Vingt-cinq ans après la mort
d’Amal Donqol, sa
poésie n’a rien perdu de son esprit subversif. Connu pour
ses vers engagés, le poète égyptien a aussi laissé des
textes sur l’amour, sur la solitude, tristes et
mélancoliques.
Poèmes épars
La rivière dure-t-elle ?
Est-ce que nous dure le jardin des fleurs
Et la maison sereine près de la rivière ?
Ou notre bague tombe-t-elle dans l’eau
Et se perd … Se perd avec le courant
Et les mains noires nous séparent
Et nous marchons sur les chemins de feu
Sans oser sous la cravache de la persécution
Jeter un regard derrière le dos
Et la rivière disparaît
***
La gaie maison nous dure-t-elle ?
Où nous nous fâchons et nous nous réconcilions
Les coups de l’horloge et de l’inconnu
S’éloignent de moi lorsque je te vois
Et je dis aux fleurs de l’été. Je dis
Si les roses s’épanouissent sans épines
Et la pleine lune demeure pour l’éternité
Elle ne s’accroît pas au-delà de la moitié du mois
Ah, les fleurs
Si vous durez pour nous.
Ou si durait la rivière.
(1980)
L’étoile du mirage
Mon amie m’a serré la main
Elle a dit : Je ne vais pas visiter ta chambre
Si tu veux. Restons ensemble pour l’éternité
Et je n’ai pas voulu
Car la robe de mariée — dans les magasins de mode —
Est une étoile qui tourne dans un mirage,
Et je frappe toujours de porte à porte
Et mon pas est un soupir et mes yeux sont de la brume
Et j’ai atteint enfin ma chambre à la fin du chemin
Et ma chatte mettait bas
Son miaulement est la douleur d’une femme la nuit où elle
accouche de l’enfant
Une créature féminine seule qui met bas
Et les voisins sont restés immobiles
Et leur chat est resté à la fenêtre les yeux ensommeillés
Il lèche sa fourrure tachetée de blanc
Il lèche de sa fourrure la souffrance atavique de ma chatte
Elle est allée le trouver une de ces nuits,
Et ne lui a pas demandé une robe pour les noces !
Car la robe de mariée
Dans les magasins de mode
Est une étoile qui tourne dans un mirage !!
Extraits de Qassaëd motafareqa
(poèmes épars)
Maria
Maria, ô serveuse du bar
Cette nuit, c’est la fête
Mais nous cachons les braises des soupirs !
Verse l’extase à notre santé, à notre santé
Verse l’amour
Nous sommes venus ce soir pour toi
Pour égayer l’existence vagabonde derrière le rayon du
mystère fatal
A l’ombre des cils helléniques !
Qu’il est agréable de s’abandonner à la tristesse dans ton
ombre
A l’ombre du cil noir
Quoi, Maria ?
Les gens ici sont pareils aux gens là-bas en Grèce
Ils mènent une vie simple, aimables
Non, Maria
Les gens ici — dans les grandes villes — sont des horloges
Ils ne s’attardent pas
Ils ne s’arrêtent pas
Ils n’agissent pas
Des machines, des machines, des machines
ça suffit, Maria
Nous voulons des paroles où boire doucement l’oubli !
Quoi, ô dame de la joie ?
L’année prochaine, dans ma maison, une femme ?!
Elle est perdue, ô Maria, celle que je chérissais
Elle est morte dans les bras d’un autre
Mais à quoi sert le souvenir
A quoi sert le chagrin qui défait
Nous tous nous éclipsons la lumière du soleil et nous nous
évadons
Assez, Maria
Nous voulons des paroles où boire doucement l’oubli
Dis, Maria
Quand tu étais autrefois une enfant
Les cheveux jetant de l’ombre sur son front
Quel est le premier homme entré au paradis et qui s’est
étendu sur les rivages !
Tu as attaché sur son front une mèche de ta nuit
Quand tu as chanté au premier amour
Nous avons chanté, Maria
Une chanson du temps de l’amour suave
Qu’elle est jolie la mélodie
Son sens est presque interprété parole après parole
Chante-la à nouveau, chante
Ne sois pas triste
Puisque tu es près de moi, alors souris
Entre tes mains mon existence est un trésor d’amour
Mes yeux sont la nuit … et mon visage est la lumière
Mes lèvres sont un vin pressé
Ma poitrine est le paradis qui t’est promis
Et mes bras, le coussin divin
Alors souris à l’amour, souris
Ne sois pas triste
Ne sois pas triste.
………………………….
Tant que je suis à côté de toi, Maria, je ne serai pas
triste
Même si je suis maintenant une jeunesse qui était
Comme toi j’ai été un enfant
Levant beaucoup les yeux vers le soleil
Mais depuis que j’ai quitté mon pays
Les passions
Me broient, et j’ai connu ce qu’est marcher la tête baissée
Comme toi depuis que tu as quitté ton pays
Je me languis
De retourner un jour au soleil
De voir verdir dans l’aridité de ma vie l’abondance d’hier
Dis, ô Maria
L’année prochaine, chacun de nous verra sa famille
Pour que je redevienne un enfant et que tu redeviennes une
enfant
Mais cette nuit, nous sommes démunis
Verse ton chagrin, santé, santé !
Verse de l’amour
Car moi et mes compagnons
Nous sommes venus ce soir pour toi !
(1963)
La pluie
La pluie tombe
Elle arrose les arbres
Et charge de fruits les branches vertes
L’oubli révèle
Les histoires tendres
Les souvenirs d’un amour
Que le temps a perdu,
Il n’en reste que les ciselures dans les branches
Un cœur où dort une flèche
Et deux mots
Qui disparaissent dans une étreinte
Près de moi … deux papillons
Et toi, ô être aimé
Un oiseau qui s’apprête à voyager
***
La pluie s’en va
Et les arbres se fanent
Et la poussière ensevelit les images et les ciselures
Et les peines s’abattent
Et elles effacent les couleurs
Et le cœur
Et les lignes brisées
Et les deux noms
La vieille mite ronge le bois des branches
Et les oiseaux bleus s’en vont
Sans adresse
Ils se demandent où sont allées nos passions
Ils demandent de ce qui était
Ce qui était, ô mon amour
Un rêve qui est passé !
Et la pluie tombe
Et la pluie s’en va
Et la pluie tombe
Et la pluie s’en va
Et les cœurs mon amour
Attendent toujours l
Extraits de Maqtal al-qamar
(meurtre de la lune)
Traduction de Suzanne Lackany
Œuvres complètes, Le Caire, Madbouli, 2005.