La course à la présidentielle et celle du terrorisme
Mohamed Salmawy
Le
monde entier s’apprête à suivre la bataille qui commencera
en novembre prochain pour occuper le siège présidentiel aux
Etats-Unis, entre Barak Obama, le candidat du Parti
démocrate, et John McCain, son adversaire républicain. Cette
bataille a effectivement commencé sur l’arrière-plan
intellectuel qui façonne les politiques de chacun d’eux, en
matière de lutte contre le terrorisme, et qui repose sur
deux théories opposées adoptées par deux grands
politologues.
Les héros de cette opposition entre les idées qui est d’une
grande importance actuellement aux Etats-Unis sont deux
grands experts américains en terrorisme et qui ont une
grande influence dans les cercles académiques et politiques.
Malheureusement, nous ne savons rien dans le monde arabe à
propos d’eux ni sur le conflit qui les oppose et qui se
rapporte à la théorie qu’adopte chacun d’eux. Et ce, bien
que ce dont ils parlent nous concerne et affecte la
politique étrangère des Etats-Unis dans notre région.
Le
premier d’entre eux est Bruce Hoffman (53 ans). Il est
professeur d’histoire à l’Université renommée de Georges
Town. D’ailleurs, le livre qu’il a rédigé Inside Terrorism
est considéré comme une référence dans ce domaine. Je ne me
souviens pas d’avoir vu une traduction en arabe du livre. Sa
théorie se résume au fait que l’Organisation d’Al-Qaëda est
toujours présente avec force et est capable de faire peau
neuve. Pour lui, elle est aujourd’hui plus dangereuse
qu’elle ne l’a été à n’importe quel autre moment. Hoffman
s’appuie à cet égard sur certains rapports des services
secrets avancés l’été dernier et qui disent que
l’Organisation d’Al-Qaëda a été reconstruite au Pakistan.

L’autre
pôle de ce conflit n’est autre que Marc Sageman (55 ans). Il
est psychiatre et sociologue d’origine polonaise et a
travaillé pour un certain temps à la CIA. Il travaille
actuellement comme chercheur auprès de la police de New
York. Il a publié récemment un livre intitulé Leaderless
Jihad, dans lequel il a déclenché ce conflit et où il
affirme que l’ancien danger d’Al-Qaëda n’est plus de mise et
que ce qui est digne de confrontation actuellement, ce sont
les groupes de fanatisme et de terrorisme dispersés et qui
ne travaillent pas sous un même leadership. Pour lui, de
telles organisations ne reçoivent pas d’ordres extérieurs
émanant d’Al-Qaëda, mais elles se rencontrent et planifient
leurs actes terroristes dans les quartiers régionaux et via
la Toile.
Si nous considérons la position de chacun des deux candidats
aux présidentielles au niveau du dossier du terrorisme, que
ce soit Barak Obama ou John McCain, nous verrons que la
ligne de démarcation entre eux est la même que celle
existant entre les théories de Hoffman et de Sageman. McCain
continue de mettre en avant les appels qui ont façonné les
politiques de l’actuel président Georges Bush et qui
affirment aux Américains qu’un grand plan est fomenté contre
les Etats-Unis et la civilisation occidentale orchestrée par
Al-Qaëda. Selon lui, les Etats-Unis doivent la contrer dans
ses foyers mêmes qui sont l’Afghanistan, l’Iraq ainsi que
d’autres. Alors que la politique d’Obama repose sur la
nécessité de liquider la présence militaire dans ces pays et
de considérer les organisations opposées aux Etats-Unis,
telles que l’Iran, le Hamas et le Hezbollah, comme des
groupes opposés prêts à dialoguer. Ceci a permis à McCain et
Hillary Clinton de l’accuser d’incapacité à prendre une
position décisive et solide à l’égard des questions de
sécurité nationale américaine. Et ce, à cause de son
arrière-plan musulman et de couleur. Raison pour laquelle il
s’est empressé de revenir sur certains avis précédents.
Ce qu’expose Marc Sageman dans son nouveau livre, qui fait
couler beaucoup d’encre actuellement, est la nécessité
d’étudier la manière de penser des cercles terroristes et
non pas de s’attaquer aux directives politiques de leurs
leaders, comme le fait Hoffman. La résultante du conflit qui
les oppose, c’est ce qui déterminera la politique de la
Maison Blanche sur ce dossier dans l’étape à venir. Chacun
des deux chercheurs a ses adeptes, et la théorie qui prendra
le dessus sera celle de la nouvelle Administration
américaine. Raison pour laquelle le conflit entre Hoffman et
Sageman est d’une certaine perspective un conflit sur une
nouvelle administration dont les contours sont tracés
actuellement et qui siégera à la Maison Blanche durant les 4
prochaines années au moins, et au cours desquelles, on aura
besoin de ce qu’on appelle Think Tank.
Si la théorie de Sageman s’avère correcte, c’est-à-dire que
les nouvelles sources de terrorisme ne sont pas une
organisation internationale centrale mais des groupes
régionaux, ceci voudrait dire que le nouveau président
américain sera capable d’économiser des fonds estimés à des
milliards dans des guerres extérieures qui ne sont pas d’une
grande utilité, parce que le danger émane de l’intérieur et
non pas de l’extérieur. A cet égard, on dit que le salaire
des experts et conseillers travaillant dans le domaine du
terrorisme auprès de l’actuelle Administration américaine a
atteint des millions au cours des 7 dernières années. Alors
que Sageman voit que le fait de lutter contre les opérations
terroristes planifiées par certains groupes dans « les
garages et dans les cours arrière de certaines écoles
islamiques », pour reprendre ses propos, est la mission des
forces de la police locale et du FBI, et non pas celle des
armées qui sont estimées à des milliards.
Sageman se réfère dans sa théorie sur le fait que toutes les
opérations terroristes qui ont lieu actuellement prouvent
inéluctablement que leurs origines viennent de groupuscules
internes et ne ressortent pas de l’exécution d’ordre venant
d’un commandement central d’une organisation internationale.
Il apporte comme exemple l’opération qui a ciblé le train de
Madrid en 2004, qui a fait 191 victimes et qui prouve
qu’elle a été planifiée à l’intérieur, contrairement à tout
ce qui a été avancé. Elle était financée de l’intérieur, ses
acteurs étaient formés également à l’intérieur et les
matières explosives étaient de fabrication locale. Dans ce
même esprit intervient l’attentat manqué qui a ciblé Londres
la même année et celui ayant ciblé l’aéroport de Londres
l’année suivante.
La couverture médiatique des événements qui ont lieu autour
de nous et surtout ceux qui se rapportent à notre région ne
se fait pas par la transmission des informations uniquement,
mais également en suivant toutes les interactions qui ont
lieu au niveau intellectuel. D’ailleurs, ces interactions
sont souvent le motif derrière les politiques que nous ne
comprenons pas. Nous ne savons pas non plus la logique qui
les sous-tend parce que nous n’avons pas suivi leur
arrière-plan. De ces arrière-plans, citons à titre d’exemple
ce conflit d’ordre intellectuel qui oppose deux grands
chercheurs et qui reflète primordialement le différend
politique entre les candidats aux prochaines
présidentielles. Ce sont d’ailleurs les résultats de ce
conflit qui détermineront la nature de la relation de la
Maison Blanche avec nous dans les années à venir.