Al-Ahram Hebdo, Visages | La naïveté authentique
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 Semaine du 25 juin au 1er juillet 2008, numéro 720

 

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Visages

Dans ses peintures à l’huile et batiks, Ali Dessouqi retrace la vie populaire égyptienne. Sa carrière a commencé il y a plus de 40 ans dans le Vieux-Caire. Elle le place aujourd’hui sur la liste des candidats au prix de l’Etat.

La naïveté authentique

« C’est le pionnier de l’art batik en Egypte », « Un talent incontestable », « Un maître de l’art folklorique ». Pas besoin de faire de longues recherches : les avis sur l’artiste naïf Ali Dessouqi sont unanimes dans le monde de la critique. Dans son atelier de Maadi, lunettes et cheveux blancs, appuyé à une béquille, il reçoit ses visiteurs avec un large sourire. L’homme est simple, extrêmement modeste. « Que pensez-vous de ma chemise fleurie ? C’est bien pour les photos ? Les motifs ne sont pas de moi, mais je l’adore. C’est un cadeau de ma chère épouse, décédée il y a 8 mois », nous confie-t-il. « Mes meilleures photos dans la presse ont été prises quand je portais cette chemise », ajoute-t-il.

L’atelier reflète une authenticité populaire. On ressent la même ambiance des cafés du centre-ville ou celle d’Al-Fichawi dans le Vieux-Caire fatimide. Des divans orientaux sur les côtés, et une petite table en acier constituent le décor. Sur le mur sont accrochées ses peintures à l’huile. Et juste en face, ses batiks. Dans les deux, on retrouve toujours le même monde folklorique : des femmes en train de cuisiner chez elles, des enfants jouant avec leurs lanternes, des paysages du Nil entouré de palmiers et des scènes rurales … Dessouqi, instinctivement, archive un monde passé d’us et coutumes. « Si je n’étais pas né à Al-Azhar, je n’aurais jamais été artiste », souligne-t-il. C’est grâce à ce quartier populaire du Caire fatimide que Dessouqi a saisi les détails des traditions égyptiennes. Les scènes du quotidien imprègnent ses œuvres par diverses façons : le vendeur de fèves, la brouette de patate douce, le cortège de l’enfant excisé, etc. « Je me souviens quand nous avons déménagé pour le centre-ville. Mes parents avaient trouvé un appartement de cinq pièces, rue Hoda Chaarawi, et vendu l’ancienne maison. Mais la chaleur humaine de la vie à Al-Azhar leur a vite manqué. Ma mère n’avait pas l’habitude de fermer la porte de la maison à cet endroit ! », évoque-t-il. Cette chaleur humaine dont il est nostalgique, il l’a restituée à travers ses tableaux, où l’on retrouve les brunettes, les mères portant leurs enfants … L’artiste jongle avec une palette douce, aux tons clairs, et manipule des couleurs vives sur les textiles. Deux techniques bien distinctes qu’il maîtrise à merveille. « La peinture à l’huile ressemble aux scènes floues de l’aube, alors que les batiks, avec leurs couleurs criardes, se font beaucoup plus entendre. Parfois, j’exécute la même idée, une fois en peinture, une fois en batik », explique l’artiste. Bien qu’il ait commencé par la peinture, il se vante aujourd’hui d’avoir fait de l’art du batik « son métier ».

Un art exhaustif, aux étapes nombreuses. Mais, dans son atelier, il suffit de le regarder travailler pour comprendre combien il adore ce qu’il fait. Sur un petit banc, il fait fondre la cire. Sur plusieurs rayons à gauche, se posent les couleurs venues des quatre coins du monde. Un petit fer à repasser s’y trouve aussi. Dessouqi esquisse son schéma, le transpose sur tissu, dessine avec la cire, puis place les couleurs. L’œuvre doit être ensuite lavée, séchée, repassée et pliée. Avant d’être rangée dans le placard, dans l’attente d’une exposition ici ou ailleurs. « Dans les années 1970, j’ai voyagé avec des amis en Italie pour assister à la Biennale de Venise. Tout le voyage coûtait à l’époque 70 L.E. J’étais au comble de la joie. Le voyage par bateau a duré 5 jours. Je n’avais pas de place réservée, et je dormais sur le pont, devant les cabines de première classe. J’avais envie de montrer mon travail aux artistes et visiteurs de la biennale, mais la caisse que j’avais fait faire était si lourde. Alors, j’ai pensé aux batiks, c’était la solution miraculeuse », se rappelle-t-il. Dessouqi avait entendu parler de cet art par des amis étudiant aux beaux-arts. Il devait mieux le découvrir. « C’est grâce à ma femme que je l’ai fait, car elle m’a inscrit à des cours spécialisés organisés par l’Université américaine. Malade, j’ai raté l’occasion. Mais j’y tenais absolument, alors je me suis réinscrit ». A la fin du cours, l’œuvre de Ali Dessouqi a remporté le premier prix. « Au départ, je cherchais les couleurs et les acides nécessaires dans les magasins de textiles de la rue Port-Saïd. J’ai expérimenté toute sorte de matériaux ». Un succès fou en Egypte qui s’est étendu à l’étranger. En témoigne son exposition à l’Institut du Monde Arabe de Paris (IMA), tenue en 1978. « A Paris, des artistes comme Adam Hénein et Georges Al-Bahgouri étaient étonnés d’un si large public », dit-il. Etudiant à l’école d’Al-Chorbagui à Al-Azhar, Ali Dessouqi aimait dessiner sur un petit bout de papier, avec une boîte de pastels à 5 piastres l’unité. « Ma première création marquante était trois petits tableaux illustrant l’histoire du prophète Youssef (Joseph). Ils ont été exposés dans un bâtiment du centre-ville », raconte-t-il. Ajoutant : « Je me rappelle bien les mots du pionnier Kamal Khalifa me disant : si tu es un vrai artiste, alors avec le minimum de moyens, tu fais de l’art ».

Dessouqi s’est mis à dessiner sur les papiers d’emballage. Avec peu de sous, il achetait des couleurs en cire et de l’encre chinoise et travaillait. Le bac en poche, il a travaillé dans un kiosque de bouquiniste tenu par un ami. Avide de savoir, il lisait tout ce qui lui tombait sous les yeux, a fait connaissance avec le poète Naguib Sourour et fréquentait le cercle des artistes et la bibliothèque du musée d’art moderne. « C’était tout à fait une autre école pour moi. Là-bas, j’ai rencontré le plasticien Sami Rafïe, la réalisatrice Nabiha Lotfi et pas mal d’autres intellectuels qui ont donné l’âme des années 1960 ». Dessouqi est fier d’appartenir à cette génération des années glorieuses. Il prépare d’ailleurs une exposition de ses œuvres créées à cette époque.

Dans ce sillage, il a décidé d’étudier l’art plastique en auditeur libre. Puis, il a participé à toutes les expositions collectives proposées. « Dans la section libre des beaux-arts, on organisait un voyage à Louqsor et Assouan pour encourager les étudiants à reproduire les paysages et visiter les ateliers d’artistes professionnels. Malheureusement, je n’avais pas les 7 L.E. nécessaires pour le voyage. Puis, lors de ma première exposition tenue à l’Atelier du Caire, le directeur de l’Organisme de l’information, Yéhia Abou-Bakr, était attiré par mes tableaux et m’a proposé un voyage pour Louqsor et Assouan, avec les grands maîtres de l’art Ingy Efflatoun, Abdel-Hadi Al-Gazzar et Tahiya Halim », relate Dessouqi.

Dessouqi a travaillé comme dessinateur dans la maison d’édition Dar Al-Maaref, au journal Al-Ahram, ou encore à la Télévision. En même temps, il poursuivait ses créations dans son propre atelier à Wékalet Al-Ghouri, dans la rue Al-Azhar. C’est là qu’il a rencontré sa femme et compagne de route, Fatma Hassan, laquelle a partagé sa vie pendant plus de 37 ans. « Elle était critique et sa spécialité était Ali Dessouqi ! », se remémore-t-il avec gratitude. Son épouse faisait des recherches sur le style et l’art de son mari, elle était plusieurs choses à la fois : sa mère adoptive et son interprète pendant leurs voyages à l’étranger. L’artiste a les larmes aux yeux : « Fatma était la sœur d’une amie. Un jour, les deux sont venues me rendre visite à l’atelier. Dès que je l’ai vue, j’ai compris que c’était la femme de ma vie. Elle aussi a eu le même sentiment. Tous les deux, nous avons erré toute la journée dans Al-Azhar. Au café Fichawi, nous sommes restés des heures à discuter. Ce café a été témoin de notre amour et des arrangements de notre mariage ».

Leur premier appartement était situé dans « la Chine populaire » comme est appelé le quartier populaire de Dar Al-Salam. « Là bas, nous avons trouvé notre bonheur. Je travaillais pendant des heures, les bruits du quartier nous entouraient, les gens s’étonnaient de voir mes tableaux étendus ». Aujourd’hui, à Maadi, Dessouqi garde le souvenir de ces lieux. Il les transpose dans ses créations. Et avoue avoir aimé Maadi, à cause des histoires que lui racontaient les collectionneurs de ses œuvres. Les souvenirs des heures passées avec sa femme, qui vient de disparaître, animent l’atelier. C’est à elle qu’il dédie son œuvre.

May Sélim

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Jalons

1937 : Naissance au Caire.

1959-1963 : Etudes à la faculté des beaux-arts.

1963 : Première exposition à l’Atelier du Caire.

1970 : Mariage avec Fatma Hassan.

1978 : Exposition individuelle de batik à l’Institut du monde arabe à Paris.

2002 : Hommage du Conseil suprême de la culture.

Juin 2008 : Nomination pour le prix de l’Etat.

 

 

 




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