Dans cette brève nouvelle, l’écrivain égyptien
Gar Al-Nabi Al-Helw
dépeint l’ambiance d’une journée à la campagne, dans le
Delta, paisible et bucolique.
Une très courte excursion
Je me suis retrouvé avec elles dans le train. Je ne sais
comment ma sœur m’entraîna, ni comment je portai mon
pantalon court et ma chemise. Je me suis retrouvé à courir
avec elle. Il y avait là-bas mes cousines sur le petit quai
en bois du train. Habillées comme pour un jour de fête, les
cheveux coiffés comme pour un mariage.
C’était une journée ensoleillée. Le train s’ébranlait
lentement, causant un bruit monotone. Je contemplais les
terres boueuses, les champs, le sabil d’un cheikh, un marché
plein de paysans et de bêtes, des arbres et des poteaux. Ma
sœur et mes cousines étaient installées joyeuses, croquant
des pépins alors que tous les regards les fixaient dans ce
train pauvre. L’odeur de province avec ses arbustes et la
senteur de ses terres se fixèrent, dès le commencement, dans
ma mémoire ainsi que celle de ces gens heureux de nous
rencontrer et de me voir. Un jeune garçon brun me dit : « Je
m’appelle Khalil. Veux-tu jouer avec moi ? Nous irons
là-bas, sur le monticule ». Etonné, et heureux, je lui
donnai la main. Il dit : « Nous irons au canal et nous
grimperons au haut du sycomore ». Il dit : « Je suis Khalil,
je te montrerai des choses que tu n’as jamais vues ». Je
m’empressai vers lui, mais ils m’empêchèrent. Tous,
m’empêchèrent. Ils dirent non. Ils me montrèrent une demeure
avec un petit mur, bas avec en face une bufflesse noire qui
bougeait la queue.
Je ne me souviens d’aucun nom, à présent. Rien que des
visages poussiéreux qui nous sourient ou nous dévisagent.
Ils nous offrirent à manger. J’appréciai la mélasse et en
fit tomber sur ma chemise. Avec un bout de tissu mouillé, ma
sœur la nettoya.
Elles riaient avec bonheur, sautaient et jouaient. Ma petite
cousine me prit dans ses bras — elle était beaucoup plus
âgée que moi — et dit qu’elle était heureuse. Tandis que ma
sœur partait à ma recherche, lorsqu’elle ne me voyait plus
et m’attirait vers elle. Les jeunes étaient dans un état de
bonheur et le soleil était doux.
Nous passâmes le reste de la journée dans un endroit large
et vert. Les enfants tombaient à terre, tapaient des mains
et chantaient. Une grande personne arriva avec une moustache
énorme, elle amenait des fèves qui avaient un goût de
paradis. Le canal s’élançait en longueur, stagnant avec sur
ses bords des plantes. Je jouai avec les papillons et les
insectes volants.
Je me retrouvai seul. Je m’éloignai beaucoup. Je les vis
danser de loin. Les jeunes gens dansaient ou sautillaient
tout simplement, gaiement. Je m’arrêtai une seconde. Où
était passé Khalil ? Je ne le retrouvais pas. Je me sentis
envahi par le malheur.
Il avait
les yeux qui brillaient … Il avait …
Ma sœur m’appela d’une voix heureuse. Je m’élançai vers elle
en volant tel un pigeon. Elle m’enlaça et me fit tournoyer.
Je tombai à terre. Le sol était familier et humide. Je
m’étendis sur la broussaille. Une mer de bien-être. Des
vêtements multicolores. La robe de ma sœur de couleur
abricot alors que ma cousine avait une robe rouge avec une
fine ceinture noire. Les jeunes gens et les grands étaient
vêtus, eux, en djellabas blanches. Certains d’entre eux
portaient des pantalons et des chemises. Une vieille dame au
visage riant présentait du fromage et du miel. Elle m’offrit
un marron que je ne mangeais pas et que je gardais dans la
poche. La vieille était blanche de peau et elle avait les
cheveux teints au henné. Elle regardait constamment vers le
soleil. Elle m’attira vers elle, alors qu’on était dans le
vaste terrain, et me dit : « Viens pour que je te protège du
mauvais œil ». Elle passa la main sur mon dos en récitant le
Coran et en bâillant. Elle tapota mon dos et dit : « Du
mauvais œil de l’ennemi ». Les rires s’étouffèrent et les
jeunes gens allumèrent des cigarettes. Un homme dit : « Nous
ne sommes pas à la saison du maïs … Venez les jours de maïs
».
Nous prîmes pour le retour un chemin différent de celui de
l’aller. Ils nous accompagnèrent tous à la station du train.
Avant l’appel de la prière du crépuscule, la lune
apparaissait lentement dans un coin éloigné du ciel. Elle
était rouge. Très vite, le train arriva. Nous y montâmes
tous. Ils nous saluèrent. Ils dirent beaucoup de choses.
Certains envoyèrent des salutations à mon oncle.
Sur le chemin du retour, l’astre devint de plus en plus
blanc et s’éleva dans le ciel. Le sifflement du train
devenait récurrent. Nous retournâmes à Mahalla et à notre
demeure. Mon oncle s’y trouvait. J’accourus vers lui, mais
il ne m’enlaça pas. Il tenait en main les rênes de l’âne. Il
les avait enroulées autour de sa main droite. Sans parler,
il s’élança et se mit à battre ses filles. Elles crièrent.
Elles essayèrent d’appeler au secours mon père et ma mère,
mais en vain. Mon oncle frappa également ma sœur. Elles
criaient et pleuraient et j’étais étonné.
Mon oncle demandait furieux : « Où étiez-vous tout au long
de la journée ? Où ? »
Mon oncle était en sueur et ses traits étaient durs. Il
grinçait des dents et insultait : « Fils de chiens ». Ma
mère s’exclama : « Quel scandale ».
L’étrange chose était que mon père qui était plus âgé que
mon oncle ne pipa mot. Il me prit dans ses bras.
Dans un coin de la demeure, elles s’installèrent avec leur
robe — jolies, le matin — et elles pleurèrent.
Ma mère alluma la lampe à pétrole numéro dix. Je m’assis,
moi, sur le paillasson et retirai de ma poche le marron. La
vieille regardait le soleil. Les jeunes gens et les jeunes
filles étaient gaies. Il y avait des fleurs dont je ne
cueillais aucune. Il y avait Khalil …
Pourquoi n’étais-je pas allé jouer avec lui sur le monticule
et ne l’avais pas vu grimper au haut du sycomore ?
Traduction de Soheir Fahmi