Femmes.
Une étude vient de révéler que le taux de femmes enceintes à
40 ans a connu une hausse de 74 % par rapport à 1981. Etre
une mère à cet âge n’est pas une expérience facile. Parcours
d’une maman.
La maternite a 40 ans
«
Seif est toute ma vie. Je sens que je mène un combat contre
le temps. Lorsque je pense à la mort, c’est seulement à lui
que je songe. Je me pose un tas de questions sur son avenir
: serais-je capable de lui faire réviser ses leçons lorsque
j’aurai atteint le deuxième âge ? Aurais-je le privilège de
connaître cette joie que toute maman ressent lorsque son
enfant réussit à ses examens ? Serais-je encore en vie pour
assister à son mariage ? », s’interroge Abir, 41 ans,
ex-directrice de ressources humaines dans une entreprise
privée et actuellement femme au foyer.
C’est à l’âge de 35 ans que Abir s’est mariée avec son
collègue de travail. Le couple a dû rembourser ses dettes
avant de penser à avoir un enfant. Trois ans se sont écoulés
avant que Abir ne se décide. Mais ce n’est pas évident, car
les contraceptifs avaient eu un impact sur sa fertilité.
Elle fait alors le tour des gynécologues, suit un traitement
durant plusieurs mois mais sans résultat. Tomber enceinte à
un âge avancé, c’est difficile quand on n’a jamais eu
d’enfants. Après avoir subi une intervention, elle opte pour
la fécondation in vitro. La première tentative ne réussit
pas, encore moins la seconde.
Le cas de Abir n’est pas unique, une étude effectuée en 1998
par l’Organisme central de mobilisation et des statistiques
révèle qu’environ 97 000 femmes se sont mariées après 30 ans
et plus de 27 000 après 35 ans.
Abir est un cas parmi des milliers d’autres. Les chiffres de
cette même source avancent que 5 millions de femmes ont
dépassé la trentaine et sont encore célibataires. De plus,
l’âge moyen du mariage pour une femme ne cesse de s’élever.
Cela veut dire qu’elles risquent de tomber enceintes à un
moment tardif. D’ailleurs, un magazine médical spécialisé a
révélé que le taux de femmes enceintes à 40 ans est en
hausse de 74 % par rapport à 1981. Selon une recherche
scientifique publiée sur Internet dans le magazine Al-Charq
Al-Awsat, une grossesse à cet âge-là présente des risques,
et plus l’âge est avancé, plus les risques augmentent,
surtout que l’état de santé de la femme n’est plus le même à
cet âge. Ce qui représente une menace pour sa vie et celle
de l’enfant qu’elle attend.
Mais pour Abir, avoir un enfant est une course contre la
montre. Elle risque d’être ménopausée avant l’âge,
puisqu’elle n’a pas connu l’expérience de la maternité.
Selon le Dr Magued Abou-Seada, « toute femme a un certain
nombre d’ovules qu’elle libère tous les mois au cours de ses
règles. La femme enceinte économise une partie de ce quota
durant sa gestation. Cependant, celle qui n’a pas connu
cette expérience n’a pas droit à ce privilège et risque
d’être ménopausée plus tôt ».
Mais pour Abir, le rêve d’avoir un enfant était plus fort
que tout. Un rêve plus important que les estimations
scientifiques et les points de vue des gynécologues. Un rêve
qui mobilisa toute son énergie tant son désir de maternité
était intense. Mais la déception la suivait comme une ombre.
Après deux tentatives non concluantes de fécondation in
vitro, elle décide d’arrêter. « Ce fut à la fois une perte
d’énergie et d’argent. Une fécondation in vitro coûte
environ 20 000 L.E., sans compter les médecins et les
analyses. Nous ne pouvions plus nous permettre de continuer
», dit Abir. Malgré la déception, le couple continue son
petit train de vie. Les jours passent et Abir fait tout pour
enterrer ce désir d’avoir un enfant. Elle pense même avoir
atteint la ménopause. Et c’est le miracle. A 40 ans, Abir
tombe enceinte. « Etre enceinte est une grande nouvelle. Les
gynécologues m’avaient prévenue que les tentatives et les
traitements que j’avais suivis pouvaient provoquer un
miracle, mais qu’il fallait être patient », poursuit Abir
avec des yeux rayonnant de joie, en évoquant ce beau
souvenir. Depuis, sa vie a complètement changé. Abir qui a
toujours été consciencieuse dans son boulot commence à avoir
d’autres priorités. Elle fait le tour des magasins pour
préparer le trousseau de ce bébé tant attendu, n’hésite pas
à choisir la plus belle chambre pour lui. Elle fouille dans
les librairies pour lui trouver un joli prénom. Mais il y
aussi un autre combat qu’elle doit mener en parallèle. «
Celui de choisir un bon médecin capable de suivre ma
grossesse, surtout que je souffre d’asthme depuis mon
enfance. Mon âge aurait pu aussi aggraver les choses »,
commente-t-elle.
Abir a dû faire une série d’analyses de sang, du liquide
amniotique sans compter les échographies. D’après le Dr
Abou-Seada, de tels examens sont nécessaires à toute femme
qui a dépassé les 35 ans. Au-delà de cet âge, les risques
sont plus importants aussi bien pour le bébé que pour la
mère. Ces analyses qui se font durant les cinq premiers mois
de la grossesse permettent aux parents de s’assurer que le
foetus ne présente aucune anomalie.
« Aller chercher les résultats de mes analyses était un
véritable cauchemar pour moi. L’angoisse et l’attente, c’est
horrible. J’avais peur que l’on m’apprenne quelque chose de
contrariant », dit-elle.
Et c’est le stress à la maison pour ce couple qui attend les
résultats. Entre Abir qui ne veut renoncer à son rêve et son
époux qui refuse d’avoir un enfant handicapé car c’est de la
souffrance pour l’enfant et les parents. « Il vaut mieux
prendre ses dispositions et éviter une telle catastrophe »,
argumente son mari Amr pour la remettre à la raison. Mais
Abir s’obstine, se fait aider par la famille et des amis
pour le convaincre à garder ce bébé sous n’importe quelle
condition. Elle pousse encore plus loin en recourant aux
fatwas de Dar Al-Iftaa qui prohibe l’avortement après 120
jours de gestation.
Heureusement pour ce couple, les résultats sont excellents
et Seif va naître en bonne santé.
« Les premiers cris de Seif ont été pour moi la plus belle
mélodie. Je me suis dit : enfin je suis la mère de ce bel
enfant ».
Abir décide de quitter son travail pour se consacrer à son
enfant. Sa vie est programmée selon lui. Elle fait attention
aux moindres détails : nourriture, santé, évolution de sa
croissance. Elle ne lui fait porter que des vêtements
importés et de bonne qualité. « Ma puce à moi doit être le
plus élégant de tous les enfants du monde », dit Abir qui ne
parle que de lui. « Regardez comment il dresse la tête, il
arrive à s’asseoir tout seul, il tape des mains, il prononce
quelques mots, etc. ».
D’après Josette Abdallah, psychiatre, c’est un comportement
tout à fait naturel. La mère qui a eu son enfant à un âge
tardif attache beaucoup d’importance aux petits détails bien
plus que les mamans plus jeunes. C’est une maman qui sait
qu’elle n’a pas eu cet enfant facilement, du coup elle le
couve. Et plus elle peine pour avoir un autre, plus elle
devient encore plus protectrice.
« Avec le temps, elle risque de causer de gros problèmes à
son enfant qui, à l’âge adulte, serait incapable d’affronter
la vie sans elle. Le problème ici c’est que l’instinct de la
mère l’emporte sur la logique. Il lui semble qu’elle ne va
pas vivre longtemps et elle compense cela à sa manière »,
explique le Dr Abdallah.
Et pour casser ce sentiment d’inquiétude, Abir pense avoir
un autre enfant. « Je ne veux pas laisser Seif tout seul. Il
a le droit d’avoir un frère ou une sœur pour partager avec
lui sa vie si moi ou son père disparaissait. Mon entourage
m’encourage. Lorsque je réfléchis profondément, c’est la
logique qui l’emporte. Une femme à mon âge n’a plus cette
énergie pour élever un autre enfant. Je suis épuisée après
avoir eu Seif. Mais pour lui, je dois tout de même essayer
de faire cet effort », conclut Abir. Son enfant sur les
bras, elle le traîne partout où elle va, fière d’avoir
réalisé son plus beau rêve, celui d’avoir un enfant.
Dina
Darwich