Dans ses peintures à l’huile et batiks,
Ali Dessouqi retrace la vie populaire
égyptienne. Sa carrière a commencé il y a plus de 40 ans dans le Vieux-Caire. Elle
le place aujourd’hui sur la liste des candidats au prix de l’Etat.
La naïveté authentique
«
C’est le pionnier de l’art batik en Egypte », « Un talent incontestable », « Un
maître de l’art folklorique ». Pas besoin de faire de longues recherches : les
avis sur l’artiste naïf Ali Dessouqi sont unanimes dans le monde de la
critique. Dans son atelier de Maadi, lunettes et cheveux blancs, appuyé à une
béquille, il reçoit ses visiteurs avec un large sourire. L’homme est simple,
extrêmement modeste. « Que pensez-vous de ma chemise fleurie ? C’est bien pour
les photos ? Les motifs ne sont pas de moi, mais je l’adore. C’est un cadeau de
ma chère épouse, décédée il y a 8 mois », nous confie-t-il. « Mes meilleures
photos dans la presse ont été prises quand je portais cette chemise »,
ajoute-t-il.
L’atelier
reflète une authenticité populaire. On ressent la même ambiance des cafés du
centre-ville ou celle d’Al-Fichawi dans le Vieux-Caire fatimide. Des divans
orientaux sur les côtés, et une petite table en acier constituent le décor. Sur
le mur sont accrochées ses peintures à l’huile. Et juste en face, ses batiks. Dans
les deux, on retrouve toujours le même monde folklorique : des femmes en train
de cuisiner chez elles, des enfants jouant avec leurs lanternes, des paysages
du Nil entouré de palmiers et des scènes rurales … Dessouqi, instinctivement,
archive un monde passé d’us et coutumes. « Si je n’étais pas né à Al-Azhar, je
n’aurais jamais été artiste », souligne-t-il. C’est grâce à ce quartier
populaire du Caire fatimide que Dessouqi a saisi les détails des traditions
égyptiennes. Les scènes du quotidien imprègnent ses œuvres par diverses façons
: le vendeur de fèves, la brouette de patate douce, le cortège de l’enfant
excisé, etc. « Je me souviens quand nous avons déménagé pour le centre-ville. Mes
parents avaient trouvé un appartement de cinq pièces, rue Hoda Chaarawi, et
vendu l’ancienne maison. Mais la chaleur humaine de la vie à Al-Azhar leur a
vite manqué. Ma mère n’avait pas l’habitude de fermer la porte de la maison à
cet endroit ! », évoque-t-il. Cette chaleur humaine dont il est nostalgique, il
l’a restituée à travers ses tableaux, où l’on retrouve les brunettes, les mères
portant leurs enfants … L’artiste jongle avec une palette douce, aux tons
clairs, et manipule des couleurs vives sur les textiles. Deux techniques bien
distinctes qu’il maîtrise à merveille. « La peinture à l’huile ressemble aux
scènes floues de l’aube, alors que les batiks, avec leurs couleurs criardes, se
font beaucoup plus entendre. Parfois, j’exécute la même idée, une fois en
peinture, une fois en batik », explique l’artiste. Bien qu’il ait commencé par
la peinture, il se vante aujourd’hui d’avoir fait de l’art du batik « son
métier ».
Un art
exhaustif, aux étapes nombreuses. Mais, dans son atelier, il suffit de le
regarder travailler pour comprendre combien il adore ce qu’il fait. Sur un
petit banc, il fait fondre la cire. Sur plusieurs rayons à gauche, se posent
les couleurs venues des quatre coins du monde. Un petit fer à repasser s’y
trouve aussi. Dessouqi esquisse son schéma, le transpose sur tissu, dessine
avec la cire, puis place les couleurs. L’œuvre doit être ensuite lavée, séchée,
repassée et pliée. Avant d’être rangée dans le placard, dans l’attente d’une
exposition ici ou ailleurs. « Dans les années 1970, j’ai voyagé avec des amis
en Italie pour assister à la Biennale de Venise. Tout le voyage coûtait à
l’époque 70 L.E. J’étais au comble de la joie. Le voyage par bateau a duré 5
jours. Je n’avais pas de place réservée, et je dormais sur le pont, devant les
cabines de première classe. J’avais envie de montrer mon travail aux artistes
et visiteurs de la biennale, mais la caisse que j’avais fait faire était si
lourde. Alors, j’ai pensé aux batiks, c’était la solution miraculeuse », se
rappelle-t-il. Dessouqi avait entendu parler de cet art par des amis étudiant
aux beaux-arts. Il devait mieux le découvrir. « C’est grâce à ma femme que je
l’ai fait, car elle m’a inscrit à des cours spécialisés organisés par
l’Université américaine. Malade, j’ai raté l’occasion. Mais j’y tenais
absolument, alors je me suis réinscrit ». A la fin du cours, l’œuvre de Ali
Dessouqi a remporté le premier prix. « Au départ, je cherchais les couleurs et
les acides nécessaires dans les magasins de textiles de la rue Port-Saïd. J’ai
expérimenté toute sorte de matériaux ». Un succès fou en Egypte qui s’est
étendu à l’étranger. En témoigne son exposition à l’Institut du Monde Arabe de
Paris (IMA), tenue en 1978. « A Paris, des artistes comme Adam Hénein et
Georges Al-Bahgouri étaient étonnés d’un si large public », dit-il. Etudiant à
l’école d’Al-Chorbagui à Al-Azhar, Ali Dessouqi aimait dessiner sur un petit
bout de papier, avec une boîte de pastels à 5 piastres l’unité. « Ma première
création marquante était trois petits tableaux illustrant l’histoire du
prophète Youssef (Joseph). Ils ont été exposés dans un bâtiment du centre-ville
», raconte-t-il. Ajoutant : « Je me rappelle bien les mots du pionnier Kamal
Khalifa me disant : si tu es un vrai artiste, alors avec le minimum de moyens,
tu fais de l’art ».
Dessouqi
s’est mis à dessiner sur les papiers d’emballage. Avec peu de sous, il achetait
des couleurs en cire et de l’encre chinoise et travaillait. Le bac en poche, il
a travaillé dans un kiosque de bouquiniste tenu par un ami. Avide de savoir, il
lisait tout ce qui lui tombait sous les yeux, a fait connaissance avec le poète
Naguib Sourour et fréquentait le cercle des artistes et la bibliothèque du
musée d’art moderne. « C’était tout à fait une autre école pour moi. Là-bas,
j’ai rencontré le plasticien Sami Rafïe, la réalisatrice Nabiha Lotfi et pas
mal d’autres intellectuels qui ont donné l’âme des années 1960 ». Dessouqi est
fier d’appartenir à cette génération des années glorieuses. Il prépare
d’ailleurs une exposition de ses œuvres créées à cette époque.
Dans
ce sillage, il a décidé d’étudier l’art plastique en auditeur libre. Puis, il a
participé à toutes les expositions collectives proposées. « Dans la section
libre des beaux-arts, on organisait un voyage à Louqsor et Assouan pour
encourager les étudiants à reproduire les paysages et visiter les ateliers
d’artistes professionnels. Malheureusement, je n’avais pas les 7 L.E.
nécessaires pour le voyage. Puis, lors de ma première exposition tenue à
l’Atelier du Caire, le directeur de l’Organisme de l’information, Yéhia
Abou-Bakr, était attiré par mes tableaux et m’a proposé un voyage pour Louqsor
et Assouan, avec les grands maîtres de l’art Ingy Efflatoun, Abdel-Hadi
Al-Gazzar et Tahiya Halim », relate Dessouqi.
Dessouqi
a travaillé comme dessinateur dans la maison d’édition Dar Al-Maaref, au
journal Al-Ahram, ou encore à la Télévision. En même temps, il poursuivait ses
créations dans son propre atelier à Wékalet Al-Ghouri, dans la rue Al-Azhar. C’est
là qu’il a rencontré sa femme et compagne de route, Fatma Hassan, laquelle a
partagé sa vie pendant plus de 37 ans. « Elle était critique et sa spécialité
était Ali Dessouqi ! », se remémore-t-il avec gratitude. Son épouse faisait des
recherches sur le style et l’art de son mari, elle était plusieurs choses à la
fois : sa mère adoptive et son interprète pendant leurs voyages à l’étranger. L’artiste
a les larmes aux yeux : « Fatma était la sœur d’une amie. Un jour, les deux
sont venues me rendre visite à l’atelier. Dès que je l’ai vue, j’ai compris que
c’était la femme de ma vie. Elle aussi a eu le même sentiment. Tous les deux,
nous avons erré toute la journée dans Al-Azhar. Au café Fichawi, nous sommes
restés des heures à discuter. Ce café a été témoin de notre amour et des
arrangements de notre mariage ».
Leur
premier appartement était situé dans « la Chine populaire » comme est appelé le
quartier populaire de Dar Al-Salam. « Là bas, nous avons trouvé notre bonheur.
Je travaillais pendant des heures, les bruits du quartier nous entouraient, les
gens s’étonnaient de voir mes tableaux étendus ». Aujourd’hui, à Maadi,
Dessouqi garde le souvenir de ces lieux. Il les transpose dans ses créations.
Et avoue avoir aimé Maadi, à cause des histoires que lui racontaient les
collectionneurs de ses œuvres. Les souvenirs des heures passées avec sa femme,
qui vient de disparaître, animent l’atelier. C’est à elle qu’il dédie
son œuvre.
May Sélim