Artisanat.
La semaine dernière, à Gouna, à la mer Rouge, deux ONG ont
lancé une campagne de collecte de fonds pour sauver le
patrimoine des femmes des tribus de cette région. Etats des
lieux.
Les perles du désert
La
mer Rouge, qui déploie son long ruban d’iode sur les côtes
égyptiennes, n’est pas seulement une destination touristique
importante, avec son lot d’hôtels et de resorts bétonnés
plantés ça et là. La mer Rouge est aussi le lieu de vie des
tribus Bacharya et Ababda, autrefois nomades, aujourd’hui en
majorité sédentarisées soit dans des villages, soit dans des
villes plus importantes telles que Chalatine et Marsa Alam.
Le complexe de Steigenberger Golf Resort de Gouna et ses
étendues d’herbe vallonnée ont accueilli la première édition
de « Golf4Charity », un événement tant sportif que
caritatif. Quelques golfeurs aguerris, en panoplie bermuda
et casquette, un club de golf à la main, se sont retrouvés
face à des femmes de ces deux tribus, une dizaine tout au
plus, gracieusement recouvertes de grands pans de tissus
légers aux couleurs vives. Elles ont présenté différents
produits issus de leur artisanat : bols en paille tressée
très serrée pour le lait de chamelle, bijoux en cuir brut
couleur Camel, rehaussé de perles multicolores, tapis en
poils de chameau et différents accessoires en paille
destinés à la cérémonie du café ont donné un bon aperçu de
leur savoir-faire. Derrière les stands déambulent ces
femmes, dans un ballet aux couleurs chatoyantes, qui alterne
l’orange sanguine, le bleu doux et le rouge dilué. Leur
timidité est palpable, tandis que l’une refuse gentiment,
mais fermement d’être prise en photo, une autre rabat un pan
de tissu sombre sur la bas de son visage tatoué de trois
traits horizontaux, ne laissant plus apparaître que ses
yeux, soulignés de khôl épais.
Une collaboration fructueuse
La
présence de ces quelques femmes est le fruit d’une
collaboration étroite entre Fair Trade Egypt (FTE) et
Livelihood and Income From the Environment (LIFE) Project.
La première organisation basée au Caire est impliquée dans
le commerce équitable et travaille avec une quarantaine de
coopératives implantées un peu partout en Egypte. Elle
facilite les contacts directs entre producteurs et
consommateurs et concentre son activité sur la production
artisanale, quoiqu’elle ait aussi des visées agricoles à
plus long terme. « LIFE Project est directement issu de l’USAid
», explique Suzanne Savage, spécialiste en développement
d’entreprise pour le projet LIFE.
« Ce dernier est porteur au total d’une enveloppe de 28
millions d’euros destinés au développement des différents
aspects environnementaux dans la région sud de la mer Rouge,
et un des sous-projets concerne la stimulation salariale des
populations locales », ajoute-t-elle.
Les deux organisations ont donc allié leurs compétences
respectives, la bonne connaissance du produit artisanal et
son implantation sur le marché pour FTE, et une volonté et
des moyens financiers pour financer ce projet dans la région
pour LIFE. Environ une centaine de femmes des deux tribus
ont pu suivre des stages de formations visant à affiner les
produits artisanaux de façon à les rendre attractifs à deux
cibles : les touristes attirés par les objets « bruts », et
les autres. C’est un long processus qui s’est mis en branle,
car pour atteindre cet objectif de qualité et de précision,
des formateurs se sont déplacés dans différentes villes de
la mer Rouge pour enseigner à ces femmes comment traiter le
cuir, les perles et la couture pendant des stages d’une
dizaine de jours chacun. « Leur traitement du cuir de chèvre
n’est pas idéal, poursuit Suzanne Savage, car elles
utilisent de l’eau salée (et non pas plate, car
nécessairement, bien plus chère) qui dessèche terriblement
les peaux, avant de les recouvrir de graisse animale pour
leur redonner de la douceur et une belle consistance. Le
formateur leur a expliqué comment utiliser de la glycérine
et de l’eau plate, et le résultat est stupéfiant ! »
Bacharya et Ababda, ex-nomades d’Egypte
Ces tribus nomades viennent à l’origine d’Arabie saoudite et
émigrèrent sur le sol égyptien lors de l’invasion arabe ;
depuis lors, elles se considèrent totalement égyptiennes. «
Notre langue est l’arabe, explique Fatma, la plus âgée des
femmes présentes, et nous sommes tous, sans exceptions,
musulmans ». Elle poursuit, avec moult mouvements de bras
pour appuyer ses propos : « Les Bacharya et les Ababda
cohabitent et forment une seule grande famille, nos enfants
n’ont pas obligation de se marier au sein de ces tribus, une
de mes filles est mariée à un Egyptien de Haute-Egypte ». La
confusion entre ces tribus et la tribu Beja, originaire du
Soudan, étant fréquente, les Bacharya et les Ababda sont
entrés en contact avec la Bibliotheca Alexandrina afin de
mettre un terme au quiproquo, en faisant enregistrer leur
héritage culturel.
« Les hommes de Bacharya et Ababda sont parfois pêcheurs, ou
bergers ; d’autres s’impliquent dans la vie politique »,
explique Aymane Gharabawi, un garde forestier. Les conseils
municipaux des deux principales villes où sont massivement
sédentarisées les Bacharya et les Ababda sont Marsa Alam
pour les Ababda et Chalatine pour les Bacharya. « Deux
hommes de ces tribus siègent à la tête du conseil municipal
», ajoute Aymane Gharabawi, avec une lueur de fierté. « Nous
sommes en majorité implantés dans des villes, villages ou
campements, mais certains d’entre nous sont encore nomades
», explique-t-il. « Ces nomades n’ont pas envie de
s’installer, ils aiment la nature et sont en quête de
verdure pour nourrir les animaux. Quel intérêt auraient-ils
à construire une maison en dur pour un mois plus tard
l’abandonner ? ».
L’héritage artisanal des tribus Bacharya et Ababda reste
vivace en partie grâce à ces quelques hommes des sables, qui
élaborent des tentes en coton serré de grande qualité pour
s’abriter la nuit, et des ustensiles de la vie de tous les
jours comme des soucoupes, des bols … Mais ils sont bien
rares de nos jours à se déplacer au cœur des montagnes de la
mer Rouge, leurs animaux alourdis par le café et la farine
qu’ils transportent. Fatma intervient pour donner des
précisions sur la préparation traditionnelle du café, qui
est davantage qu’une institution, une cérémonie. « Nous
conservons le café vert dans du sable pour le faire griller,
puis nous le faisons bouillir dans des récipients en terre
sur de la braise. La dernière touche est le gingembre, qui
lui donne un goût très particulier », explique-t-elle. Des
hommes vêtus de longues galabiyas blanches entament une
danse traditionnelle, ponctuée de sauts, pieds joints, et de
duels à l’épée, tandis que résonnent les coups secs des
tablas. 120 femmes, jeunes ou plus expérimentées, vont
pouvoir continuer leur formation afin d’améliorer leur
technique de production, augmenter la qualité des produits
et apprendre les règles du marché, afin de s’y implanter
pour longtemps.
Louise Sarant