Al-Ahram Hebdo, Arts | Copier le diable
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 Semaine du 25 juin au 1er juillet 2008, numéro 720

 

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Arts

Cinéma. Le dernier film, Al-Rayes Omar Harb (le maître Omar Harb), de Khaled Youssef, réussit le tour de montrer la violence du monde ferméd’un casino.

Copier le diable 

D’entrée de jeu, nous assistons à l’effet de souveraineté de maître Omar (Khaled Saleh), qui explique le jeu le plus codé, sinon le plus verrouillé du monde du casino qu’il possède à de jeunes apprentis. Pas de fierté, mais flexibilité au service du seul enjeu de gagner de l’argent et la phobie de perdre des clients. Ce n’est pas le souci majeur qui soumet les apprentis à la commande du maître : il s’intéresse autant au réseau de rapports de désir, d’attraction, de haine et de conformisme qui se tissent entre ceux dont il gère les destinées : employés, clients et acolytes.

Car il faut réussir, en même temps que la virtuosité de l’écriture, un deuxième coup de maître : faire exister les protagonistes à la fois comme les archétypes qu’ils sont, et des personnages ayant assez d’épaisseur et de complexité pour que leurs émotions suscitent un tant soit peu d’intérêt. Subtil et précis, le choix des acteurs, et le travail avec eux accomplissent ce tour de force de faire de Khaled (Hani Salama), un amateur du jeu au doigté doué, de Zeinab (Ghada Abdel-Razeq), une prostituée confite dans la séduction des clients, de Habiba (Somaya Al-Khachab), une velléitaire d’amour et de frasques sexuels, et à leurs côtés, les clients acquis au jeu de manipulation ... L’ensemble compose à la fois des pions pour le jeu et de véritables figures de fiction, dans le théâtre qu’est le casino, où le comédien Khaled Saleh réinvente à vue son mode de présence, fidèle à lui-même et inattendu. Le geste est ailleurs, pas dans un échange équitable, mais dans la tension du peu que donne maître Omar aux autres en échange de ce qu’ils lui offrent. C’est la règle du jeu, loin de peser sur leur exercice, ce marché sans promesses de bel avenir de la part de Omar est une sorte de réincarnation de tension qui le libère de toute éthique et lui ouvre droit à toutes les conspirations, voire au pire des crimes.

Dans ce monde fermé, il avait été utile d’incruster un ascendant moral dans le personnage de Khaled, qui tremble sous les coups les plus bas, déteste le combat de chaque instant pour gagner sans scrupules. Mais son travail, courbé sur la machine à dés, enrobé par la chaleur des assoiffés de gain, lui fait découvrir de toute évidence que la tâche est infinie, et toute tentative de l’achever inutile. Le mouvement rotatif de la machine est sans début ni fin, et sans fond la caisse ou les poches de l’argent qui reste à gagner. Comme épris de cette étonnante tension et sensation de pouvoir, Khaled se met à épier et copier les gestes de maître Omar. C’est que le cinéaste Khaled Youssef nous reconduit au cœur de son cinéma où rien n’est le fruit du hasard.

Khaled comprend par la conduite de Omar que la loi du travail est celle du prestidigitateur. C’est lui qui contrôle le lancement des dés et, par là, le gain et la perte de ses affidés. Les choses se passent entre ses mains, il défait et refait à nouveau le monde. Mais ce résultat ne fait pas oublier une règle d’or. Le monde est partagé en maîtres et serviteurs, et pour tenir le haut de l’échiquier, il faut être prêt à tout, ne reculer devant rien. La soif du pouvoir nous fait remonter à l’origine de tout travail. « Si tu t’opposes aux désirs des gens, à leurs instincts les plus insoupçonnés, ils peuvent te lyncher ou mutiler. Mais si tu leur vends un rêve et flattes leurs aspirations, tu deviendras leur maître incontesté », explique Omar à Khaled. Ses propos sont relayés par les images du Christ mutilé et crucifié, tranchant le devenir de Khaled dans un endroit où il se sent déconnecté de la vie. L’image ne manque pas d’enregistrer la poussière, résultat de toutes ses activités. Rompu à l’idée de vouloir tout laisser tomber et réintégrer la maison parentale, Khaled trouve en Omar celui qui lui accorde le droit d’être chez lui, dans le monde du casino.

Car, en fait, l’art du film se joue sous la double forme de ce qui donne à voir et de ce qui prend du recul. Et pourquoi, méfiant de son propre don, Khaled avait besoin de rajouter à son propre regard le label protecteur du regard d’un autre mentor. Celui de Omar est l’occasion pour préciser cette loi magique du pouvoir qui semble présider aux activités des plus doués, des privilégiés. Est-ce à dire que ceux qui glandent dans les salles de jeux sont meilleurs que ceux qui travaillent ? Evidemment, non. Mais l’art inutile montre que le passage à l’élite est séduisant, même qu’il n’a aucune utilité.

Amina Hassan

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