Gaz Naturel.
Un dossier sensible où les questions économiques et
politiques s’enchevêtrent et sur lequel le gouvernement
semble appliquer le secret-défense face à l’effervescence
générale.
Interdit d'approcher
Direction
Alexandrie, un peu plus à l’est, à mi-chemin d’Abou-Qir et
de Rosette, entre mer et désert, l’air porteur d’une odeur
de poissons laisse imaginer une scène où des pêcheurs
sillonnent avec leur barque le lac d’Edkou ... Mais au nord
du lac, à 3 kilomètres de la ville portant le même nom,
l’endroit est plutôt synonyme de gaz. Ici, s’élève un
gigantesque complexe de liquéfaction du gaz naturel (GNL).
Des Britanniques, des Français et des Malaysiens à côté des
Egyptiens forment une société de capacité productive de 10
milliards m3/an et de 1,4 milliard de dollars. C’était il y
a 3 ans, des fanfares et une visite du chef de l’Etat sur
les lieux pour donner le coup d’envoi aux premiers mètres
cubes de GNL à destination de Barcelone. D’autres projets
d’exportation du gaz naturel voient le jour, soit par GNL,
avec un autre complexe à Damiette, où les Espagnols sont les
acteurs principaux, soit par gazoduc, entre Arich et Aqaba
en Jordanie. S’étendant sur 270 km, il fournit à la Jordanie
un milliard de m3/an. Il doit ensuite être prolongé vers le
Liban, la Syrie et la Turquie. Un autre gazoduc passe par
Oum Zoweid pour atteindre Israël.
Le
gaz naturel sort de son hibernation en Egypte, avec une
production qui a plus que triplé depuis 1999, poussant les
experts à croire que le régime est en train de surexploiter
ses ressources en gaz naturel à travers une exportation,
souvent à des prix dérisoires, mettant en danger les besoins
des générations futures. L’Organisme général de
l’information, une instance dépendant du Conseil des
ministres, indique dans son livre annuel de 2007 que
l’Egypte occupe le 7e rang sur le plan mondial quant à
l’exportation du gaz naturel, elle, a exporté 17 milliards
de m3 en 2006, soit la moitié de l’exportation du Qatar qui
détient 14 % des réserves mondiales du gaz naturel.
L’Egypte, elle, avec ses chiffres officiels de 1,9 trillion
de m3 de réserves, ne dispose que d’environ 1 % des réserves
mondiales, rappellent les opposants à cette vente en masse.
La polémique n’a jamais été aussi importante. Des débats de
toutes sortes dépassent le cercle des experts pour transiter
au Parlement ou encore trouver une place sur les cafés
égyptiens prenant la forme d’une crise. Le caractère secret
donné par le gouvernement aux différentes données ou détails
des contrats d’exportation ne fait qu’amplifier cette crise.
Ainsi, lors des séances consacrées au sujet à l’Assemblée du
peuple, le ministre des Affaires parlementaires, Moufid
Chéhab, ne trouve aucune gêne à affirmer que dans les
contrats d’exportation du gaz naturel, certaines clauses
sont classées « Top Secret ». Le ministre se référait au
contrat signé entre Le Caire et Tel-Aviv en vertu duquel
l’Egypte vendrait aux Israéliens 1,7 milliard de m3/an pour
une quinzaine d’années renouvelables. C’est l’élément
déclencheur de la crise même si d’autres dimensions, comme
la part de l’Egypte et les prix des exportations,
contribuent à l’alimenter.
Le projet israélo-égyptien, dit du gazoduc de la paix, a été
lancé en vertu d’un accord signé en juin 2005, entre les
deux sociétés gouvernementales Egyptian General Petroleum
Corp et Egyptian Natural Gas Holding, et Eastern
Mediterranean Gas, la compagnie appartenant à l’homme
d’affaires égyptien Hussein Salem et à l’Israélien Yossi
Maimam de la compagnie Merhav. Le contrat dont le
journaliste Adel Hammouda a réussi à en obtenir une copie,
s’étale sur sept pages, toutes étiquetées du mot «
confidentiel », et précise que l’Organisme du pétrole a fixé
à 0,75 dollar le prix minimum de l’exportation par million
d’unités britanniques calorifiques (BU) et à 1,25 dollar le
prix maximum, qui pourrait être sujet à une augmentation de
0,25 dollar au cas où le brent franchirait le seuil de 35
dollars. Au moment de la conclusion de cet accord, cette
même unité calorifique valait 6,2 dollars avec des indices
qu’elle devrait toucher les 13 dollars en 2006, comme le
précise l’économiste Ahmad Al-Naggar.
L’ex-ministre du Pétrole, Hamdi Al-Banbi, estime, dans
des déclarations à Al-Ahram Hebdo, qu’« il n’existe pas de
secret dans les accords, tant qu’il y a au moins un
dactylographe qui a tapé le texte ! ». L’ancien responsable,
qui refuse de commenter la politique actuelle du ministère
du Pétrole, justifie cette décision par le fait que l’Egypte
s’était engagée en vertu des accords de Camp David à fournir
2 millions de tonnes de pétrole à Israël. Parce que, lors de
son occupation du Golfe de Suez, il avait découvert et
investi dans un champ dit « Choab Ali », au Sud-Est de la
ville de Tor. D’après lui, l’Egypte a voulu remplacer cette
exportation de pétrole par le gaz, qui est plus facile à
acheminer lorsqu’il est question de courte distance. Le
brut, lui, serait à exporter vers des endroits plus
lointains. Un nouvel accord qui échappe à l’Assemblée du
peuple ? Non, confirme Banbi, « parce que seuls les accords
d’exploitation ou de production passent au Parlement puis à
la présidence. Les exportations ne nécessitent pas une telle
démarche ». Il qualifie la crise actuelle de « psychologique
», même s’il estime assez justifiées « les critiques
concernant les prix des exportations ».
Une simple comparaison permet de clarifier à quel point la
situation est catastrophique. Selon l’expert Hussein
Abdallah, « l’Egypte fournirait à Israël l’équivalent
calorifique d’un baril de pétrole en gaz naturel à 9 dollars
! ». Cette même quantité vaut 52,2 dollars dans l’accord
entre la Russie et l’Ukraine. Ces tarifs dérisoires ont fait
un tollé à l’Assemblée du peuple. Le « très influent »
ministre du Pétrole est obligé de se présenter au Parlement
pour répondre à plus de 60 interrogations autour du gaz
naturel. Des députés de l’opposition s’en prennent au
gouvernement, alors que d’autres demandent la parole pour
simplement louer « le patriotisme du ministre », « cet homme
aimé de tous les députés » et qui « veille avec ses hommes
sur les intérêts de l’Égypte » et donc nécessite « un
soutien sans équivoque pour éliminer les subventions (à
l’énergie) !!! ». Le débat prend une autre tournure, celle
de la défense du ministre qui joue le jeu des chiffres en
fournissant des statistiques tantôt ambiguës, tantôt
contradictoires, et à aucun moment, il ne dévoile le prix
auquel l’Egypte a convenu d’exporter son gaz naturel, même
s’il parle d’une révision des prix avec le partenaire
étranger. « Des négociations qui devraient assurer 3,3
milliards de dollars de plus au Trésor public ». Fahmi
oublie juste un petit détail, que cette somme s’étale sur au
moins 20 ans, la durée moyenne des contrats.
Un cheminement complexe
De façon générale, le gaz naturel s’achète au travers de
contrats à long terme. Ces contrats comprennent une clause
de révision des prix généralement indexés sur le baril de
pétrole sur les marchés boursiers. Dans le cas égyptien, le
gaz est indexé au Brent à la place du « Mixte de Suez ». Les
prix ont été fixés à partir de 2000 à un maximum de 2,65
dollars pour un million de BU. A cette époque, le baril de
Brent valait 22 dollars. Aujourd’hui, il s’approche des 110
dollars. Les autorités égyptiennes ont opté pour le modèle
indonésien dans l’engagement qui fixe un prix et une
quantité et notamment la part de chaque partenaire. Ainsi,
les compagnies étrangères disposant du savoir-faire viennent
en Egypte, mènent les recherches, entament l’exploration,
procèdent à la production. « Ces compagnies récupèrent leur
argent sur 4 ans en se procurant entre 35 et 40 % de cette
production », explique l’ancien ministre du Pétrole qui
estime, qu’en dépit de ce pourcentage élevé, l’Egypte est
gagnante puisque c’est le partenaire étranger qui prend les
risques des gisements, alors que l’Egypte rembourse la somme
sans intérêts et sur plusieurs années et forment sa
main-d’œuvre. Les 60 % restants de la production sont
divisés entre le gouvernement et son partenaire. Du coup,
l’Egypte n’obtient qu’environ 30 % de sa production totale.
Sameh Fahmi précise que « le tiers de cette quantité est
destiné à satisfaire la demande locale, le tiers comme
réserves stratégiques pour l’avenir et le tiers pour
l’exportation ». Aujourd’hui, seul le quart est voué à
l’exportation et le gouvernement a encore décidé de
suspendre pour deux ans la conclusion de nouveaux accords de
vente.
Parallèlement, le gouvernement envisage de supprimer
progressivement les subventions à l’énergie qui vacillent
autour de 15 milliards de dollars par an. L’idée est
d’augmenter les recettes de l’Etat et attirer les
investissements internationaux dans le secteur gazier. Les
industries électro-intensives comme les cimenteries devront
ainsi payer le double du prix du gaz naturel au cours des
trois prochaines années, soit 2,65 dollars par million
d’unités calorifiques. C’était d’ailleurs une demande des
géants de l’énergie qui espèrent pousser ces prix à 4,7
dollars.
Le statut d’exportateur-importateur
Une première lecture permettrait de dire que cette hausse
des prix est aussi dans l’intérêt de l’Etat. Mais
concrètement, c’est un fardeau à la caisse de l’Etat,
puisque l’Egypte est partiellement importateur de gaz et de
pétrole. « En 2005, nous avons produit 58 millions de tonnes
équivalents de pétrole (ToE), la part du gouvernement était
de 39 millions et nous avons consommé 49 millions. Ce qui
veut dire que nous avons acheté 10 millions de ToE de la
part du partenaire étranger. Une expérience qui s’est
répétée l’an dernier », précise Hussein Abdallah. L’expert
qui avait fondé un organisme pour une rationalisation de la
consommation d’énergie appelle à stopper complètement les
exportations de gaz, car « dans un avenir proche, il ne
serait que de pétrole et de gaz qui peuvent assurer les
besoins du pays en matière d’énergie ».
En
une trentaine d’années, l’Egypte consomme 7 fois plus de
pétrole et de gaz. « La consommation de pétrole et de gaz a
été de 52 millions de tonnes en 2006, soit une hausse
moyenne annuelle de 6,5 % depuis 1975, donc, le taux de
croissance de 2006 à 2020 sera inférieur à 5 % et ceci en
émanant du principe que l’Etat appliquerait un programme de
conservation de l’énergie », explique Abdallah. Des
statistiques qui signifient que dans 12 ans, l’Egypte aura
besoin de l’équivalent de 750 millions de barils de
pétrole/an. Si le prix du baril reste autour de 120 dollars,
la facture sera de 90 milliards de dollars par an. Déduction
faite des actions des sociétés étrangères, les réserves de
l’Egypte pourraient être épuisées d’ici cette date ou
quelques années plus tard. Ceci est même basé sur
l’hypothèse que l’Egypte ne va exporter aucune quantité de
sa part. « Si nous prenons le risque d’élargir davantage la
production pour couvrir nos besoins domestiques et
enregistrer un excédant pour l’exportation, notre part de
réserves serait épuisée bien avant 2020. Ce n’est pas une
prophétie irréaliste », confirme Abdallah.
Le gouvernement plaide pour un doublement des réserves
actuelles. Il affirme que les prospections gazières offshore
ont permis de démontrer que les réserves continuent à
progresser. Deux régions dans le Désert occidental sont
ciblées pour cette potentielle augmentation : Obeyad et
Khalda. Mais les chiffres annoncés par le gouvernement sont
autant contestés. L’expertise Wood Mackenzie classe les
réserves en deux catégories. La première est celle des «
réserves de gaz considérées commerciales » et elle serait
d’environ 900 milliards de m3. La deuxième est décrite comme
« des réserves techniques » qui sont découvertes en
l’absence de projet de développement. Celles-ci seraient de
800 milliards de m3. Le rapport Mackenzie confirme moins que
la moitié des réserves annoncées par le gouvernement qui
parle de 1,9 trillion de m3. Le débat continue sur la
réalité des réserves, mais sur le fond, c’est l’absence
d’une stratégie en matière d’énergie qui fait défaut. Un
pays comme l’Iran, qui détient 15 % des réserves mondiales,
a trouvé plus sage de consommer son gaz naturel sur le
marché local, prenant en compte une étude de l’Agence
internationale de l’énergie atomique qui fait état d’une
éventuelle pénurie d’énergie à partir de 2020.
L’Egypte, elle, cherche à diversifier et multiplier ses
exploration-production-exportation privant même le
Parlement, qui officiellement doit superviser la gestion des
ressources naturelles, de non s’opposer, mais d’au moins
voir les contrats d’exportation. Hussein Abdallah se demande
alors : « Qu’est-ce qui garantit qu’une société publique,
dirigée par un fonctionnaire de l’Etat, de concert avec un
partenaire étranger (l’importateur de gaz), ne signe un
contrat qui nuit aux intérêts de l’Egypte ? Ne serait-il pas
temps d’avouer que l’exportation du gaz égyptien sous sa
forme actuelle était une mauvaise idée ? ». Le ministère du
Pétrole semble loin d’admettre sa bavure et encore loin de
voir qu’une crise en matière d’énergie est déjà à l’horizon.
Samar
Al-Gamal