l’Isesco (l’organisation islamique pour
l’éducation, la science et la culture) qui se préoccupe des
monuments islamiques du monde entier.
L’Union
a aussi proposé de créer un Fonds pour la protection des
monuments arabes. Cette caisse pourrait être financée par
les droits de propriété intellectuelle que représentent des
milliers de pièces antiques arabes dont regorgent les musées
occidentaux.
La Palestine n’est pas le seul exemple de pillage et de
destruction. Avec la guerre acharnée en Iraq, c’est tout un
patrimoine archéologique, déjà endommagé tout d’abord par
l’embargo ensuite par les bombardements, qui risque de
disparaître.
Le cas de l’Iraq
Les dégâts qui ont été occasionnés au patrimoine iraqien ont
d’ailleurs commencé bien avant l’invasion américaine de
l’Iraq en 2003. D’ailleurs, la dernière guerre du Golfe en
1990 a été la cause directe de la catastrophe dont souffre
actuellement le patrimoine culturel de l’Iraq, un pays qui a
été le berceau d’une civilisation aussi ancienne et riche
que celle pharaonique. Plus de 12 000 sites archéologiques
sont éparpillés sur 2 millions de kilomètres qui constituent
la superficie totale de l’Iraq. Plus de 4 000 pièces
antiques iraqiennes ont disparu du pays. Le pire encore est
que l’embargo imposé à Bagdad à cette époque a réduit les
capacités de l’Iraq à préserver son patrimoine. C’est avec
nostalgie que les archéologues iraqiens se souviennent des
années qui ont précédé « la tempête du désert ».
«
Le département des antiquités et du patrimoine en Iraq avait
entamé une large campagne de fouilles dans les quatre coins
du pays. Pour assumer cette tâche, les responsables ont
recruté plus de 28 000 ouvriers et ont déterminé un budget
annuel consacré à ces travaux dépassant 1 million de
dollars. Des laboratoires très sophistiqués ainsi que tout
le matériel nécessaire à la restauration étaient à la
disposition des archéologues. Ceux-ci publiaient un magazine
annuel sur leurs travaux. Et bénéficiaient, dans la plupart
des cas, de bourses qui leur permettaient de poursuivre
leurs études dans les meilleures universités du monde et
d’assister régulièrement aux colloques et conférences
internationaux. Ce qui a contribué sans doute au
perfectionnement du niveau technique des archéologues
iraqiens », se souvient avec amertume Rafée Al-Félahi,
professeur à l’Université de Bagdad. Son émotion reflète
l’inquiétude ressentie non seulement par les Iraqiens, mais
aussi par de nombreux cercles archéologiques internationaux
quant au sort qui attend des monuments plusieurs fois
millénaires. Plusieurs réunions des archéologues arabes ont
eu lieu exprès pour confronter cette agression contre le
patrimoine en Iraq. « On a adressé plusieurs pétitions à
l’Unesco et à l’Isesco pour nous soutenir dans cette
situation vraiment dangereuse dans le cadre de la convention
de La Haye, promulguée en 1954, pour la protection des sites
patrimoniaux en temps de conflits militaires, mais en vain.
Pourtant, quand les Talibans, par exemple, ont détruit les
statues de Boudha, la communauté internationale s’est
précipitée pour dénoncer ce crime contre l’un des symboles
du patrimoine humain. Mais quand le patrimoine mésopotamien
est en train de disparaître il y a plus de 15 ans, personne
ne réagit », s’insurge le Dr Mohamad Al-Kahlawi, président
de l’Union des archéologues arabes, qui a beaucoup apprécié
l’intérêt accordé par l’Union des avocats arabes à ce sujet.
Il espère que les efforts conjugués des hommes de droit et
des archéologues pourront être beaucoup plus fructueux pour
la défense de cette cause.
Dans la capitale Bagdad, « la ville des milles et une nuits
», le Musée national a subi beaucoup de dégâts depuis
l’invasion des forces américaines de l’enceinte du musée,
située au centre de la capitale, juste en face de la gare
principale ; en fait, une cible très facile pour n’importe
quelle attaque. Plus de 20 000 pièces ont disparu de ce
musée ainsi que de milliers de plaques portant des gravures
sumériennes très importantes.
Les pillages ne sont pas tout. Les dégâts sont pire encore.
« Les soldats américains s’entraînaient au tir sur les
statues colossales qui abondent en Iraq comme la porte
d’Astarté qui est actuellement perforée et risque de se
détruire n’importe quand », assure le Dr Al-Félahi. Ce n’est
pas seulement le Musée national qui souffre, mais aussi tous
les sites patrimoniaux qui courent un vrai péril. Non loin
de Bagdad se trouve la ville de Stisévon. Là, se trouve,
dit-on, le premier village de l’Histoire, ce qui fait de
cette ville le berceau de la civilisation humaine par
excellence. On y trouve le plus grand arc en brique qui a
défié le temps et est resté à sa place depuis plus de 2 000
ans. A proximité de Moussoul, au nord de l’Iraq, où a vécu
la célèbre auteure de romans policiers Agatha Christie avec
son mari, Max Mallowan, l’un des premiers archéologues à
fouiller dans la région, l’on trouve les ruines de
l’ancienne ville assyrienne de Ninive. Cet emplacement a été
témoin des premières fouilles archéologiques de cette partie
de l’Asie. Le palais d’Assurbanipal qui s’y trouve n’est pas
non plus à l’abri de la destruction en cas de nouveaux
bombardements. A quelques kilomètres, se trouve la ville de
Nimroud qui était une capitale assyrienne prospère. De cette
ville, il ne reste que des épaves où se développent les
herbes sauvages. Quant à l’ancienne Babylone qui recevait
auparavant des visiteurs par milliers, elle n’est pas en
meilleur état. Au sud de l’Iraq, la situation est plus
sombre, des sites comme Larsa et Obbeid ont été complètement
fermés à cause des dégâts majeurs qu’ils ont subis.
Malheureusement, puisque c’est là où se trouvait Ur en
Chaldée, ville natale d’Abraham, prophète vénéré par les
trois religions révélées. « Des fouilles soupçonnées ont
lieu surtout à Ur par un Américain qui s’appelle Giovani
Pitinato qui est un expert de linguistique et philologie. Je
crois que ce n’est pas pour faire la fraude des monuments,
mais pour trouver des interprétations falsifiées pour les
pièces ou les gravures découvertes », explique Medhat
Qobayssi, professeur d’archéologie à l’Université d’Alep. «
Ces fouilles clandestines expliquent l’existence de 7 000
pièces représentées au Danemark dans une exposition privée
que possède un citoyen là-bas, sans que personne ne l’arrête
», se lamente le Dr Al-Félahi.
Dalia
Farouk