Agriculture Biologique.
La tendance s’installe peu à peu en Egypte, grâce à des
formations proposées aux cultivateurs. Sa production est
surtout destinée à l’exportation. Reportage dans une ferme
du Fayoum.
La lente mutation
Pour
changer les choses, il faut d’abord commencer par soi-même.
C’est ainsi qu’ont procédé les propriétaires de la ferme
Genchou dans le gouvernorat du Fayoum, à quelque 140 km au
sud-ouest du Caire, pour opérer leur mutation vers
l’agriculture biologique : sans insecticides ni engrais
chimiques. Dans les années 1990, cette ferme comptait 10
feddans (4,2 ha). Aujourd’hui, ses cultures biologiques
s’étendent sur 3 500 feddans (9 870 ha). En arrivant sur le
site, les champs s’étendent à perte de vue. On trouve de
tout : arbres fruitiers, légumes, rizières, palmiers,
oliviers, cultures maraîchères, plantes aromatiques, comme
la menthe, et même des plantations de coton ou de vigne. «
Toutes nos cultures sont biologiques. Ici, on remet au goût
du jour les méthodes de nos ancêtres », précise Hag Mohamad
Abdel-Guélil Al-Kholi, qui a aussi suivi l’exemple de Sekem,
entreprise dans l’agriculture biologique moderne en Egypte,
fondée en 1978. Al-Kholi rêverait de voir un jour tous les
champs du Fayoum cultivés bio. « Aujourd’hui, l’agriculture
biologique a gagné 10 % des champs du Fayoum. Notre objectif
est d’atteindre les 25 % en 2012 et les 100 % en 2025 »,
indique Al-Kholi avec espoir. Il ajoute non sans fierté que
la ferme de Genchou a déjà formé 1 800 paysans aux
techniques de l’agriculture biologique, en coopération avec
l’Association du Fayoum pour l’agriculture biologique, sous
l’égide du Laboratoire central de l’agriculture biologique.
« Car pour se lancer dans l’aventure bio dans les champs du
Fayoum, il faut d’abord apprendre aux agriculteurs comment
faire », déclare Mohamad Al-Médani, responsable de
l’Association du Fayoum pour l’agriculture biologique. Son
association organise des formations dans ce sens, trois fois
par semaine. Assis les uns à côté des autres, les paysans
suivent avec attention l’enseignement dispensé dans la
ferme. Le lieu revêt des allures de classe d’école. Les
têtes sont rivées vers le professeur de l’Université
d’agronomie qui inventorie les techniques innovantes en
matière d’agriculture biologique. Pour la première fois, les
paysans reçoivent des informations contraires à celles
diffusées par le programme télévisé Sirr al-ard (secret de
la terre) qui les encourage à utiliser les produits
chimiques. « Nous avons appris que pour éviter les insectes,
on peut poser des loupes un peu partout sur la parcelle, ce
qui permet de refléter les rayons du soleil et de les faire
fuir et même de les tuer », avance Amareddine, paysan. Mais
il émet des réserves sur ces méthodes d’agriculture
naturelle, car pour lui, elles risquent de faire perdre 20 %
de la récolte. « La perte s’échelonnera seulement sur les
cinq premières années, elle se compensera au fur et à
mesure. Et puis, le produit exempt de matières chimiques est
bien meilleur pour la santé », lui répond l’enseignant.
Convaincre les esprits sur les bienfaits de l’agriculture
biologique n’est pas une tâche facile. « La rentabilité
économique est très importante pour convaincre un paysan »,
explique l’ingénieur Ahmad Rachad. « Pour un feddan de
tomates (0,42 ha), il faut entre 600 et 700 L.E.
d’insecticides dans la culture normale, contre 400 L.E. avec
l’agriculture bio », explique le professeur. Ayad, paysan,
ne partage pas cet avis. « La productivité du premier va
être plus importante », fait-il remarquer. « Oui, mais les
produits seront vendus plus cher, les acheteurs sont prêts à
payer pour un produit sain », lui répond un autre paysan qui
cultive biologiquement cinq feddans (2,1 ha) sur les vingt
qu’il possède.
Entreprise complexe
En
effet, la seule concession que certains agriculteurs ont
accepté de faire est de ne consacrer qu’une petite parcelle
de leurs terres à cette nouvelle tendance. « La hausse des
prix des engrais chimiques et des insecticides nous a
encouragés à nous orienter vers le bio : On paye 270 L.E.
les 50 kg de potassium, contre 60 L.E. pour les matières
naturelles », ajoute Hag Ali Al-Esseili, grand cultivateur
au Fayoum. Et pour cultiver bio, il est préférable de
débuter par les herbes et les plantes médicinales. « Ce
genre de plantes est moins fragile que les fruits et
légumes. Elles peuvent être emballées et stockées pendant
six à douze mois facilement », note Al-Sayed Naïm,
propriétaire de la Ferme égyptienne d’agriculture biologique
organique qui a commencé ses activités en 2002.
La culture bio est de plus une entreprise complexe, qui
demande beaucoup de temps et de labeur. Une autre raison qui
tire le prix de ces produits vers le haut. « Le prix de la
récolte d’un kilo de concombres bio revient à 6 L.E., contre
50 piastres pour le normal. Le prix d’un feddan de tomates
bio est évalué à 1 000 L.E., contre 400 L.E. pour le non
bio. Quant aux fruits et légumes déshydratés, ils coûtent
plus cher. Par exemple, la tonne d’oignons lyophilisés
revient à 4 500 L.E. et le prix de sa transformation en
huile varie entre 40 et 200 L.E. C’est la raison pour
laquelle notre production est uniquement destinée à
l’exportation », note le Dr Omar Talaat Osmane, propriétaire
d’une entreprise d’exportation de produits bio. Un constat
en demi-teinte, car il ne profite que peu aux consommateurs
locaux.
Manar
Attiya