Al-Ahram Hebdo, Littérature | Une très courte excursion
  Président Morsi Attalla
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 18 au 24 juin 2008, numéro 719

 

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Littérature

Dans cette brève nouvelle, l’écrivain égyptien Gar Al-Nabi Al-Helw dépeint l’ambiance d’une journée à la campagne, dans le Delta, paisible et bucolique.

Une très courte excursion

Je me suis retrouvé avec elles dans le train. Je ne sais comment ma sœur m’entraîna, ni comment je portai mon pantalon court et ma chemise. Je me suis retrouvé à courir avec elle. Il y avait là-bas mes cousines sur le petit quai en bois du train. Habillées comme pour un jour de fête, les cheveux coiffés comme pour un mariage.

C’était une journée ensoleillée. Le train s’ébranlait lentement, causant un bruit monotone. Je contemplais les terres boueuses, les champs, le sabil d’un cheikh, un marché plein de paysans et de bêtes, des arbres et des poteaux. Ma sœur et mes cousines étaient installées joyeuses, croquant des pépins alors que tous les regards les fixaient dans ce train pauvre. L’odeur de province avec ses arbustes et la senteur de ses terres se fixèrent, dès le commencement, dans ma mémoire ainsi que celle de ces gens heureux de nous rencontrer et de me voir. Un jeune garçon brun me dit : « Je m’appelle Khalil. Veux-tu jouer avec moi ? Nous irons là-bas, sur le monticule ». Etonné, et heureux, je lui donnai la main. Il dit : « Nous irons au canal et nous grimperons au haut du sycomore ». Il dit : « Je suis Khalil, je te montrerai des choses que tu n’as jamais vues ». Je m’empressai vers lui, mais ils m’empêchèrent. Tous, m’empêchèrent. Ils dirent non. Ils me montrèrent une demeure avec un petit mur, bas avec en face une bufflesse noire qui bougeait la queue.

Je ne me souviens d’aucun nom, à présent. Rien que des visages poussiéreux qui nous sourient ou nous dévisagent. Ils nous offrirent à manger. J’appréciai la mélasse et en fit tomber sur ma chemise. Avec un bout de tissu mouillé, ma sœur la nettoya.

Elles riaient avec bonheur, sautaient et jouaient. Ma petite cousine me prit dans ses bras — elle était beaucoup plus âgée que moi — et dit qu’elle était heureuse. Tandis que ma sœur partait à ma recherche, lorsqu’elle ne me voyait plus et m’attirait vers elle. Les jeunes étaient dans un état de bonheur et le soleil était doux.

Nous passâmes le reste de la journée dans un endroit large et vert. Les enfants tombaient à terre, tapaient des mains et chantaient. Une grande personne arriva avec une moustache énorme, elle amenait des fèves qui avaient un goût de paradis. Le canal s’élançait en longueur, stagnant avec sur ses bords des plantes. Je jouai avec les papillons et les insectes volants.

Je me retrouvai seul. Je m’éloignai beaucoup. Je les vis danser de loin. Les jeunes gens dansaient ou sautillaient tout simplement, gaiement. Je m’arrêtai une seconde. Où était passé Khalil ? Je ne le retrouvais pas. Je me sentis envahi par le malheur. Il avait les yeux qui brillaient … Il avait …

Ma sœur m’appela d’une voix heureuse. Je m’élançai vers elle en volant tel un pigeon. Elle m’enlaça et me fit tournoyer. Je tombai à terre. Le sol était familier et humide. Je m’étendis sur la broussaille. Une mer de bien-être. Des vêtements multicolores. La robe de ma sœur de couleur abricot alors que ma cousine avait une robe rouge avec une fine ceinture noire. Les jeunes gens et les grands étaient vêtus, eux, en djellabas blanches. Certains d’entre eux portaient des pantalons et des chemises. Une vieille dame au visage riant présentait du fromage et du miel. Elle m’offrit un marron que je ne mangeais pas et que je gardais dans la poche. La vieille était blanche de peau et elle avait les cheveux teints au henné. Elle regardait constamment vers le soleil. Elle m’attira vers elle, alors qu’on était dans le vaste terrain, et me dit : « Viens pour que je te protège du mauvais œil ». Elle passa la main sur mon dos en récitant le Coran et en bâillant. Elle tapota mon dos et dit : « Du mauvais œil de l’ennemi ». Les rires s’étouffèrent et les jeunes gens allumèrent des cigarettes. Un homme dit : « Nous ne sommes pas à la saison du maïs … Venez les jours de maïs ».

Nous prîmes pour le retour un chemin différent de celui de l’aller. Ils nous accompagnèrent tous à la station du train. Avant l’appel de la prière du crépuscule, la lune apparaissait lentement dans un coin éloigné du ciel. Elle était rouge. Très vite, le train arriva. Nous y montâmes tous. Ils nous saluèrent. Ils dirent beaucoup de choses. Certains envoyèrent des salutations à mon oncle.

Sur le chemin du retour, l’astre devint de plus en plus blanc et s’éleva dans le ciel. Le sifflement du train devenait récurrent. Nous retournâmes à Mahalla et à notre demeure. Mon oncle s’y trouvait. J’accourus vers lui, mais il ne m’enlaça pas. Il tenait en main les rênes de l’âne. Il les avait enroulées autour de sa main droite. Sans parler, il s’élança et se mit à battre ses filles. Elles crièrent. Elles essayèrent d’appeler au secours mon père et ma mère, mais en vain. Mon oncle frappa également ma sœur. Elles criaient et pleuraient et j’étais étonné.

Mon oncle demandait furieux : « Où étiez-vous tout au long de la journée ? Où ? »

Mon oncle était en sueur et ses traits étaient durs. Il grinçait des dents et insultait : « Fils de chiens ». Ma mère s’exclama : « Quel scandale ».

L’étrange chose était que mon père qui était plus âgé que mon oncle ne pipa mot. Il me prit dans ses bras.

Dans un coin de la demeure, elles s’installèrent avec leur robe — jolies, le matin — et elles pleurèrent.

Ma mère alluma la lampe à pétrole numéro dix. Je m’assis, moi, sur le paillasson et retirai de ma poche le marron. La vieille regardait le soleil. Les jeunes gens et les jeunes filles étaient gaies. Il y avait des fleurs dont je ne cueillais aucune. Il y avait Khalil …

Pourquoi n’étais-je pas allé jouer avec lui sur le monticule et ne l’avais pas vu grimper au haut du sycomore ?

Traduction de Soheir Fahmi

 

Gar Al-Nabi Al-Helw

Mohamad Gar Al-Nabi Al-Helw, écrivain égyptien né à Mahalla le 29 janvier 1947, membre de l’Union des écrivains égyptiens et vient de la même génération que Ibrahim Abdel-Méguid et Mohamad Al-Mansi Qandil. Son écriture est inspirée, entre autres, par les lieux de son enfance, la campagne qu’il connaît bien de l’intérieur et dont il conte souvent dans ses écrits les souffrances et les beautés perdues. C’est sa grand-mère, personnage central dans sa vie, qui est à la source de son inspiration d’écrivain.

 Il aime ainsi raconter que c’est elle qui est à l’origine de son nom : ayant été aidée lors de son pèlerinage à La Mecque par un dénommé « Gar Al-Nabi », elle insiste pour que son petit-fils porte le même nom.

Gar Al-Nabi Al-Helw est l’auteur de nombreux recueils de nouvelles, dont Al-Qabih wal warda (le vilain et la fleur), Taam al-qoronfol (le goût de la girofle), Haddouta fil chams (une histoire sous le soleil), Taër faddi (un oiseau d’argent), Qamea al-hawa (passion réprimée), d’un roman, Helm ala al-nahr (rêve au bord du fleuve), Mohakama fi hadiqat al-hayawane (jugement au zoo), ainsi que de plusieurs contes pour enfants, Qitt siyami gamil (un beau chat siamois) et Hikayat Gar Al-Nabi Al-Helw (contes de Gar Al-Nabi Al-Helw).

 

 

 




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