Al-Ahram Hebdo, Opinion | De l’utilité de l’écriture et des dinosaures littéraires
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 Semaine du 18 au 24 juin 2008, numéro 719

 

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Opinion
 

De l’utilité de l’écriture et des dinosaures littéraires

Mohamed Salmawy

 

L’écriture est-elle utile ? Il est certain que cette question se pose à tous les écrivains. En effet, l’écrivain écrit parce qu’il s’imagine qu’il détient ce qui intéresse les gens ; que ce soit par les informations qu’il présente et qui n’étaient pas disponibles auparavant, ou en présentant un point de vue différent de ce qui est dominant. Lorsque l’écrivain ne trouve pas de réaction directe à ce qu’il écrit, il se pose certainement des questions quant à l’utilité de ce qu’il écrit. 

En réalité, rien de ce qu’on écrit n’est sans utilité. Tant que cela comporte de quoi intéresser, il doit avoir nécessairement une réaction auprès du lecteur. Celle-ci peut ne pas être rapide et directe, à l’exception des cas où les questions sont urgentes et nécessitent une solution immédiate. Dans ces cas, nous retrouvons alors cette phrase célèbre dans les médias : « En réponse à ce qui a été écrit dans la presse, le responsable untel a décidé telle ou telle chose ».

Dans les causes concernant la pensée et la réflexion, les réactions ne se concrétisent pas par des décisions rapides. Mais leur impact se trouve évident dans l’esprit du lecteur. Elles peuvent tantôt changer son opinion ou attirer son attention sur une cause de grande importance qu’il n’avait probablement pas prise en compte.

J’ai accueilli cette semaine l’étudiante en magistère Marwa Saad Mahmoud qui est venue prendre mon accord pour m’adresser des remerciements dans sa thèse qu’elle vient de terminer. Marwa Saad Mahmoud a pris pour référence un de mes articles publié en automne 2001 sur l’hostilité à l’islam dans la littérature mondiale à l’occasion de la remise du prix Nobel de l’année à l’écrivain V. S. Naipaul, âgé de 76 ans et né en Trinidad. Il est originaire de l’Inde et réside en Grande-Bretagne où il a obtenu la nationalité. L’article était intitulé « La lutte contre l’islam également par des mots ».

La thèse de magistère de l’étudiante qu’elle avait présentée au département de lettres anglaises de la faculté des lettres de l’Université de Hélouan avec pour rapporteur Dr Azza Abdel-Aziz Gadallah se composait d’une analyse des écrits de Naipaul pour préciser si l’on pouvait le classer dans la catégorie des écrivains coloniaux, classification courante dans la littérature anglaise dont le plus célèbre est le poète de l’empire britannique Rudyard Kipling, ou bien s’il appartenait à ce qu’on appelait les écrivains de l’époque post-coloniale.

L’étude de Marwa Saad Mahmoud, qui m’a été introduite par le grand écrivain et journaliste Sabri Ghoneim, a reposé avec d’autres sources sur mon article précité pour confirmer que Naipaul appartenait effectivement aux poètes coloniaux, tels qu’ils sont qualifiés. Il est d’ailleurs rare qu’un écrivain de l’époque moderne soit classé sous cette catégorie, plus d’un demi-siècle après la chute de l’Empire britannique.

En réalité, cette information ne constituait pas un avis qui m’est propre sur Naipaul, mais c’était également celle du grand intellectuel Edward Saïd qui est allé jusqu’à décrire le projet littéraire de Naipaul de suicide intellectuel parce qu’il reprenait la théorie selon laquelle la colonisation arabo-islamique a été beaucoup plus destructrice pour les sociétés asiatiques occupées par les Arabes que la colonisation britannique. Il avance comme argument que l’islam les avait obligées à tourner le dos à leurs anciennes civilisations pour embrasser cette religion, alors qu’ils avaient, par contre, bénéficié de la colonisation britannique à plusieurs niveaux.

Mon article qui lui a servi de référence était une réplique à la théorie de Naipaul, dans lequel j’ai signalé la falsification de l’expression « la colonisation arabo-musulmane ». J’avais dit que l’Indonésie, qui est un Etat islamique non-arabe et qui est caractérisé par sa haute densité en habitants, n’a jamais été conquise par les Arabes. Alors qu’au Moyen-Orient, les civilisations qui préexistaient avant l’entrée des Arabes n’avaient pas été détruites, elles ont même interagi positivement avec l’islam. A travers cette interaction, est née la civilisation arabe. L’islam a transmis à partir de la péninsule arabique la nouvelle foi. Mais ses centres de rayonnement civilisationnel existèrent là où se trouvaient les anciennes civilisations qui le précédaient, c’est-à-dire en Egypte, au Pays du Levant et à Bagdad. Certains aspects de ces civilisations existent jusqu’à nos jours et n’ont pas été annulés par l’islam. Je ne vise pas par cela les monuments que ces civilisations ont légués, mais je parle des traditions et du mode de vie même.

Sans doute Naipaul est un écrivain cosmopolite et celui qui le lit en anglais réalise immédiatement que les raisons pour lesquelles lui ont été décernés les prix littéraires sont crédibles. Il est lauréat du Booker Price et de celui de Somerset Maugham, avant d’obtenir le Nobel. Mais je me suis demandé dans mon article si Naipaul avait dit sur la religion juive ce qu’il avait dit sur l’islam, l’Occident lui aurait-il décerné ces prix ou bien l’aurait-il taxé dans ce cas d’antisémitisme et aurait ignoré sa valeur littéraire ?

Au début, j’étais très sceptique lorsque la chercheuse m’a parlé du sujet de sa thèse et je lui ai dit : « Il me semble que selon votre conception, votre thèse de magistère n’est pas fidèle aux règles qu’exigent les études littéraires dans le domaine des thèses académiques de la faculté des lettres ». Mais lorsque j’ai lu la thèse, je l’ai trouvée totalement conforme aux outils de la recherche scientifique dans le domaine littéraire. Elle a reposé sur l’analyse du contenu de deux livres de Naipaul, Beyond Belief (jusqu’au bout de la foi) et Among the Believers (crépuscule sur l’islam), rédigés à l’issue d’une visite qu’il a effectuée à 4 Etats islamiques asiatiques : la Malaisie, le Pakistan, l’Indonésie et l’Iran. La chercheuse a consacré tout un chapitre pour chacun d’eux et en a conclu que Naipaul appartenait effectivement aux écrivains coloniaux. Une catégorie qui a disparu dans la littérature anglaise, comme ont disparu les dinosaures et les animaux de la préhistoire.

La thèse de Marwa Saad Mahmoud, qui porte le titre « Le discours de l’Empire britannique », est digne d’être publiée dans un livre parce qu’elle sera un apport à la bibliothèque arabe, du fait qu’elle constitue une réponse scientifique et académique apportée à la pensée d’un grand écrivain mondial et cosmopolite qui a été injuste à l’égard de la civilisation arabo-musulmane.

Mais pour en revenir à l’utilité de ce que nous écrivons, je pense que s’il n’y avait d’autre utilité que celle d’inciter l’enthousiasme des académiciens à ce genre de cause vitale, cela suffirait.

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