Phénomène.
Blogs, forums, chats, Facebook, SMS et Bluetooth sont
devenus les nouveaux outils branchés de la séduction. Des
méthodes de drague virtuelle qui ont bouleversé la vie de
beaucoup d’Egyptiens.
Sentiments numériques
Les
progrès technologiques permettent aujourd’hui de multiplier
les chances de rencontrer l’âme sœur. Le tout bien à l’abri
derrière son écran d’ordinateur, planqué derrière un pseudo
et un profil souvent avantageux (un petit clic vaut quand
même mieux qu’une grande claque). D’un coup de souris, on
peut faire le tri entre les blaireaux du Web et les accros
du chat. Une vraie révolution dans les rapports
amoureux.
Faites le test : concoctez une annonce, pas mal ficelée,
bien orthographiée, profil sympa — célibataire, 28 ans,
sportive — et glissez une photo. Les signaux déferlent en
vrac dans votre boîte à e-mails : « Karim a flashé sur vous
! », « Essam veut chatter avec vous », « Kikou a laissé un
message ». Il y a dix minutes, on n’existait pas, et là, on
devient le centre du monde. Pas le temps de répondre à tous
! Hania, une secrétaire célibataire, s’est inscrite sur
Friend finder, l’un des sites de rencontres sur le Web : «
Si vous avez une allure de rugbyman et si vous êtes un cœur
à prendre, je suis là ! ». Elle a passé dix-huit heures en
un week-end à chatter avec son premier visiteur. Le bon.
Depuis quatre mois, ils ne se lâchent plus. Hania vit
aujourd’hui une belle histoire d’amour sur le Web. De fous
rires délirants, des nuits blanches à livrer son intimité à
un inconnu sans peur d’être prise en flagrant délit par ses
parents. Elle a même piqué des crises d’hystérie pour une
panne de connexion tant son cœur battait pour cet homme. «
Il fume, moi non ; il aime la natation, moi, j’ai peur de
l’eau, sourit-elle. Mais on se complète et on arrive à
s’entendre et je suis vraiment bien avec lui. Nous parlons
déjà mariage et bébé ! ».
En effet, pour faire des rencontres sur le net, il y a plein
d’endroits possibles. Les endroits les plus connus sont les
forums, le Facebook, les chats et les messageries
instantanées. A force d’y aller, on peut vite devenir un
habitué. Et forcément, ça crée des liens ! Pour les chats,
l’avantage c’est de parler en direct avec d’autres qu’on n’a
jamais vus et comme dans la vie, les rencontres se font un
peu au hasard ! Autre solution : les sites de dating où on
ne va que pour draguer. Bref, de nouvelles méthodes de
drague, tout à l’américaine grâce à la technologie. Et avec
près de 9,5 millions de célibataires en Egypte, recourir à
ce virtuel entremetteur n’est plus un tabou. « La
frustration, le vide sentimental, l’impossibilité d’avoir
une relation sexuelle avant le mariage et le retard de l’âge
du mariage font que les internautes ont recours à ces sites
», explique la sociologue Nadia Radwane.
Adieu donc à la drague qui se fait alors jeu de séduction
avec des échanges de regards et de paroles. Plus directe
mais moins risquée qu’une drague classique, la drague sur le
net a ce petit goût d’aventure qui donne du piquant à la
vie. Autrement dit, l’intermédiaire d’un écran débloque bien
des comportements : les timides s’enhardissent ! C’est là
bien tout l’avantage du virtuel ! « La barrière du physique
saute et les apparences sur lesquelles la drague
traditionnelle repose essentiellement sont gommées »,
explique Hossam, étudiant en 3e année de faculté qui passe
une bonne partie à chatter sur le net, draguer des filles ou
aborder des sujets sexuels. Selon lui, évidemment, il y a
drague et drague ! Le style « entre en jeu ». Il est
possible de choisir son style dès le départ. Les recherches
sont forcément plus ciblées : les personnes à la recherche
d’une relation sérieuse savent d’emblée qu’un site ou un
chat très branché sexe ne sera pas pour elles. A l’inverse,
celles qui cherchent une aventure sans lendemain, juste une
nuit de plaisir, pourront aller directement au but sur des
sites ou des chats ouvertement coquins. « Finie la drague à
l’ancienne ! Elle se trouve de plus en plus déclassée.
Pourquoi ne pas se mettre à chatter tout en s’adressant à
une inconnue sur un ton badin, pas vulgaire, sans encourir
les foudres de la loi ? Pas besoin d’affronter le regard des
autres : caché derrière mon écran, je peux camoufler mes
complexes (physique, timidité …). Avec mon pseudo, j’ai
l’impression d’être quelqu’un d’autre, et ça m’aide à me
lâcher si j’ai des problèmes pour communiquer et pour
draguer en live ! ».
Un monde virtuel
Entre
le virtuel et le réel s’invente tout un univers de
rencontres, avec ses codes, son langage ses pièges aussi.
Draguer, oui, mais autrement. Par les mots plutôt que par la
voix. Par les « émoticônes » qui symbolisent le sourire,
plutôt que ce corps qui rougit ou tremble. Mais se parler
par messages interposés, ça va bien un temps mais bon, il y
a bien un moment où l’internaute a envie de voir à quoi
ressemble son ou sa mystérieux(se) inconnue(e), non ? Le
virtuel demeure une relation incomplète ! Même si les deux
sont connectés l’un à l’autre 24h/24 et qu’ils croient tout
connaître l’un de l’autre !
Beaucoup de jeunes avouent être pris en piège et enroulés
par ces nouveaux types de rencontres nées sur les touches de
l’ordinateur, étant donné qu’il est difficile de tester via
Internet les intentions de son interlocuteur. Un fond de
vérité n’est pas toujours perceptible. Au bout d’un mois de
mails, Ali, banquier de 35 ans, va enfin rencontrer sa
bien-aimée. Des jours et des nuits il rêvait de la voir,
mais cette rencontre était pour lui la grande déception
quand il a découvert que sa juliette n’est qu’un vieil
homme. Autre cas, celui de Tamer et Nadia qui se sont
rencontrés à travers le net et leur relation qui s’est
apparentée à une histoire d’amour a fini par un scandale. La
raison est simple : les deux amoureux ne sont que deux
époux. Se trouvant face à face devant sa propre femme, Tamer
n’a pas hésité à divorcer, et la « cyber-infidélité » risque
de toucher de plus en plus de couples. Sans oublier encore
les déceptions et les scandales qui se passent à cause des
sites personnels. Héba, une femme au foyer, raconte qu’elle
a risqué d’être répudiée lorsque son mari a trouvé ses
photos dévêtues déferler sur le net. Ayant mis son profil
sur Facebook, Héba a posté à ses amies ses photos ainsi que
celles de sa famille. Cependant, un intrus les a exploitées
en faisant un montage. Et ce fut la catastrophe. « C’est ma
faute, car c’est moi qui a divulgué mes photos et mes
données personnelles sur le Web. Il ne faut pas donner
la chance aux autres de se servir de nous comme une cible
publicitaire », dit-elle. Depuis, Héba est très prudente et
n’ose pas approcher du net.
Connecté jour et nuit
Or, le fait de draguer grâce aux échanges de photos ou de
messages ne se fait pas seulement à travers le net, mais
aussi via le Bluetooth du portable, un système plus
sophistiqué. Avec les nouveaux services de géolocalisation,
les téléphones mobiles indiquent en permanence où se
trouvent leurs utilisateurs. Et ils deviennent les vecteurs
de publicités ciblées. Ce pistage réduit encore le périmètre
de la vie privée. Oser aujourd’hui entrer en contact avec
une inconnue est très simple. La drague n’est plus «
sentimentale », elle est devenue digitale. Si on s’ennuie
dans la vie, alors on clique.
Admirateur du beau sexe, Haytham, attablé dans un café, ne
manque pas l’occasion de filmer les passantes avec son
téléphone portable. Parfois même il n’hésite pas à faire la
connaissance d’une fille à la gare, au métro ou au café en
ouvrant le Bluetooth de son téléphone, espérant se connecter
avec une fille qui a ouvert le sien. « Certaines filles ont
cette manie d’ouvrir leur mail ou leur téléphone pour tomber
sur un message et c’est le premier pas. Aujourd’hui, le coup
de foudre, le désir, la passion se déclinent en 160 mots.
C’est le maximum d’un texto », confie Haytham, qui ajoute
qu’à travers son Bluetooth, il lui est arrivé de tomber sur
un homme ou une fille laide ou vulgaire. Un jeu du hasard.
Depuis, il commence par envoyer un appel en absence pour
dépister la propriétaire du cellulaire avant de se lancer
dans l’aventure.
D’autres pensent qu’ils n’ont pas besoin d’employer toutes
ces ruses pour draguer, étant donné qu’aujourd’hui, les
hommes s’exposent aussi à la drague. Le message « kalemni
chokran » (appelle-moi, merci !) est un moyen de plus en
plus utilisé ces derniers temps par beaucoup de jeunes qui
gardent l’anonymat pour draguer ou nouer des relations
passagères. Chaque jour, à minuit, Mohamad, médecin âgé de
40 ans, reçoit des appels sur son téléphone portable venant
d’un numéro inconnu. Croyant que c’est l’un de ses amis ou
de sa famille, il rappelle le numéro, mais personne ne
répond au bout du fil. Pour en finir, il est allé à la
société des portables et a découvert que ce numéro est celui
de sa voisine. Cette dernière n’a pas aussi hésité à lui
envoyer des messages amoureux et des chansons romantiques. «
Il faut que le gouvernement trouve un moyen pour contrôler
les communications sur le portable ou le net, devenues une
source de nuisance, et à faire peur aux usagers ayant
recours à la drague en brandissant l’épouvantail de la
prison », conclut Mohamad, qui a changé de numéro de
téléphone à deux reprises pour échapper à ces dragues. Il se
sert aujourd’hui du portable de sa sœur qui n’est pas non
plus épargnée par le phénomène.
Chahinaz Gheith