Al-Ahram Hebdo, Enquête |
  Président Morsi Attalla
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 25 juin au 1er juillet 2008, numéro 720

 

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Enquête

Gaz Naturel. Un dossier sensible où les questions économiques et politiques s’enchevêtrent et sur lequel le gouvernement semble appliquer le secret-défense face à l’effervescence générale.   

Interdit d'approcher 

Direction Alexandrie, un peu plus à l’est, à mi-chemin d’Abou-Qir et de Rosette, entre mer et désert, l’air porteur d’une odeur de poissons laisse imaginer une scène où des pêcheurs sillonnent avec leur barque le lac d’Edkou ... Mais au nord du lac, à 3 kilomètres de la ville portant le même nom, l’endroit est plutôt synonyme de gaz. Ici, s’élève un gigantesque complexe de liquéfaction du gaz naturel (GNL). Des Britanniques, des Français et des Malaysiens à côté des Egyptiens forment une société de capacité productive de 10 milliards m3/an et de 1,4 milliard de dollars. C’était il y a 3 ans, des fanfares et une visite du chef de l’Etat sur les lieux pour donner le coup d’envoi aux premiers mètres cubes de GNL à destination de Barcelone. D’autres projets d’exportation du gaz naturel voient le jour, soit par GNL, avec un autre complexe à Damiette, où les Espagnols sont les acteurs principaux, soit par gazoduc, entre Arich et Aqaba en Jordanie. S’étendant sur 270 km, il fournit à la Jordanie un milliard de m3/an. Il doit ensuite être prolongé vers le Liban, la Syrie et la Turquie. Un autre gazoduc passe par Oum Zoweid pour atteindre Israël.

Le gaz naturel sort de son hibernation en Egypte, avec une production qui a plus que triplé depuis 1999, poussant les experts à croire que le régime est en train de surexploiter ses ressources en gaz naturel à travers une exportation, souvent à des prix dérisoires, mettant en danger les besoins des générations futures. L’Organisme général de l’information, une instance dépendant du Conseil des ministres, indique dans son livre annuel de 2007 que l’Egypte occupe le 7e rang sur le plan mondial quant à l’exportation du gaz naturel, elle, a exporté 17 milliards de m3 en 2006, soit la moitié de l’exportation du Qatar qui détient 14 % des réserves mondiales du gaz naturel. L’Egypte, elle, avec ses chiffres officiels de 1,9 trillion de m3 de réserves, ne dispose que d’environ 1 % des réserves mondiales, rappellent les opposants à cette vente en masse. La polémique n’a jamais été aussi importante. Des débats de toutes sortes dépassent le cercle des experts pour transiter au Parlement ou encore trouver une place sur les cafés égyptiens prenant la forme d’une crise. Le caractère secret donné par le gouvernement aux différentes données ou détails des contrats d’exportation ne fait qu’amplifier cette crise. Ainsi, lors des séances consacrées au sujet à l’Assemblée du peuple, le ministre des Affaires parlementaires, Moufid Chéhab, ne trouve aucune gêne à affirmer que dans les contrats d’exportation du gaz naturel, certaines clauses sont classées « Top Secret ». Le ministre se référait au contrat signé entre Le Caire et Tel-Aviv en vertu duquel l’Egypte vendrait aux Israéliens 1,7 milliard de m3/an pour une quinzaine d’années renouvelables. C’est l’élément déclencheur de la crise même si d’autres dimensions, comme la part de l’Egypte et les prix des exportations, contribuent à l’alimenter.

Le projet israélo-égyptien, dit du gazoduc de la paix, a été lancé en vertu d’un accord signé en juin 2005, entre les deux sociétés gouvernementales Egyptian General Petroleum Corp et Egyptian Natural Gas Holding, et Eastern Mediterranean Gas, la compagnie appartenant à l’homme d’affaires égyptien Hussein Salem et à l’Israélien Yossi Maimam de la compagnie Merhav. Le contrat dont le journaliste Adel Hammouda a réussi à en obtenir une copie, s’étale sur sept pages, toutes étiquetées du mot « confidentiel », et précise que l’Organisme du pétrole a fixé à 0,75 dollar le prix minimum de l’exportation par million d’unités britanniques calorifiques (BU) et à 1,25 dollar le prix maximum, qui pourrait être sujet à une augmentation de 0,25 dollar au cas où le brent franchirait le seuil de 35 dollars. Au moment de la conclusion de cet accord, cette même unité calorifique valait 6,2 dollars avec des indices qu’elle devrait toucher les 13 dollars en 2006, comme le précise l’économiste Ahmad Al-Naggar.

L’ex-ministre du Pétrole, Hamdi Al-Banbi,  estime, dans des déclarations à Al-Ahram Hebdo, qu’« il n’existe pas de secret dans les accords, tant qu’il y a au moins un dactylographe qui a tapé le texte ! ». L’ancien responsable, qui refuse de commenter la politique actuelle du ministère du Pétrole, justifie cette décision par le fait que l’Egypte s’était engagée en vertu des accords de Camp David à fournir 2 millions de tonnes de pétrole à Israël. Parce que, lors de son occupation du Golfe de Suez, il avait découvert et investi dans un champ dit « Choab Ali », au Sud-Est de la ville de Tor. D’après lui, l’Egypte a voulu remplacer cette exportation de pétrole par le gaz, qui est plus facile à acheminer lorsqu’il est question de courte distance. Le brut, lui, serait à exporter vers des endroits plus lointains. Un nouvel accord qui échappe à l’Assemblée du peuple ? Non, confirme Banbi, « parce que seuls les accords d’exploitation ou de production passent au Parlement puis à la présidence. Les exportations ne nécessitent pas une telle démarche ». Il qualifie la crise actuelle de « psychologique », même s’il estime assez justifiées « les critiques concernant les prix des exportations ».

Une simple comparaison permet de clarifier à quel point la situation est catastrophique. Selon l’expert Hussein Abdallah, « l’Egypte fournirait à Israël l’équivalent calorifique d’un baril de pétrole en gaz naturel à 9 dollars ! ». Cette même quantité vaut 52,2 dollars dans l’accord entre la Russie et l’Ukraine. Ces tarifs dérisoires ont fait un tollé à l’Assemblée du peuple. Le « très influent » ministre du Pétrole est obligé de se présenter au Parlement pour répondre à plus de 60 interrogations autour du gaz naturel. Des députés de l’opposition s’en prennent au gouvernement, alors que d’autres demandent la parole pour simplement louer « le patriotisme du ministre », « cet homme aimé de tous les députés » et qui « veille avec ses hommes sur les intérêts de l’Égypte » et donc nécessite « un soutien sans équivoque pour éliminer les subventions (à l’énergie) !!! ». Le débat prend une autre tournure, celle de la défense du ministre qui joue le jeu des chiffres en fournissant des statistiques tantôt ambiguës, tantôt contradictoires, et à aucun moment, il ne dévoile le prix auquel l’Egypte a convenu d’exporter son gaz naturel, même s’il parle d’une révision des prix avec le partenaire étranger. « Des négociations qui devraient assurer 3,3 milliards de dollars de plus au Trésor public ». Fahmi oublie juste un petit détail, que cette somme s’étale sur au moins 20 ans, la durée moyenne des contrats.  

Un cheminement complexe 

De façon générale, le gaz naturel s’achète au travers de contrats à long terme. Ces contrats comprennent une clause de révision des prix généralement indexés sur le baril de pétrole sur les marchés boursiers. Dans le cas égyptien, le gaz est indexé au Brent à la place du « Mixte de Suez ». Les prix ont été fixés à partir de 2000 à un maximum de 2,65 dollars pour un million de BU. A cette époque, le baril de Brent valait 22 dollars. Aujourd’hui, il s’approche des 110 dollars. Les autorités égyptiennes ont opté pour le modèle indonésien dans l’engagement qui fixe un prix et une quantité et notamment la part de chaque partenaire. Ainsi, les compagnies étrangères disposant du savoir-faire viennent en Egypte, mènent les recherches, entament l’exploration, procèdent à la production. « Ces compagnies récupèrent leur argent sur 4 ans en se procurant entre 35 et 40 % de cette production », explique l’ancien ministre du Pétrole qui estime, qu’en dépit de ce pourcentage élevé, l’Egypte est gagnante puisque c’est le partenaire étranger qui prend les risques des gisements, alors que l’Egypte rembourse la somme sans intérêts et sur plusieurs années et forment sa main-d’œuvre. Les 60 % restants de la production sont divisés entre le gouvernement et son partenaire. Du coup, l’Egypte n’obtient qu’environ 30 % de sa production totale. Sameh Fahmi précise que « le tiers de cette quantité est destiné à satisfaire la demande locale, le tiers comme réserves stratégiques pour l’avenir et le tiers pour l’exportation ». Aujourd’hui, seul le quart est voué à l’exportation et le gouvernement a encore décidé de suspendre pour deux ans la conclusion de nouveaux accords de vente.

Parallèlement, le gouvernement envisage de supprimer progressivement les subventions à l’énergie qui vacillent autour de 15 milliards de dollars par an. L’idée est d’augmenter les recettes de l’Etat et attirer les investissements internationaux dans le secteur gazier. Les industries électro-intensives comme les cimenteries devront ainsi payer le double du prix du gaz naturel au cours des trois prochaines années, soit 2,65 dollars par million d’unités calorifiques. C’était d’ailleurs une demande des géants de l’énergie qui espèrent pousser ces prix à 4,7 dollars.

 

Le statut d’exportateur-importateur

Une première lecture permettrait de dire que cette hausse des prix est aussi dans l’intérêt de l’Etat. Mais concrètement, c’est un fardeau à la caisse de l’Etat, puisque l’Egypte est partiellement importateur de gaz et de pétrole. « En 2005, nous avons produit 58 millions de tonnes équivalents de pétrole (ToE), la part du gouvernement était de 39 millions et nous avons consommé 49 millions. Ce qui veut dire que nous avons acheté 10 millions de ToE de la part du partenaire étranger. Une expérience qui s’est répétée l’an dernier », précise Hussein Abdallah. L’expert qui avait fondé un organisme pour une rationalisation de la consommation d’énergie appelle à stopper complètement les exportations de gaz, car « dans un avenir proche, il ne serait que de pétrole et de gaz qui peuvent assurer les besoins du pays en matière d’énergie ».

En une trentaine d’années, l’Egypte consomme 7 fois plus de pétrole et de gaz. « La consommation de pétrole et de gaz a été de 52 millions de tonnes en 2006, soit une hausse moyenne annuelle de 6,5 % depuis 1975, donc, le taux de croissance de 2006 à 2020 sera inférieur à 5 % et ceci en émanant du principe que l’Etat appliquerait un programme de conservation de l’énergie », explique Abdallah. Des statistiques qui signifient que dans 12 ans, l’Egypte aura besoin de l’équivalent de 750 millions de barils de pétrole/an. Si le prix du baril reste autour de 120 dollars, la facture sera de 90 milliards de dollars par an. Déduction faite des actions des sociétés étrangères, les réserves de l’Egypte pourraient être épuisées d’ici cette date ou quelques années plus tard. Ceci est même basé sur l’hypothèse que l’Egypte ne va exporter aucune quantité de sa part. « Si nous prenons le risque d’élargir davantage la production pour couvrir nos besoins domestiques et enregistrer un excédant pour l’exportation, notre part de réserves serait épuisée bien avant 2020. Ce n’est pas une prophétie irréaliste », confirme Abdallah.

Le gouvernement plaide pour un doublement des réserves actuelles. Il affirme que les prospections gazières offshore ont permis de démontrer que les réserves continuent à progresser. Deux régions dans le Désert occidental sont ciblées pour cette potentielle augmentation : Obeyad et Khalda. Mais les chiffres annoncés par le gouvernement sont autant contestés. L’expertise Wood Mackenzie classe les réserves en deux catégories. La première est celle des « réserves de gaz considérées commerciales » et elle serait d’environ 900 milliards de m3. La deuxième est décrite comme « des réserves techniques » qui sont découvertes en l’absence de projet de développement. Celles-ci seraient de 800 milliards de m3. Le rapport Mackenzie confirme moins que la moitié des réserves annoncées par le gouvernement qui parle de 1,9 trillion de m3. Le débat continue sur la réalité des réserves, mais sur le fond, c’est l’absence d’une stratégie en matière d’énergie qui fait défaut. Un pays comme l’Iran, qui détient 15 % des réserves mondiales, a trouvé plus sage de consommer son gaz naturel sur le marché local, prenant en compte une étude de l’Agence internationale de l’énergie atomique qui fait état d’une éventuelle pénurie d’énergie à partir de 2020.

L’Egypte, elle, cherche à diversifier et multiplier ses exploration-production-exportation privant même le Parlement, qui officiellement doit superviser la gestion des ressources naturelles, de non s’opposer, mais d’au moins voir les contrats d’exportation. Hussein Abdallah se demande alors : « Qu’est-ce qui garantit qu’une société publique, dirigée par un fonctionnaire de l’Etat, de concert avec un partenaire étranger (l’importateur de gaz), ne signe un contrat qui nuit aux intérêts de l’Egypte ? Ne serait-il pas temps d’avouer que l’exportation du gaz égyptien sous sa forme actuelle était une mauvaise idée ? ». Le ministère du Pétrole semble loin d’admettre sa bavure et encore loin de voir qu’une crise en matière d’énergie est déjà à l’horizon.

Samar Al-Gamal

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La production de gaz naturel en Egypte se concentre dans quatre régions 

La Méditerranée :

78 % de la production. 

Le Désert occidental :

11 % de la production. 

Le Golfe de Suez :

8 % de la production. 

Le Delta du Nil :

3 % de la production. 

Le gaz naturel dans le monde 

3 pays détiennent plus de 50 % des réserves mondiales :

La Russie (27 %), l’Iran (15 %),

Qatar (14 %). 

5 pays produisent plus de 50 % de gaz :

La Russie (22 %), les Etats-Unis (19 %), le Canada (6,7 %), l’Algérie (3,2 %), le Royaume-Uni (3,2 %). 

6 pays consomment 50 % du total mondial :

Les Etats-Unis (23 %), la Russie (15 %), l’Allemagne, le Canada, l’Iran et le Royaume-Uni (3 %) chacun. 

Ventes du gaz naturel en quantité 2006-07

41,3 millions de tonnes  

Revenus des ventes du gaz naturel
2006-07

4,12 milliards de dollars 

Le total des ventes du gaz naturel a atteint 41,3 millions de tonnes équivalents de pétrole, et ce en 2006-07. La grande majorité de ces quantités sont vendues sur le marché local. Le reste est destiné à l’exportation, soit par les entreprises étrangères travaillant en Egypte, soit par les sociétés publiques égyptiennes. Les 18 % exportés par l’Egypte engendrent des revenus à hauteur de 2,7 milliards de dollars, à savoir 2 fois les revenus engendrés par les ventes locales (graph 2). Le total de revenus de l’Egypte en 2006-07 est estimé à 4,12 milliards de US$;

 




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