Al-Ahram Hebdo,Société | Sentiments numériques
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 Semaine du 18 au 24 juin 2008, numéro 719

 

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Société

Phénomène. Blogs, forums, chats, Facebook, SMS et Bluetooth sont devenus les nouveaux outils branchés de la séduction. Des méthodes de drague virtuelle qui ont bouleversé la vie de beaucoup d’Egyptiens.

Sentiments numériques

Les progrès technologiques permettent aujourd’hui de multiplier les chances de rencontrer l’âme sœur. Le tout bien à l’abri derrière son écran d’ordinateur, planqué derrière un pseudo et un profil souvent avantageux (un petit clic vaut quand même mieux qu’une grande claque). D’un coup de souris, on peut faire le tri entre les blaireaux du Web et les accros du chat.  Une vraie révolution dans les rapports amoureux.

Faites le test : concoctez une annonce, pas mal ficelée, bien orthographiée, profil sympa — célibataire, 28 ans, sportive — et glissez une photo. Les signaux déferlent en vrac dans votre boîte à e-mails : « Karim a flashé sur vous ! », « Essam veut chatter avec vous », « Kikou a laissé un message ». Il y a dix minutes, on n’existait pas, et là, on devient le centre du monde. Pas le temps de répondre à tous ! Hania, une secrétaire célibataire, s’est inscrite sur Friend finder, l’un des sites de rencontres sur le Web : « Si vous avez une allure de rugbyman et si vous êtes un cœur à prendre, je suis là ! ». Elle a passé dix-huit heures en un week-end à chatter avec son premier visiteur. Le bon. Depuis quatre mois, ils ne se lâchent plus. Hania vit aujourd’hui une belle histoire d’amour sur le Web. De fous rires délirants, des nuits blanches à livrer son intimité à un inconnu sans peur d’être prise en flagrant délit par ses parents. Elle a même piqué des crises d’hystérie pour une panne de connexion tant son cœur battait pour cet homme. « Il fume, moi non ; il aime la natation, moi, j’ai peur de l’eau, sourit-elle. Mais on se complète et on arrive à s’entendre et je suis vraiment bien avec lui. Nous parlons déjà mariage et bébé ! ».

En effet, pour faire des rencontres sur le net, il y a plein d’endroits possibles. Les endroits les plus connus sont les forums, le Facebook, les chats et les messageries instantanées. A force d’y aller, on peut vite devenir un habitué. Et forcément, ça crée des liens ! Pour les chats, l’avantage c’est de parler en direct avec d’autres qu’on n’a jamais vus et comme dans la vie, les rencontres se font un peu au hasard ! Autre solution : les sites de dating où on ne va que pour draguer. Bref, de nouvelles méthodes de drague, tout à l’américaine grâce à la technologie. Et avec près de 9,5 millions de célibataires en Egypte, recourir à ce virtuel entremetteur n’est plus un tabou. « La frustration, le vide sentimental, l’impossibilité d’avoir une relation sexuelle avant le mariage et le retard de l’âge du mariage font que les internautes ont recours à ces sites », explique la sociologue Nadia Radwane.

Adieu donc à la drague qui se fait alors jeu de séduction avec des échanges de regards et de paroles. Plus directe mais moins risquée qu’une drague classique, la drague sur le net a ce petit goût d’aventure qui donne du piquant à la vie. Autrement dit, l’intermédiaire d’un écran débloque bien des comportements : les timides s’enhardissent ! C’est là bien tout l’avantage du virtuel ! « La barrière du physique saute et les apparences sur lesquelles la drague traditionnelle repose essentiellement sont gommées », explique Hossam, étudiant en 3e année de faculté qui passe une bonne partie à chatter sur le net, draguer des filles ou aborder des sujets sexuels. Selon lui, évidemment, il y a drague et drague ! Le style « entre en jeu ». Il est possible de choisir son style dès le départ. Les recherches sont forcément plus ciblées : les personnes à la recherche d’une relation sérieuse savent d’emblée qu’un site ou un chat très branché sexe ne sera pas pour elles. A l’inverse, celles qui cherchent une aventure sans lendemain, juste une nuit de plaisir, pourront aller directement au but sur des sites ou des chats ouvertement coquins. « Finie la drague à l’ancienne ! Elle se trouve de plus en plus déclassée. Pourquoi ne pas se mettre à chatter tout en s’adressant à une inconnue sur un ton badin, pas vulgaire, sans encourir les foudres de la loi ? Pas besoin d’affronter le regard des autres : caché derrière mon écran, je peux camoufler mes complexes (physique, timidité …). Avec mon pseudo, j’ai l’impression d’être quelqu’un d’autre, et ça m’aide à me lâcher si j’ai des problèmes pour communiquer et pour draguer en live ! ».

Un monde virtuel

Entre le virtuel et le réel s’invente tout un univers de rencontres, avec ses codes, son langage ses pièges aussi. Draguer, oui, mais autrement. Par les mots plutôt que par la voix. Par les « émoticônes » qui symbolisent le sourire, plutôt que ce corps qui rougit ou tremble. Mais se parler par messages interposés, ça va bien un temps mais bon, il y a bien un moment où l’internaute a envie de voir à quoi ressemble son ou sa mystérieux(se) inconnue(e), non ? Le virtuel demeure une relation incomplète ! Même si les deux sont connectés l’un à l’autre 24h/24 et qu’ils croient tout connaître l’un de l’autre !

Beaucoup de jeunes avouent être pris en piège et enroulés par ces nouveaux types de rencontres nées sur les touches de l’ordinateur, étant donné qu’il est difficile de tester via Internet les intentions de son interlocuteur. Un fond de vérité n’est pas toujours perceptible. Au bout d’un mois de mails, Ali, banquier de 35 ans, va enfin rencontrer sa bien-aimée. Des jours et des nuits il rêvait de la voir, mais cette rencontre était pour lui la grande déception quand il a découvert que sa juliette n’est qu’un vieil homme. Autre cas, celui de Tamer et Nadia qui se sont rencontrés à travers le net et leur relation qui s’est apparentée à une histoire d’amour a fini par un scandale. La raison est simple : les deux amoureux ne sont que deux époux. Se trouvant face à face devant sa propre femme, Tamer n’a pas hésité à divorcer, et la « cyber-infidélité » risque de toucher de plus en plus de couples. Sans oublier encore les déceptions et les scandales qui se passent à cause des sites personnels. Héba, une femme au foyer, raconte qu’elle a risqué d’être répudiée lorsque son mari a trouvé ses photos dévêtues déferler sur le net. Ayant mis son profil sur Facebook, Héba a posté à ses amies ses photos ainsi que celles de sa famille. Cependant, un intrus les a exploitées en faisant un montage. Et ce fut la catastrophe. « C’est ma faute, car c’est moi qui a divulgué mes photos et mes données personnelles sur le Web.  Il ne faut pas donner la chance aux autres de se servir de nous comme une cible publicitaire », dit-elle. Depuis, Héba est très prudente et n’ose pas approcher du net.

 

Connecté jour et nuit

Or, le fait de draguer grâce aux échanges de photos ou de messages ne se fait pas seulement à travers le net, mais aussi via le Bluetooth du portable, un système plus sophistiqué. Avec les nouveaux services de géolocalisation, les téléphones mobiles indiquent en permanence où se trouvent leurs utilisateurs. Et ils deviennent les vecteurs de publicités ciblées. Ce pistage réduit encore le périmètre de la vie privée. Oser aujourd’hui entrer en contact avec une inconnue est très simple. La drague n’est plus « sentimentale », elle est devenue digitale. Si on s’ennuie dans la vie, alors on clique.

Admirateur du beau sexe, Haytham, attablé dans un café, ne manque pas l’occasion de filmer les passantes avec son téléphone portable. Parfois même il n’hésite pas à faire la connaissance d’une fille à la gare, au métro ou au café en ouvrant le Bluetooth de son téléphone, espérant se connecter avec une fille qui a ouvert le sien. « Certaines filles ont cette manie d’ouvrir leur mail ou leur téléphone pour tomber sur un message et c’est le premier pas. Aujourd’hui, le coup de foudre, le désir, la passion se déclinent en 160 mots. C’est le maximum d’un texto », confie Haytham, qui ajoute qu’à travers son Bluetooth, il lui est arrivé de tomber sur un homme ou une fille laide ou vulgaire. Un jeu du hasard. Depuis, il commence par envoyer un appel en absence pour dépister la propriétaire du cellulaire avant de se lancer dans l’aventure.

D’autres pensent qu’ils n’ont pas besoin d’employer toutes ces ruses pour draguer, étant donné qu’aujourd’hui, les hommes s’exposent aussi à la drague. Le message « kalemni chokran » (appelle-moi, merci !) est un moyen de plus en plus utilisé ces derniers temps par beaucoup de jeunes qui gardent l’anonymat pour draguer ou nouer des relations passagères. Chaque jour, à minuit, Mohamad, médecin âgé de 40 ans, reçoit des appels sur son téléphone portable venant d’un numéro inconnu. Croyant que c’est l’un de ses amis ou de sa famille, il rappelle le numéro, mais personne ne répond au bout du fil. Pour en finir, il est allé à la société des portables et a découvert que ce numéro est celui de sa voisine. Cette dernière n’a pas aussi hésité à lui envoyer des messages amoureux et des chansons romantiques. « Il faut que le gouvernement trouve un moyen pour contrôler les communications sur le portable ou le net, devenues une source de nuisance, et à faire peur aux usagers ayant recours à la drague en brandissant l’épouvantail de la prison », conclut Mohamad, qui a changé de numéro de téléphone à deux reprises pour échapper à ces dragues. Il se sert aujourd’hui du portable de sa sœur qui n’est pas non plus épargnée par le phénomène.

Chahinaz Gheith

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