Album.
Taam al-beyout (saveur des demeures), le nouveau florilège
de Mohamad Mounir est un retour qui valait la peine
d’attendre. Des chansons au goût de la vie.
Le roi demeure roi
Après
trois longues années d’attente, le nouvel album de Mohamad
Mounir est sorti en début du mois. Un retour fort qui se
distingue clairement de l’album précédent Embareh kan omri
echrin (hier, j’avais vingt ans). Une variation de musiques,
de paroles et de styles qui révèlent non seulement un
travail précis et continu, mais aussi un ton doux, rêveur et
fin, qui rappelle l’ancien Mounir de l’album Chababik
(fenêtres).
Le roi, tel que ses fans l’appellent depuis sa performance
dans la pièce de Saadallah Wannous Al-Malik howa al-malik
(le roi est le roi), reprend la même tradition « mounirienne
» de tous ses albums musicaux, une chanson symbolique, une
chanson en nubien et une ou plusieurs chansons qui ne sont
pas siennes, mais qu’il réincarne dans son style très
spécial.
Le début est fort. Dès la première chanson on se voit
emporté dans un monde mythique et heureux qui ressemble à
l’affiche de l’album. La première chanson est une métaphore
du monde actuel, reprend le mythe de Younès, un personnage
de la Sira Al-Hilaliya (geste hilalienne), emprisonné par sa
bien-aimée, il fait l’éloge de la liberté, alors qu’il est
loin des siens. La poésie de Abdel-Rahmane Al-Abnoudi,
enveloppée dans la musique de Mohamad Rohaïm font une
combinaison populaire, notamment avec l’utilisation de la
rébaba (instrument musical populaire), et une clôture très
surprenante qui reprend la musique de Mohamad Abdel-Wahab
dans la chanson Hazihi laylati (c’est ma soirée) chantée par
Oum Kalsoum.
Après cette introduction forte, l’album reprend le rythme
habituel de Mounir, les chansons d’amour comme Men gheir
kosouf (sans honte), Mech mehtag atoub (Je n’ai pas besoin
de me repentir), Maaki (avec toi) et Kan fadel (Il ne
restait plus que...). Un amour qui rend l’esprit
inquisiteur, est-ce un amour pour la bien-aimée, la patrie,
une chose ou un être inconnu ?
Une seule chanson peut être qualifiée de triste, Lézaman
(obligation) qui est un mélange de percussions et de
violons, incarnant les maux de perte et de séparation dans
des paroles de Magdi Naguib et une musique répétitive
ressemblant à la douleur composée par Waguih Aziz.
Après avoir repris Chadia, Najat Al-Saghira, Warda, Ahmad
Mounib et d’autres chanteurs confirmés, Mounir choisit cette
fois-ci de reprendre la chanson des frères Rahbanis chantée
par Sabah Aboul-Tageya et la chanson du folklore tunisien
Taht Al-Yasmina (sous le jasmin) chantée par le tunisien
Al-Hadi Léjouini. Une interprétation qui lui est chère et
qui devient maintenant chère à son public. Il est toujours
difficile une fois la chanson chantée de la considérer comme
une différente version de l’originale, c’est une chanson à
part qui, si on ne connaît point l’originale, pourra nous
paraître tout à fait assortie au style de Mounir. Ainsi,
paraît Aboul-Tageya qui était chantée dans un arabe
libanais, mais qui, chantée par Mounir, ressemble plutôt à
un air saïdi (sud égyptien) ou nubien.
Le chanteur présent sur scène depuis plus de trente ans,
toujours pour la nouveauté et le changement, choisit dans
cet album de se reprendre lui-même, en chantant pour la
deuxième fois sa chanson Soäl (question). Dans un de ses
entretiens fait avant la sortie de l’album, Mounir explique
son choix : « Soäl est une question que j’ai posée il y a de
longues années dans mon album Benetweled (Nous naissons) et
qui n’a toujours pas de réponse, pourquoi ne pas la reposer?
»
La chanson tube de l’album Taam al-beyout est une poésie
forte et chaleureuse qui dessine un monde ressemblant au
monde des correspondances de Baudelaire. Les demeures, les
souvenirs qu’elles renferment, la vie qui existe, les gens
qui y vivaient et la convivialité qui lie les différentes
personnes. Des sentiments très fins qu’on retrouve en
écoutant les paroles, bien que la musique ne soit pas très
assortie avec ses sens ressemblant plutôt à du rap
occidental.
Trente ans après l’album Allemouni eineiki (tes yeux m’ont
appris), Mounir continue avec des pas sûrs son chemin de
chanteur du Nil, ou comme certains l’appellent, la « voix
d’Egypte ». Taam al-beyout attrape le cœur dès la première
écoute, il est la preuve de persévérance, de renouvellement
et de maturité artistique.
Dina
Abdel-Hakim