Littérature.
Blaise Hofmann, écrivain suisse invité au Caire dans la
résidence d’écriture organisée par Pro Helvetia, y a bouclé
son dernier manuscrit. Tout en s’imprégnant des influences
de la mégapole égyptienne.
Un écrivain du voyage
Une paire d’yeux bleus saisissants. Un petit tas de livres
posés sur la table du café, les siens. Il attrape
négligemment une cléopâtra de son emballage doré, s’en
grille une en expliquant son parcours littéraire. Blaise
Hofmann, jeune écrivain suisse de 30 ans, réside depuis deux
mois dans une résidence d’écriture au Caire. Son deuxième
roman, Estive, publié aux éditions suisses, Zoé vient d’être
récompensé par le prix Bouvier, et c’est grâce à cette
reconnaissance littéraire que Blaise Hofmann a pu résider au
Caire quelques semaines. Ce « bourlingueur », comme il
n’aime pas à se définir, a sillonné au cours des 10
dernières années le continent africain, l’Asie, l’Europe et
l’Amérique du Sud, la besace alourdie de notes, de tranches
de vie prises sur le vif. Pour parfois en faire un livre.
Parfois non. « En général, je ne me lance pas dans une
nouvelle expérience dans l’unique but d’en faire un livre.
Mais il se peut que cela arrive », explique-t-il, dans un
français chantant aux inflexions helvétiques. Estive
s’inspire de son expérience de berger dans les Alpes
suisses. A l’origine, ce terme désigne un pâturage
d’altitude où se trouvent de grandes prairies naturelles
permanentes utilisées par les bergers lors des
transhumances. Mais l’association d’idées que crée
nécessairement le titre, qui mélange estival et esquive, est
tout aussi appropriée pour aborder cet ouvrage. « Je suis
issu d’une famille de paysans. Je n’ai pas baigné dans la
culture livresque, et être berger dans la Suisse, bien
crasseuse, après ces voyages, a constitué un retour aux
sources », poursuit-il. « Malgré les apparences, je suis
quelqu’un de très attaché à mon sol, un vrai sédentaire, et
cette expérience au milieu des bêtes, au sommet des
montagnes m’a encore ancré dans la terre suisse ». Comme la
« belgitude » ou la « négritude », qui sont des termes assez
bâtards, Blaise tente d’expliquer le concept de « suissitude
», qui est à des années lumières des clichés des banques
rebondies et du chocolat savoureux. « Je pense que le
premier aspect est l’économie de mots. Bien sûr, en
interview, je dois être prolixe, ce qui n’est pas
représentatif de ma vraie nature ». Il poursuit, l’air
enchanté : « Le nom verbal est très utilisé, ainsi qu’une
certaine langueur qui s’apparente à de la lenteur, voici ce
qu’est la suissitude, en plus de l’attachement coriace de
l’homme à sa terre et un rapport aux reliefs très intense ».
L’économie de paroles, de dialogue est manifeste dans
Estive, où l’on trouve cet échange assez étonnant : Robert,
assis dans l’herbe, d’un côté du troupeau. Moi, assis dans
l’herbe, de l’autre. (…) Une parole, une seule. L’auteur
explique, avec des phrases courtes et dynamiques, qu’il ne
reste plus que deux bergers en Suisse. Cela fait maintenant
5 ans que les transhumances depuis les Alpes jusqu’à la
plaine se sont éteintes, mais ce roman n’a pas de visée «
mélancolique néo baba », il ne s’agit pas d’un témoignage
sur la vie de berger. La structure même du roman est
déstructurée et suit le seul fil rouge des réflexions de
l’auteur, qui fait de la solitude un solide allié
intellectuel. Le style, haché, saccadé, est truffé de
passages ironiques : (mon grand-père du côté de ma mère,
paysan jusqu’au bout des bottes, proteste, mi-figue,
mi-raisin. Lui payer l’université et le voilà qui finit
moutonnier !)
En réalité, Blaise Hofmann n’est pas seulement écrivain.
Pour financer ses voyages, qui souffrent généralement de
moult détours, il est enseignant d’Histoire et de lettres en
Suisse et remplace des collègues quelques mois par an. Au
Caire, il a bouclé le manuscrit Ensemble vide, son dernier
roman qui paraîtra en janvier 2009 aux Editions Zoé. « J’ai
vécu comme un moine ici, mais il est certain que Le Caire
aura une influence sur mes futurs écrits. J’aimerais me
mettre à écrire sur cette ville à mon retour, et compiler
les différents articles publiés sur le blog Notre Mer : un
tour de la Méditerranée février juillet 2008*, pour en faire
un roman ». « Les écrivains égyptiens ont une approche de
l’écriture qui est saine, plus narrative, avec une tradition
orale très présente, moins formaliste, moins hermétique
qu’en Occident ».
Blaise Hofmann quitte le sol égyptien dans quelques jours,
le nomade reprend à nouveau le pas sur le sédentaire, et
file vers la frontière israélienne. « L’écriture, c’est une
réaction au voyage », annonce-t-il, ému.
«
C’est
ce qui me
tient ensemble ».
Louise Sarrant