Al-Ahram Hebdo, Egypte | La société civile crie victoire
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Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 25 juin au 1er juillet 2008, numéro 720

 

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Egypte

Agrium. La campagne populaire contre l’installation de l’usine de pétrochimie à Damiette a porté ses fruits. Le Parlement a recommandé le déplacement de l’usine hors de la région de Ras Al-Barr. Le gouvernement est une fois de plus dans une situation délicate.

La société civile crie victoire

Après plusieurs mois de recherches et de délibérations, la commission parlementaire d’enquête sur l’affaire Agrium a rendu cette semaine son verdict. Dans son rapport final, la commission exonère la société Agrium de l’accusation de dommages à l’environnement, en mettant l’accent sur les procédures de sécurité et les exigences environnementales du projet. Il estime que le projet est avant tout économique, mais il doit éviter les aspects négatifs qui ont soulevé les inquiétudes de la population de Damiette. La commission propose à la société soit de déplacer son usine (jugée nocive pour l’environnement) hors de la région de Ras Al-Barr, ou de créer une épaisse forêt d’un kilomètre autour de l’usine ou enfin de la construire sur une plateforme marine loin des rivages.

Le rapport a été soumis aux discussions jeudi au Parlement, les députés votant à l’unanimité en faveur du transfert de l’usine hors de la région de Damiette. « Agrium ne se tiendra pas à Damiette. Le gouvernement doit déplacer l’usine vers un lieu loin des zones habitées afin d’éviter que le même scénario se répète. La société Agrium doit assumer la responsabilité car elle n’a pas obtenu au préalable l’approbation de la société civile à Damiette avant de construire son usine », a déclaré Zakariya Azmi, député du PND et directeur du cabinet du président de la République. L’affaire remonte à plusieurs années lorsque la société Agrium obtient l’accord des autorités pour l’implantation d’un site de production de l’ammoniac dans le gouvernorat de Damiette, d’une capacité de 1,3 million de tonnes.

Les investissements de ce projet se chiffrent à 1,2 milliard de dollars. Les travaux commencent en 2007 mais le projet se heurte à une campagne d’opposition et de protestation populaire. Des dirigeants locaux et des ONG se mobilisent pour stopper la construction de l’usine nocive pour l’environnement et pour la santé des citoyens. Face à la montée de la grogne populaire, les banques refusent de poursuivre le financement et les travaux sont suspendus.

Le gouvernement, dans l’embarras, décide de former une commission d’enquête parlementaire pour déterminer si l’usine est réellement nocive. La décision du Parlement place à nouveau le gouvernement dans une situation délicate. La société canadienne a en effet laissé entendre que toutes les options étaient envisageables pour elle, y compris celle d’un recours à l’arbitrage contre le gouvernement. Dans un tel cas de figure, l’Etat égyptien pourrait être contraint de verser un dédommagement à Agrium que la compagnie a évalué à environ 500 millions de dollars.

Les responsables de la compagnie se disent « surpris » par la décision du Parlement. « Il n’est pas question pour nous de déplacer l’usine hors de la ville de Damiette. Une telle option est difficile à réaliser en termes économiques. Cela coûtera des sommes que nous ne pouvons pas supporter », a affirmé à Al-Ahram Hebdo Greg McGlone, directeur exécutif de la société canadienne, laissant entendre que sa société pourrait tout simplement supprimer ses investissements en Egypte. McGlone appelle le gouvernement à assumer ses responsabilités. « Le site actuel à Damiette n’a pas été choisi par hasard. Nous l’avons choisi très soigneusement parmi 10 autres sites. Ce site présente un gros avantage, car cela nous permet d’être proche de l’Europe et de l’Asie. Tout ce que nous pouvons dire, c’est que nous réitérons nos engagements pour observer strictement les procédures de sécurité et qui d’ailleurs ne sont pas appliquées dans les autres usines qui existent en Egypte », ajoute McGlone.

La culture de la protestation

La décision du Parlement a donné lieu à des scènes de liesse à Damiette. Des citoyens ont envahi les rues et les places publiques dans une grande procession de joie où les bruits des youyous sont venus se mélanger à celui de la musique populaire. « Aujourd’hui, nous célébrons la victoire du peuple de Damiette qui a lutté pacifiquement pour écarter le danger qui le menaçait », a déclaré le gouverneur de Damiette Mohamad Fahti Al-Baradeï.

Victoire populaire ? Certes. Depuis le début de la crise, manifestations, sit-in et autres marches de protestations se sont multipliés à Damiette sous la houlette de la société civile. « C’est peut-être là l’une des leçons à retenir de cette affaire d’Agrium. C’est la volonté populaire qui a fait fléchir le gouvernement. La commission parlementaire d’enquête n’a rien trouvé à redire sur l’usine du point de vue des risques pour l’environnement. Mais elle a dû prendre en considération ce mécontentement populaire », analyse Ammar Ali Hassan, chercheur au Centre des Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram. Il explique que l’Egypte assiste à une montée en puissance de la société civile et à une progression de la culture de protestation. « Nous l’avons vu avec les protestations ouvrières, celles des employés des impôts et d’autres catégories professionnelles. A chaque fois, craignant des répercussions sécuritaires, l’Etat a fait marche arrière », note le chercheur.

Si les habitants de Ras Al-Barr se sont révoltés contre le projet, c’est avant tout pour préserver leurs intérêts. En effet, Ras Al-Barr vit sur le tourisme balnéaire pendant les trois mois d’été. Et l’installation d’une usine de pétrochimie de cette taille allait assurément compromettre ce caractère de station balnéaire dont jouit la ville. D’où cette levée de boucliers parmi les habitants.

« Ce qui retient l’attention, c’est cette insistance et cette continuité de la part de la population de Damiette, alors que l’Etat pensait que les protestations allaient avoir un caractère temporaire et faiblir avec le temps. Soulignons aussi la diversité des moyens de protestation comme les manifestations, les sit-in et le recours aux enfants et aux banderoles pour exprimer la colère populaire », analyse Ammar Hassan. L’Etat craignait que cette grogne ne prenne de l’ampleur et ne se transforme en actes de violence à l’instar de ce qui s’est passé à Mahalla.

Mais que va faire l’Etat à présent ? Le premier ministre Ahmad Nazif a déclaré que le gouvernement va « respecter » la volonté du peuple et que des négociations ont lieu avec la compagnie Agrium pour « voir quelles sont les alternatives et trouver les meilleures solutions ». Deux solutions s’offrent au gouvernement, consentir à verser des dédommagements à la société canadienne, ou trouver un investisseur qui accepte de racheter l’usine et de la déplacer vers un autre lieu, tout en payant les dédommagements requis par Agrium. Et on parle à cet effet d’une proposition faite par un investisseur émirati. Dans tous les cas de figure, l’Etat devra tirer les leçons de cette affaire. C’est à lui qu’incombe la responsabilité si le climat d’investissement est touché en Egypte. Quant aux protestations populaires à Damiette, elles seront peut-être une source d’inspiration à d’autres mouvements comme les ouvriers et les employés.

Ola Hamdi

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