A 77 ans et plus de 400 livres publiés,
Yacoub Al-Charouni
est un pionnier de la littérature arabe pour enfants.
Il travaille encore sans relâche à nourrir l’imaginaire des
jeunes générations.
La fraîcheur dans l’âme
La lecture en boucle d’Eve Curie L’élève éternelle, relatant
l’histoire fascinante de sa mère, la savante polonaise Marie
Curie, lui a donné le sens de l’abnégation. Ce n’est pas le
radium radioactif qu’Al-Charouni ira redécouvrir, mais son
chemin vers l’écriture pour enfants. Il décide alors de
sacrifier sa carrière de magistrat pour un domaine peu
valorisé dans le monde arabe : celui de la littérature pour
jeunes. Al-Charouni s’y est lancé de plain-pied. D’où une
énergie fougueuse, celle des enfants.
L’auteur est optimiste et dynamique. Né au Caire en 1931,
Yacoub Isaac Qallini Al-Charouni est le cinquième d’une
famille de 9 enfants. Le père travaillait dans une
entreprise égypto-occidentale, œuvrant dans les domaines de
l’enseignement et de la santé en Egypte. Une position qui a
permis au petit Yacoub d’avoir à sa portée une bibliothèque
bien garnie, dans leur maison familiale du Vieux-Caire. Des
livres qu’il a transférés plus tard chez lui à Borg Al-Mamalik
(la tour des Mamelouks), dans le quartier de Manial Al-Roda.
C’est dans cet appartement où il réside encore qu’il nous
reçoit, narrant ses souvenirs depuis 1935. « C’est vrai qu’à
l’époque, il n’y avait pas beaucoup de livres pour enfants.
Je me rappelle le premier livre pour enfants dans la
bibliothèque de mon père, que j’ai tenu entre les mains.
C’était Aziza et Adli, un ancien livre incrusté de grandes
lettres alphabétiques arabes en noir et blanc qui
ressemblaient à des manchettes de journaux. Il était publié
par une maison d’édition égyptienne, la seule qui
s’intéressait à ce genre d’ouvrages dans le temps ». Fier de
son héritage culturel, il ajoute : « Ensuite, j’ai commencé
à goûter à la littérature contemporaine, grâce à mon frère,
l’écrivain de nouvelles Youssef Al-Charouni, mon aîné de 7
ans. C’est lui qui m’a fait découvrir les romans de Naguib
Mahfouz et surtout les pièces de théâtre de Tewfiq Al-Hakim.
Mon frère avait l’habitude d’organiser des salons
littéraires chez nous, regroupant des amis intellectuels
comme Ahmad Bahaeddine, Fathi Ghanem et Abdel-Rahmane Al-Charqawi.
Ils me surnommaient le philosophe ».
Régulièrement, l’écrivain se tourne vers son immense
bibliothèque et en sort un des livres. Ce sont eux qui ont
formé le petit Yacoub dès l’âge de 8 ans. Plus tard, il a dû
enrichir ces étagères, en ajoutant quelques livres de poche,
entre romans policiers et littérature universelle : Le Bossu
de Notre Dame de Victor Hugo, La Guerre et la paix de
Tolstoï … « En sortant de l’école, avec mon argent de poche,
j’achetais ... des livres de poche. Ils étaient en vente sur
une charrette, près du portail de l’école. Le livre coûtait
une piastre. Après, on se les échangeait entre amis »,
raconte Al-Charouni qui, en 1948, a fait l’heureuse
découverte des bouquinistes d’Ezbekieh. L’auteur montre ses
trouvailles comme un vrai trésor. « Ces livres sont des
bribes de ma vie ! », s’exclame-t-il.
Des livres, mais aussi des prix prestigieux garnissent les
étagères. « Je me rappelle qu’en primaire et pendant le
cours d’arabe, je m’installais au fond de la classe pour
être tranquille. C’était pour écrire en cachette mon premier
roman. Le professeur m’a remarqué et demandé de lire ce que
j’écrivais. J’ai dû lire courageusement. Alors, il a ajouté
: Que Dieu te bénisse, assieds-toi et poursuis ton œuvre.
C’était mon premier prix », se souvient avec émotion Al-Charouni
qui a bénéficié d’une éducation « Montessori » (méthode
ludique et empirique d’apprentissage). Cet enseignement
créatif, inculqué au petit Yacoub à l’école anglaise de
Guéziret Al-roda, a sûrement laissé un impact sur les écrits
de ce pionnier de la littérature pour enfants. Il est devenu
un défenseur farouche de tout ce qui peut animer et
développer la raison et l’intelligence de l’enfant. D’où sa
série pédagogique : L’Univers entre vos mains, Comment
raconter une histoire et La Culture de l’enfant villageois.
« Je passais les vacances d’été chez mon grand-père, dans la
ville de Charouna à Minya. Cela m’a ouvert des horizons. Et
puis, je ne manquais jamais une excursion scolaire. Je
trouve qu’il est important d’animer la mémoire visuelle des
enfants, d’enrichir leurs connaissances, non seulement par
les livres, mais aussi par les connaissances acquises sur le
terrain », estime Al-Charouni qui tient une fois par semaine
des rencontres avec les enfants dans les bibliothèques
publiques, les clubs et les écoles. C’est lui d’ailleurs qui
a lancé la « Compétition nationale de l’enfant talentueux ».
Car c’était pour lui une manière de toucher de près à la
pensée créatrice des enfants et de mieux sonder leur
perception du monde et leur imaginaire pour ensuite mieux
écrire pour eux. Les ouvrages d’Al-Charouni sont
essentiellement centrés sur les problèmes contemporains : le
rôle de la fille en société, l’acceptation de l’autre, le
respect de l’environnement, les enfants de la rue et le
droit de l’enfant à s’exprimer …
L’auteur favorise toujours le dialogue et les sujets
colorés. Il accorde un intérêt particulier au caractère des
protagonistes et leur évolution dramatique. « L’enfant
jusqu’à 8 ans n’aime pas les fins suspendues. Les
personnages de mes œuvres doivent connaître leurs destins et
se livrer à des dénouements magiques. C’est le bien qui doit
toujours l’emporter, même si ce n’est pas le cas dans la
réalité. L’enfant qui fait ses premiers pas doit sentir la
sérénité du monde où il vit. Il faut le sécuriser »,
conseille l’écrivain. Al-Charouni ne cherche pas à dominer
ses personnages, bien au contraire. Il met en avant des
personnages simples, familiers, paisibles, honnêtes,
sincères et victorieux. Il était donc évident que sa série
Les plus beaux contes populaires, inspirée des Mille et une
nuits, remporte le grand prix de la Foire internationale du
livre de Bologne, en Italie, en 2002.
La même année, il a obtenu le prix Suzanne Moubarak de la
littérature pour enfants. Malgré ces prix prestigieux,
Yacoub Al-Charouni est parfois accusé de plagiat de contes
populaires. Avec la spontanéité d’un enfant, il répond sans
chercher à se défendre : « Je ne copie pas les contes
populaires, mais je m’inspire de leur magie pour atteindre
des sujets contemporains, dans un langage simple. J’use une
langue courante, comme celle des discussions quotidiennes,
mariant le classique au dialectal ». Et d’ajouter : « Mes
écrits pour le théâtre ont commencé par mon amour pour le
jeu et la mise en scène. Enfant, je rassemblais mes frères
et amis au rez-de-chaussée pour jouer les histoires que nous
connaissons. Au lycée, j’organisais des activités
théâtrales. J’ai même écrit des pièces pour des troupes
amateurs. Et à la faculté de droit, j’ai interprété Othello
de Shakespeare ». A l’époque, il était mal vu qu’un diplômé
en droit se mette au théâtre. Mais lui poursuivait sa tâche.
Les dialogues de Tewfiq Al-Hakim lui ont été une permanente
source d’inspiration. « Tewfiq Al-Hakim est mon idole. C’est
lui qui a proposé mon nom en 1963 pour une bourse d’études
littéraires en France », ajoute-t-il, expliquant comment il
a suivi la démarche d’Al-Hakim qui, lui-même, avait fait des
études en droit, a abandonné son poste de procureur adjoint
pour se livrer ensuite à une carrière littéraire.
Yacoub Al-Charouni attendait le moment propice pour franchir
une telle étape. Un événement a en fait bouleversé sa vie.
Sa pièce de théâtre Abtal baladna (les héros du pays),
inspirée des victoires égyptiennes lors de la campagne de
Louis IX en Egypte, a été primée le 7 mai 1960 dans une
compétition nationale regroupant quelque 200 candidats.
C’est le président Nasser qui a attribué les trophées à la
maison du juge Ibn Loqman dans la ville de Mansoura. « Peu
importe les 1 000 L.E., le montant du prix. Que Nasser
prononce publiquement mon nom me donnait des ailes. Le raïs
m’a demandé si j’avais préparé un mot ! ». Toujours en veste
et cravate, ses yeux bleus brillent derrière ses lunettes,
en évoquant ces moments inoubliables. C’est le prix le plus
cher à son cœur. Jamais il n’a senti du remords pour avoir
abandonné sa carrière juridique en 1967 pour l’écriture. Au
contraire. Une intuition le guidait vers ce terrain. « Je ne
tenais vraiment pas aux avantages, prestige, et rétributions
matérielles de ma fonction de juge que je voulais quitter.
J’ai été blâmé par mon frère Youssef qui s’y opposait : tu
veux quitter un poste bien valorisé pour faire un saut dans
l’inconnu et accepter un sort indéterminé au ministère de la
Culture ? ! ». Il est parti deux ans en France, parachevant
ses études, a travaillé comme directeur du palais de la
culture à Béni-Souef (au sud de l’Egypte). « Béni-Souef,
c’était une terre de rêves pour moi. Pendant deux ans, j’ai
permis à toutes les troupes d’amateurs de présenter leurs
pièces au palais. J’ai même fait venir des pièces du théâtre
national et des spectacles de marionnettes du Caire »,
explique Al-Charouni.
Par l’intermédiaire du théâtre, il a percé le monde du conte
pour enfants. « De retour au Caire, en 1975, j’ai rencontré
un éditeur libanais qui s’intéressait à la littérature pour
enfants. Avec lui, j’ai publié 50 titres, entre ouvrages et
traductions », dit Al-Charouni, qui a communiqué son amour
pour les enfants à sa fille Hala, aujourd’hui
marionnettiste. Sans manquer de soulever la difficulté de se
garantir un gagne-pain, l’auteur se targue d’optimisme. Il a
fondé la première revue de culture scientifique pour
enfants, Al-Nahla (l’abeille) et traduit à son propre compte
des encyclopédies spécialisées pour enfants. Travaillant
discrètement, il cache ses peines derrière ses grandes
lunettes et une jovialité qui ne le quitte jamais.
Névine Lameï