De l’utilité de l’écriture et des dinosaures littéraires
Mohamed Salmawy
L’écriture
est-elle utile ? Il est certain que cette question se pose à
tous les écrivains. En effet, l’écrivain écrit parce qu’il
s’imagine qu’il détient ce qui intéresse les gens ; que ce
soit par les informations qu’il présente et qui n’étaient
pas disponibles auparavant, ou en présentant un point de vue
différent de ce qui est dominant. Lorsque l’écrivain ne
trouve pas de réaction directe à ce qu’il écrit, il se pose
certainement des questions quant à l’utilité de ce qu’il
écrit.
En réalité, rien de ce qu’on écrit n’est sans utilité. Tant
que cela comporte de quoi intéresser, il doit avoir
nécessairement une réaction auprès du lecteur. Celle-ci peut
ne pas être rapide et directe, à l’exception des cas où les
questions sont urgentes et nécessitent une solution
immédiate. Dans ces cas, nous retrouvons alors cette phrase
célèbre dans les médias : « En réponse à ce qui a été écrit
dans la presse, le responsable untel a décidé telle ou telle
chose ».
Dans les causes concernant la pensée et la réflexion, les
réactions ne se concrétisent pas par des décisions rapides.
Mais leur impact se trouve évident dans l’esprit du lecteur.
Elles peuvent tantôt changer son opinion ou attirer son
attention sur une cause de grande importance qu’il n’avait
probablement pas prise en compte.
J’ai
accueilli cette semaine l’étudiante en magistère Marwa Saad
Mahmoud qui est venue prendre mon accord pour m’adresser des
remerciements dans sa thèse qu’elle vient de terminer. Marwa
Saad Mahmoud a pris pour référence un de mes articles publié
en automne 2001 sur l’hostilité à l’islam dans la
littérature mondiale à l’occasion de la remise du prix Nobel
de l’année à l’écrivain V. S. Naipaul, âgé de 76 ans et né
en Trinidad. Il est originaire de l’Inde et réside en
Grande-Bretagne où il a obtenu la nationalité. L’article
était intitulé « La lutte contre l’islam également par des
mots ».
La thèse de magistère de l’étudiante qu’elle avait présentée
au département de lettres anglaises de la faculté des
lettres de l’Université de Hélouan avec pour rapporteur Dr
Azza Abdel-Aziz Gadallah se composait d’une analyse des
écrits de Naipaul pour préciser si l’on pouvait le classer
dans la catégorie des écrivains coloniaux, classification
courante dans la littérature anglaise dont le plus célèbre
est le poète de l’empire britannique Rudyard Kipling, ou
bien s’il appartenait à ce qu’on appelait les écrivains de
l’époque post-coloniale.
L’étude de Marwa Saad Mahmoud, qui m’a été introduite par le
grand écrivain et journaliste Sabri Ghoneim, a reposé avec
d’autres sources sur mon article précité pour confirmer que
Naipaul appartenait effectivement aux poètes coloniaux, tels
qu’ils sont qualifiés. Il est d’ailleurs rare qu’un écrivain
de l’époque moderne soit classé sous cette catégorie, plus
d’un demi-siècle après la chute de l’Empire britannique.
En réalité, cette information ne constituait pas un avis qui
m’est propre sur Naipaul, mais c’était également celle du
grand intellectuel Edward Saïd qui est allé jusqu’à décrire
le projet littéraire de Naipaul de suicide intellectuel
parce qu’il reprenait la théorie selon laquelle la
colonisation arabo-islamique a été beaucoup plus
destructrice pour les sociétés asiatiques occupées par les
Arabes que la colonisation britannique. Il avance comme
argument que l’islam les avait obligées à tourner le dos à
leurs anciennes civilisations pour embrasser cette religion,
alors qu’ils avaient, par contre, bénéficié de la
colonisation britannique à plusieurs niveaux.
Mon article qui lui a servi de référence était une réplique
à la théorie de Naipaul, dans lequel j’ai signalé la
falsification de l’expression « la colonisation
arabo-musulmane ». J’avais dit que l’Indonésie, qui est un
Etat islamique non-arabe et qui est caractérisé par sa haute
densité en habitants, n’a jamais été conquise par les
Arabes. Alors qu’au Moyen-Orient, les civilisations qui
préexistaient avant l’entrée des Arabes n’avaient pas été
détruites, elles ont même interagi positivement avec
l’islam. A travers cette interaction, est née la
civilisation arabe. L’islam a transmis à partir de la
péninsule arabique la nouvelle foi. Mais ses centres de
rayonnement civilisationnel existèrent là où se trouvaient
les anciennes civilisations qui le précédaient, c’est-à-dire
en Egypte, au Pays du Levant et à Bagdad. Certains aspects
de ces civilisations existent jusqu’à nos jours et n’ont pas
été annulés par l’islam. Je ne vise pas par cela les
monuments que ces civilisations ont légués, mais je parle
des traditions et du mode de vie même.
Sans doute Naipaul est un écrivain cosmopolite et celui qui
le lit en anglais réalise immédiatement que les raisons pour
lesquelles lui ont été décernés les prix littéraires sont
crédibles. Il est lauréat du Booker Price et de celui de
Somerset Maugham, avant d’obtenir le Nobel. Mais je me suis
demandé dans mon article si Naipaul avait dit sur la
religion juive ce qu’il avait dit sur l’islam, l’Occident
lui aurait-il décerné ces prix ou bien l’aurait-il taxé dans
ce cas d’antisémitisme et aurait ignoré sa valeur littéraire
?
Au début, j’étais très sceptique lorsque la chercheuse m’a
parlé du sujet de sa thèse et je lui ai dit : « Il me semble
que selon votre conception, votre thèse de magistère n’est
pas fidèle aux règles qu’exigent les études littéraires dans
le domaine des thèses académiques de la faculté des lettres
». Mais lorsque j’ai lu la thèse, je l’ai trouvée totalement
conforme aux outils de la recherche scientifique dans le
domaine littéraire. Elle a reposé sur l’analyse du contenu
de deux livres de Naipaul, Beyond Belief (jusqu’au bout de
la foi) et Among the Believers (crépuscule sur l’islam),
rédigés à l’issue d’une visite qu’il a effectuée à 4 Etats
islamiques asiatiques : la Malaisie, le Pakistan,
l’Indonésie et l’Iran. La chercheuse a consacré tout un
chapitre pour chacun d’eux et en a conclu que Naipaul
appartenait effectivement aux écrivains coloniaux. Une
catégorie qui a disparu dans la littérature anglaise, comme
ont disparu les dinosaures et les animaux de la préhistoire.
La thèse de Marwa Saad Mahmoud, qui porte le titre « Le
discours de l’Empire britannique », est digne d’être publiée
dans un livre parce qu’elle sera un apport à la bibliothèque
arabe, du fait qu’elle constitue une réponse scientifique et
académique apportée à la pensée d’un grand écrivain mondial
et cosmopolite qui a été injuste à l’égard de la
civilisation arabo-musulmane.
Mais pour en revenir à l’utilité de ce que nous écrivons, je
pense que s’il n’y avait d’autre utilité que celle d’inciter
l’enthousiasme des académiciens à ce genre de cause vitale,
cela suffirait.