Agrium.
La campagne populaire contre l’installation de l’usine de
pétrochimie à Damiette a porté ses fruits. Le Parlement a
recommandé le déplacement de l’usine hors de la région de
Ras Al-Barr. Le gouvernement est une fois de plus dans une
situation délicate.
La société civile crie victoire
Après
plusieurs mois de recherches et de délibérations, la
commission parlementaire d’enquête sur l’affaire Agrium a
rendu cette semaine son verdict. Dans son rapport final, la
commission exonère la société Agrium de l’accusation de
dommages à l’environnement, en mettant l’accent sur les
procédures de sécurité et les exigences environnementales du
projet. Il estime que le projet est avant tout économique,
mais il doit éviter les aspects négatifs qui ont soulevé les
inquiétudes de la population de Damiette. La commission
propose à la société soit de déplacer son usine (jugée
nocive pour l’environnement) hors de la région de Ras
Al-Barr, ou de créer une épaisse forêt d’un kilomètre autour
de l’usine ou enfin de la construire sur une plateforme
marine loin des rivages.
Le rapport a été soumis aux discussions jeudi au Parlement,
les députés votant à l’unanimité en faveur du transfert de
l’usine hors de la région de Damiette. « Agrium ne se
tiendra pas à Damiette. Le gouvernement doit déplacer
l’usine vers un lieu loin des zones habitées afin d’éviter
que le même scénario se répète. La société Agrium doit
assumer la responsabilité car elle n’a pas obtenu au
préalable l’approbation de la société civile à Damiette
avant de construire son usine », a déclaré Zakariya Azmi,
député du PND et directeur du cabinet du président de la
République. L’affaire remonte à plusieurs années lorsque la
société Agrium obtient l’accord des autorités pour
l’implantation d’un site de production de l’ammoniac dans le
gouvernorat de Damiette, d’une capacité de 1,3 million de
tonnes.
Les investissements de ce projet se chiffrent à 1,2 milliard
de dollars. Les travaux commencent en 2007 mais le projet se
heurte à une campagne d’opposition et de protestation
populaire. Des dirigeants locaux et des ONG se mobilisent
pour stopper la construction de l’usine nocive pour
l’environnement et pour la santé des citoyens. Face à la
montée de la grogne populaire, les banques refusent de
poursuivre le financement et les travaux sont suspendus.
Le gouvernement, dans l’embarras, décide de former une
commission d’enquête parlementaire pour déterminer si
l’usine est réellement nocive. La décision du Parlement
place à nouveau le gouvernement dans une situation délicate.
La société canadienne a en effet laissé entendre que toutes
les options étaient envisageables pour elle, y compris celle
d’un recours à l’arbitrage contre le gouvernement. Dans un
tel cas de figure, l’Etat égyptien pourrait être contraint
de verser un dédommagement à Agrium que la compagnie a
évalué à environ 500 millions de dollars.
Les responsables de la compagnie se disent « surpris » par
la décision du Parlement. « Il n’est pas question pour nous
de déplacer l’usine hors de la ville de Damiette. Une telle
option est difficile à réaliser en termes économiques. Cela
coûtera des sommes que nous ne pouvons pas supporter », a
affirmé à Al-Ahram Hebdo Greg McGlone, directeur exécutif de
la société canadienne, laissant entendre que sa société
pourrait tout simplement supprimer ses investissements en
Egypte. McGlone appelle le gouvernement à assumer ses
responsabilités. « Le site actuel à Damiette n’a pas été
choisi par hasard. Nous l’avons choisi très soigneusement
parmi 10 autres sites. Ce site présente un gros avantage,
car cela nous permet d’être proche de l’Europe et de l’Asie.
Tout ce que nous pouvons dire, c’est que nous réitérons nos
engagements pour observer strictement les procédures de
sécurité et qui d’ailleurs ne sont pas appliquées dans les
autres usines qui existent en Egypte », ajoute McGlone.
La culture de la protestation
L
a
décision du Parlement a donné lieu à des scènes de liesse à
Damiette. Des citoyens ont envahi les rues et les places
publiques dans une grande procession de joie où les bruits
des youyous sont venus se mélanger à celui de la musique
populaire. « Aujourd’hui, nous célébrons la victoire du
peuple de Damiette qui a lutté pacifiquement pour écarter le
danger qui le menaçait », a déclaré le gouverneur de
Damiette Mohamad Fahti Al-Baradeï.
Victoire populaire ? Certes. Depuis le début de la crise,
manifestations, sit-in et autres marches de protestations se
sont multipliés à Damiette sous la houlette de la société
civile. « C’est peut-être là l’une des leçons à retenir de
cette affaire d’Agrium. C’est la volonté populaire qui a
fait fléchir le gouvernement. La commission parlementaire
d’enquête n’a rien trouvé à redire sur l’usine du point de
vue des risques pour l’environnement. Mais elle a dû prendre
en considération ce mécontentement populaire », analyse
Ammar Ali Hassan, chercheur au Centre des Etudes Politiques
et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram. Il explique que l’Egypte
assiste à une montée en puissance de la société civile et à
une progression de la culture de protestation. « Nous
l’avons vu avec les protestations ouvrières, celles des
employés des impôts et d’autres catégories professionnelles.
A chaque fois, craignant des répercussions sécuritaires,
l’Etat a fait marche arrière », note le chercheur.
Si les habitants de Ras Al-Barr se sont révoltés contre le
projet, c’est avant tout pour préserver leurs intérêts. En
effet, Ras Al-Barr vit sur le tourisme balnéaire pendant les
trois mois d’été. Et l’installation d’une usine de
pétrochimie de cette taille allait assurément compromettre
ce caractère de station balnéaire dont jouit la ville. D’où
cette levée de boucliers parmi les habitants.
« Ce qui retient l’attention, c’est cette insistance et
cette continuité de la part de la population de Damiette,
alors que l’Etat pensait que les protestations allaient
avoir un caractère temporaire et faiblir avec le temps.
Soulignons aussi la diversité des moyens de protestation
comme les manifestations, les sit-in et le recours aux
enfants et aux banderoles pour exprimer la colère populaire
», analyse Ammar Hassan. L’Etat craignait que cette grogne
ne prenne de l’ampleur et ne se transforme en actes de
violence à l’instar de ce qui s’est passé à Mahalla.
Mais que va faire l’Etat à présent ? Le premier ministre
Ahmad Nazif a déclaré que le gouvernement va « respecter »
la volonté du peuple et que des négociations ont lieu avec
la compagnie Agrium pour « voir quelles sont les
alternatives et trouver les meilleures solutions ». Deux
solutions s’offrent au gouvernement, consentir à verser des
dédommagements à la société canadienne, ou trouver un
investisseur qui accepte de racheter l’usine et de la
déplacer vers un autre lieu, tout en payant les
dédommagements requis par Agrium. Et on parle à cet effet
d’une proposition faite par un investisseur émirati. Dans
tous les cas de figure, l’Etat devra tirer les leçons de
cette affaire. C’est à lui qu’incombe la responsabilité si
le climat d’investissement est touché en Egypte. Quant aux
protestations populaires à Damiette, elles seront peut-être
une source d’inspiration à d’autres mouvements comme les
ouvriers et les employés.
Ola
Hamdi