Cinéma.
Le dernier film, Al-Rayes Omar Harb (le maître Omar Harb),
de Khaled Youssef, réussit le tour de montrer la violence du
monde ferméd’un casino.
Copier le diable
D’entrée
de jeu, nous assistons à l’effet de souveraineté de maître
Omar (Khaled Saleh), qui explique le jeu le plus codé, sinon
le plus verrouillé du monde du casino qu’il possède à de
jeunes apprentis. Pas de fierté, mais flexibilité au service
du seul enjeu de gagner de l’argent et la phobie de perdre
des clients. Ce n’est pas le souci majeur qui soumet les
apprentis à la commande du maître : il s’intéresse autant au
réseau de rapports de désir, d’attraction, de haine et de
conformisme qui se tissent entre ceux dont il gère les
destinées : employés, clients et acolytes.
Car il faut réussir, en même temps que la virtuosité de
l’écriture, un deuxième coup de maître : faire exister les
protagonistes à la fois comme les archétypes qu’ils sont, et
des personnages ayant assez d’épaisseur et de complexité
pour que leurs émotions suscitent un tant soit peu
d’intérêt. Subtil et précis, le choix des acteurs, et le
travail avec eux accomplissent ce tour de force de faire de
Khaled (Hani Salama), un amateur du jeu au doigté doué, de
Zeinab (Ghada Abdel-Razeq), une prostituée confite dans la
séduction des clients, de Habiba (Somaya Al-Khachab), une
velléitaire d’amour et de frasques sexuels, et à leurs
côtés, les clients acquis au jeu de manipulation ...
L’ensemble compose à la fois des pions pour le jeu et de
véritables figures de fiction, dans le théâtre qu’est le
casino, où le comédien Khaled Saleh réinvente à vue son mode
de présence, fidèle à lui-même et inattendu. Le geste est
ailleurs, pas dans un échange équitable, mais dans la
tension du peu que donne maître Omar aux autres en échange
de ce qu’ils lui offrent. C’est la règle du jeu, loin de
peser sur leur exercice, ce marché sans promesses de bel
avenir de la part de Omar est une sorte de réincarnation de
tension qui le libère de toute éthique et lui ouvre droit à
toutes les conspirations, voire au pire des crimes.
Dans ce monde fermé, il avait été utile d’incruster un
ascendant moral dans le personnage de Khaled, qui tremble
sous les coups les plus bas, déteste le combat de chaque
instant pour gagner sans scrupules. Mais son travail, courbé
sur la machine à dés, enrobé par la chaleur des assoiffés de
gain, lui fait découvrir de toute évidence que la tâche est
infinie, et toute tentative de l’achever inutile. Le
mouvement rotatif de la machine est sans début ni fin, et
sans fond la caisse ou les poches de l’argent qui reste à
gagner. Comme épris de cette étonnante tension et sensation
de pouvoir, Khaled se met à épier et copier les gestes de
maître Omar. C’est que le cinéaste Khaled Youssef nous
reconduit au cœur de son cinéma où rien n’est le fruit du
hasard.
Khaled comprend par la conduite de Omar que la loi du
travail est celle du prestidigitateur. C’est lui qui
contrôle le lancement des dés et, par là, le gain et la
perte de ses affidés. Les choses se passent entre ses mains,
il défait et refait à nouveau le monde. Mais ce résultat ne
fait pas oublier une règle d’or. Le monde est partagé en
maîtres et serviteurs, et pour tenir le haut de l’échiquier,
il faut être prêt à tout, ne reculer devant rien. La soif du
pouvoir nous fait remonter à l’origine de tout travail. « Si
tu t’opposes aux désirs des gens, à leurs instincts les plus
insoupçonnés, ils peuvent te lyncher ou mutiler. Mais si tu
leur vends un rêve et flattes leurs aspirations, tu
deviendras leur maître incontesté », explique Omar à Khaled.
Ses propos sont relayés par les images du Christ mutilé et
crucifié, tranchant le devenir de Khaled dans un endroit où
il se sent déconnecté de la vie. L’image ne manque pas
d’enregistrer la poussière, résultat de toutes ses
activités. Rompu à l’idée de vouloir tout laisser tomber et
réintégrer la maison parentale, Khaled trouve en Omar celui
qui lui accorde le droit d’être chez lui, dans le monde du
casino.
Car, en fait, l’art du film se joue sous la double forme de
ce qui donne à voir et de ce qui prend du recul. Et
pourquoi, méfiant de son propre don, Khaled avait besoin de
rajouter à son propre regard le label protecteur du regard
d’un autre mentor. Celui de Omar est l’occasion pour
préciser cette loi magique du pouvoir qui semble présider
aux activités des plus doués, des privilégiés. Est-ce à dire
que ceux qui glandent dans les salles de jeux sont meilleurs
que ceux qui travaillent ? Evidemment, non. Mais l’art
inutile montre que le passage à l’élite est séduisant, même
qu’il n’a aucune utilité.
Amina
Hassan