Philippe Coste, ambassadeur
de France au Caire, s’exprime sur la conférence de l’Union pour la Méditerranée
qui doit se tenir à Paris à la mi-juillet, ses objectifs et ses défis. Il fait
également le point sur la politique d’immigration qui sera l’un des grands axes
de la présidence française de l’Union européenne.
Il s’agit d’abord de rééquilibrer les
relations entre les deux rives
Al-Ahram Hebdo : Nous sommes à la
veille de la conférence de l’Union pour la Méditerranée. Comment, selon vous,
en assurer le succès, dans la mesure où beaucoup de problèmes se posent ?
Philippe Coste : Des problèmes se sont posés peut-être, mais ils ont été
résolus, aussi bien les problèmes que soulevait tel et tel pays européen, que
les questions qui ont été posées aussi de la part de nos partenaires de la
Méditerranée. Je pense que dans l’ensemble, l’idée générale est bien comprise
de tout le monde, et notamment des autorités égyptiennes. Il s’agit d’abord de
rééquilibrer les relations entre les deux rives de la Méditerranée, ces
relations étaient régies par le processus de Barcelone. Mais à travers ce
processus, toutes les initiatives venaient du Nord et on attendait des réponses
ou des acceptations du Sud. L’Union pour la Méditerranée est donc un projet
commun, auquel participent les deux côtés sur un pied de parfaite égalité. Ensuite,
l’idée est de traduire ce grand projet en des projets concrets. L’un de ces
projets portés particulièrement par l’Egypte est la réalisation des autoroutes
sur la mer Méditerranée qui serviraient de liaisons internationales entre les
pays riverains. Un autre projet dont parle beaucoup le président Sarkozy
tendant à faire de la Méditerranée « la mer la plus propre ». Pour réaliser cet
objectif, il faudra travailler à plusieurs niveaux par des projets très
concrets, adaptés à chaque situation.
— Après les déclarations virulentes du
président libyen Kadhafi et l’attitude algérienne vis-à-vis de l’Union, faut-il
s’attendre à des turbulences ?
— Il y
a un flottement. Avant l’accord, il n’y a pas d’accord bien sûr. Chacun exprime
sa position nationale avec son style et puis, au bout d’un moment, le débat a
lieu et, après la discussion et les compromis, on arrive à un accord. Je vous
assure que tout le monde est intéressé. Ce qui est important c’est que dans la
période des 15 à 20 ans qui viennent de s’écouler, il y a eu de grands
changements à l’est de l’Europe. Naturellement, l’Europe s’est occupée de tirer
les conséquences de ces changements en accueillant en son sein un certain
nombre de pays qui, auparavant, faisaient partie de l’ensemble soviétique, et
puis proposant une politique à l’égard des pays, en dehors de l’union
européenne, à sa frontière orientale. La Méditerranée a pu avoir le sentiment
d’être moins immédiatement au premier plan des préoccupations européennes. Et
je pense que l’initiative que le président Sarkozy a lancée, a justement
concrétisé cet immense intérêt pour les pays du Sud de la Méditerranée. Donc,
il est évidemment naturel que tous les pays à qui s’adressent cette initiative
soient intéressés. Des nuances peuvent surgir, mais sur le fond, il y a un
immense intérêt.
— Dans quelle mesure l’union pour la
Méditerranée peut-elle contribuer à relancer le processus de paix au
Moyen-Orient ?
— Je
pense que cela peut aider effectivement. D’ailleurs, c’est une hypothèse qui
n’est pas exclue par la France. C’est-à-dire qu’il y a une référence qui a été
faite par le président Sarkozy à travers la situation de l’Europe dans les
années 1950. A cette époque, on a lancé la communauté européenne du charbon et
de l’acier, quelques années après la fin de la deuxième guerre mondiale. Et
c’était une proposition révolutionnaire, parce que le charbon et l’acier
étaient quand même les bases de l’industrie d’armement en particulier. Une
proposition qui avait mis ensemble les deux pays, la France et l’Allemagne, qui
s’étaient fait la guerre. En faisant référence à ce précédent historique, le
président Sarkozy naturellement a, à l’esprit, l’idée qu’en se connaissant
mieux, en apprenant à résoudre ensemble les problèmes communs, cela pourra
aider à la compréhension mutuelle et, notamment, la solution de problèmes
politiques. C’est une contribution importante, mais il faut réunir beaucoup de
conditions aussi pour résoudre le problème.
— M. Moubarak se rendra à Paris le 13
juillet. Comment évaluez-vous les relations franco-égyptiennes ?
— Sur
le plan politique, il y a eu un accord très rapide qui a été donné par le
président Moubarak sur l’objectif de l’Union pour la Méditerranée, et il a
répondu en se déclarant lui-même très intéressé et tout à fait solidaire et
décidé à faire progresser cette idée. C’est donc un point très important. Pour
le reste en matière d’échanges de vues sur la situation générale, comme vous le
savez entre la France et l’Égypte, il y a une proximité qui ne se dément
pas. Dans l’ensemble, les jugements sur la situation régionale sont très
proches. Sur le plan économique, tout se passe magnifiquement bien, il y a
aucun contentieux entre la France et l’Egypte au plan économique. Il n’y a que
des sujets de coopération, que des
investissements croisés, que des progrès
remarquables en termes d’échanges.
La
réunion du Conseil présidentiel franco-égyptien à Marseille, le 3 juillet
prochain, est une réunion très importante parce qu’elle témoigne de la grande
solidarité de l’Egypte et de la France au niveau des entreprises.
— Au
seuil de la présidence française de l’Union européenne, comment envisagez-vous
les objectifs de la France ?
— Les
objectifs de la présidence française vont être énoncés par le président Sarkozy
lui-même, au début du mois de juillet. Néanmoins, ce que l’on peut déjà dire,
c’est qu’on avait travaillé sur quatre priorités qui sont, d’une part, le
changement climatique, ensuite la politique d’immigration de l’Union européenne,
troisièmement, les questions de sécurité et de défense européenne et,
quatrièmement, la réévaluation de la politique agricole commune. Ce sont les
quatre pistes que l’on avait à l’esprit. Maintenant, c’est vrai que le
référendum irlandais est venu sans doute ajouter un cinquième élément de
réflexion qui va occuper les instances européennes et qui est le sujet
institutionnel, parce qu’évidemment cela va être une affaire importante les
prochains mois. En gros, le président Sarkozy devrait confirmer les différentes
priorités que je viens d’énoncer.
— L’immigration est le cheval de bataille de
cette présidence. Pouvez-vous élaborer ?
—
Effectivement, l’idée c’est de faire adopter par le Conseil européen, au mois
d’octobre prochain, un document de stratégie sur ces questions d’immigration. La
situation est bien connue : c’est que les caractéristiques démographiques de la
population européenne sont telles qu’il y a des besoins de main-d’œuvre dans un
certain nombre de domaines et donc, inversement, évidemment c’est vrai qu’il y
a aussi des pressions migratoires qui ne correspondent pas du tout à ces
besoins. Il faut, sans doute, renforcer les contrôles, mais il y a deux pistes
parallèles : d’une part, une ouverture là où les besoins de l’Europe sont
importants et, d’autre part, une vigilance pour éviter que l’offre ne
corresponde pas à la demande en quelque sorte. Maintenant, en ce qui concerne
la France, en particulier, nous avons déjà lancé les réformes que nous comptons
faire généraliser au plan européen.
Nous
avons actuellement une immigration qui est motivée à 90 % par le regroupement
familial, c’est-à-dire que, comme on permet aux immigrants en situation
régulière de faire venir leurs familles dans certaines conditions, il s’en suit
que 90 % des permis de séjour sont sommés au titre du regroupement familial et
10 % des permis de séjour vont aux professionnels, c’est-à-dire aux personnes
qui viennent occuper des emplois qui ne sont pas pourvus en France.
L’objectif
du gouvernement est de monter le nombre de travailleurs qui sont intéressés à
venir en France pour des raisons professionnelles, de telle façon que la
proportion soit équivalente aux personnes qui viennent au titre du regroupement
familial. Au lieu d’avoir 90 et 10 %, on aurait 50 et 50. Et donc, c’est cela
que nous nous attachons à bien faire comprendre à nos interlocuteurs dans les
pays partenaires.
— Qu’en est-il de la carte de compétence et
de talents annoncée par le consulat de France en Egypte ?
— Cela
s’adresse à tous les pays de la planète. C’est l’un des guichets, peut-être,
les plus intéressants ouverts dans les consulats. Il s’agit de permettre à des
étrangers, des non-français, qui ont des compétences et des talents
particuliers d’obtenir une carte dite carte « compétence et talent » qui
facilite beaucoup l’arrivée sur le territoire français. Pour avoir cette carte,
il faut un certain niveau d’excellence soit qu’il soit attesté par des
diplômes, ou bien des qualités professionnelles, ou une expérience
professionnelle reconnue. On pense par exemple à des artistes, des sportifs,
des personnes qui viendraient investir en France, créer des sociétés. Ce
revirement s’explique très simplement, c’est qu’on constate en France qu’il y a
des pénuries sur un certain nombre de professions. On constate par exemple, que
c’est très long et très difficile d’obtenir des prestations en matières de
menuiserie, de plomberie, de peinture en bâtiments. Le souhait du gouvernement
est de s’ouvrir là où il y a des besoins et non pas là où il n’y en a pas. Cette
ouverture s’adresse à des catégories ciblées de personnes intéressées à venir
en France, mais que la France est également intéressée à accueillir.
Aïcha Abdel-Ghaffar