Budget 2008-2009.
Hausses importantes des salaires et des subventions : c’est
la tendance de la prochaine année fiscale, dotée de 344
milliards de L.E., qui commence le 1ai juillet. Mais
apparaît aussi une mauvaise distribution des dépenses
publiques. Du côté des recettes, le secteur privé engendrant
80 % du PIB ne vient pas remplir les caisses.
Des volontés contradictoires
Le budget de l’Etat a été approuvé sans bruit par le
Parlement le 10 juin dernier, grâce à une majorité écrasante
du Parti National Démocrate (PND, au pouvoir). Les
discussions au Parlement n’ont duré que deux semaines, et il
en a résulté une maigre hausse de 3 milliards de L.E., qui
sera allouée à l’enseignement, à la santé et au soutien des
activités de jeunesse. Achraf Badreddine compte parmi les
100 députés de l’opposition qui ont annoncé leur opposition
au budget ainsi qu’au plan. « Les employés, payeurs
d’impôts, ne s’intéressent guère aux développements du
budget. Ils ne savent rien du plan de développement annuel
élaboré par le gouvernement. Ils savent seulement que ce
plan n’obéira jamais à leurs besoins, voire à leurs
ambitions », regrette-t-il. Car, malgré ses grandes lignes
qui paraissent réjouissantes, le budget cache d’importantes
déformations structurelles. Elles constituent le thème de ce
dossier.
Une répartition inégale des salaires
Malgré une hausse de 30 % pour les fonctionnaires,
dans le projet de budget 2008/2009, de 344 milliards de L.E.,
les salaires restent l’une de ses principales distorsions.
Cette hausse décidée par le président de la République pour
répondre à l’inflation, a fait passer les sommes allouées à
ce poste à plus de 78 milliards de L.E. Contre 61,7 pour
l’exercice 2007/2008. Mais la répartition de cette somme
entre les 5,9 millions de fonctionnaires va en faveur de la
haute administration. La majorité n’obtient en réalité que
des miettes, alors que les hauts fonctionnaires peuvent
toucher des dizaines de milliers de L.E. par mois
puisqu’aucun plafond n’est fixé à leurs primes. Une étude du
Centre égyptien des études économiques, élaborée par Omneya
Helmi, dévoile que le salaire total du plus petit
fonctionnaire, primes comprises, est de quelque 261 L.E. par
mois, soit seulement le quart du salaire moyen des
fonctionnaires qui s’élève à 1 012 L.E. mensuelles. « Alors
que la norme mondiale exige que le salaire d’un nouvel
embauché soit de la moitié du salaire moyen », souligne
Helmi.
Outre le déséquilibre des salaires entre hauts et
petits fonctionnaires, un autre existe au niveau de
l’administration. En effet, les salaires des employés de
municipalité sont les plus faibles en dépit de
l’augmentation de leurs primes de 25 à 80 %, qui entrera en
vigueur avec le nouvel exercice fiscal. Mais elle reste
insignifiante comparée aux primes des employés des autres
administrations publiques, qui varient entre 250 et 350 %,
comme le fait savoir Achraf Badreddine, député (Frères
musulmans) et membre de la commission du plan et du budget.
Cette distorsion provient surtout du fait que le salaire
payé aux fonctionnaires est constitué d’un salaire fixe très
faible, ne représentant que 20 % de la somme perçue chaque
mois. Le reste est constitué de multiples formes de primes.
De plus, cette année, le ministère des Finances, qui
élabore le budget, a alloué une somme de 17 milliards de L.E.
sous forme de « réserves pour salaires ». Alors Achraf
Badreddine s’insurge : « Qu’est-ce que c’est que cette
dénomination ambiguë qui permet au gouvernement de gaspiller
une si grande somme, sans aucun suivi ni transparence ? ».
Et d’ajouter que ce chiffre représente 20 % de l’ensemble
des sommes allouées aux salaires, alors que normalement les
réserves allouées à une clause ou l’autre ne doivent pas
dépasser les 5 %. « Ces milliards seront le plus
probablement distribués selon les aveux des responsables »,
estime Achraf Badreddine. Reste à dire qu’à cause de cette
répartition injuste des salaires, la grande majorité des
fonctionnaires soutiennent des familles en deçà du seuil de
la pauvreté (fixé par mois et par chaque individu à 161 L.E.).
« Une famille se compose en moyenne de 4 personnes en
Egypte. Il faut donc que le salaire minimum du fonctionnaire
soit de 660 L.E. par mois », estime Omneya Helmi.
Des subventions énormes
En ce qui concerne les subventions, 133,5 milliards de
L.E. leur sont allouées pour l’exercice 2008-2009. Ce volume
énorme cache un manque tout aussi important d’efficacité et
d’égalité. Car le total des subventions représente le quart
des dépenses publiques, contre 1 % en Afrique du Sud, 6 % en
Croatie ou 16 % en Tunisie. « Il faut plutôt penser à
améliorer la qualité de l’enseignement et de la santé, et
aider les agriculteurs notamment du Sud. C’est ainsi que la
population pourra ensuite se passer des subventions »,
estime l’économiste Omneya Helmi, qui préfère l’approche du
renforcement des capacités au lieu de la subvention des
prix. L’idée est simple. Ceux qui dépensent une grande
partie de leurs revenus à payer un enseignement trop cher
(et de très mauvaise qualité), se retrouvent obligés de
faire la queue pour acheter du pain subventionné. Il faut
donc bouleverser cette situation.
La subvention au pain — à elle seule — passe à plus de
12 milliards de L.E., contre 9 dans l’exercice précédent.
L’Egypte — qui importe plus de la moitié de son blé — paye
cher la crise mondiale qui conduit à la hausse des prix des
produits alimentaires. Pire, il semble que cela est de
l’argent jeté par les fenêtres. Car en fait, le gouvernement
qui a dû entreprendre cette hausse, semble incapable de
freiner la vente de la majorité de la farine subventionnée
sur le marché noir (à un prix équivalent à 1525 % de son
prix subventionné). « Il vaut mieux que le gouvernement
vende de la farine au prix du marché, et achète le pain des
boulangeries, pour le vendre ensuite à ceux qui en ont
vraiment besoin à un prix subventionné », propose Ibrahim
Al-Essawi, expert économique à l’Institut de planification.
Le Saïd, la région la plus démunie, reçoit 40 % seulement du
pain subventionné. De plus, le pain est principalement vendu
dans les villes alors que 95 % des villages les plus pauvres
du pays sont situés au Saïd.
Mais la plus grande des anomalies provient de la
subvention à l’énergie. En ce qui concerne son volume, elle
est équivalente aux salaires de 6 millions de
fonctionnaires. C’est cinq fois le budget alloué à la santé
et le double du budget de l’enseignement. En raison de la
hausse des prix des produits pétroliers importés, notamment
le gasoil et le gaz naturel, le chiffre passera à quelque
100 milliards de L.E. en 2008-2009, contre 40 milliards,
deux ans auparavant. Là encore, le budget qui est applicable
dès le 1er juillet n’aborde toujours pas la question de
l’équité de la répartition de ces allocations. Pourtant, la
Banque mondiale avait prouvé en 2005 que la classe la plus
riche s’empare de 34 % de la subvention de l’énergie, alors
que la plus pauvre en obtient 13 % seulement. Ainsi, depuis
deux ans le gouvernement annonce-t-il des remèdes sans
pouvoir régler ce problème. Ironiquement, le nouveau budget
révèle que les mesures prises approfondissent cette
anomalie. Par exemple, selon le rapport du Parlement sur le
budget, la très récente hausse des prix des carburants
pèsera plus sur le secteur des transports que sur la
vingtaine d’usines lourdement dépendantes du gaz naturel
subventionné.
En chiffre, la subvention allouée au gasoil sera
réduite de 4,5 milliards de L.E., soit presque le triple de
la baisse allouée au gaz naturel destiné à des usines de
ciment, de porcelaine, d’engrais ou de fer à béton, toutes
énormément profitables. « Ces usines sont majoritairement
possédées par 6 investisseurs », note Ibrahim Al-Essawi,
expert économique. Le poids politique de ces investisseurs
est très lourd, semble-t-il. L’un d’eux, Ahmad Ezz, appelé
l’empereur du fer à béton, est le président de la commission
du budget et du plan au sein du Parlement, l’autre, Mohamad
Aboul-Einein, le propriétaire d’un royaume de porcelaine,
comme il aime se nommer, est le président de la comission de
l’industrie et de l’énergie. La boucle est donc bouclée.
L’inégalité de l’impôt sur le revenu
Les distorsions sont autant présentes dans les revenus
que dans les dépenses. Dans ce contexte, les impôts, source
principale des recettes, sont plus payés par les employés
que par leurs employeurs, en dépit des taux record de
profitabilité dans tous les secteurs. Ainsi, les
particuliers paieront-ils quelque 17 milliards de L.E. en
impôts, un montant légèrement inférieur aux grandes sociétés
anonymes privées. Et équivalent au triple des impôts payés
par l’activité industrielle et commerciale des PME,
principaux employeurs privés. Un responsable au bureau
technique du ministre des Finances se défend en assurant que
cette situation va changer : « La preuve en est la hausse
graduelle des recettes provenant des grandes sociétés
anonymes. Celles-ci ont doublé : de 7 à 14 milliards en deux
ans. Il en est de même pour les impôts payés par les PME ».
Pour remédier à l’inégalité de l’impôt sur le revenu,
plusieurs voix se sont élevées pour demander sa révision.
Ainsi, la commission de l’industrie et de l’énergie au
Conseil consultatif, présidée par l’homme d’affaires Mohamad
Farid Khamis, avait-elle proposé de hausser à 25 % les taxes
sur les revenus annuels de plus de 50 millions de L.E. Une
proposition qui a été rejetée par le gouvernement.
Les recettes pourraient également considérablement
augmenter si le gouvernement déployait de plus grands
efforts pour récupérer les taxes non payées de différents
organismes publics. Ce chiffre est à hauteur de 60 milliards
de L.E., selon le bilan de l’exercice 2006-2007, discuté
récemment au Parlement. « En récupérant 6 milliards de L.E.
par an, cela permettra d’augmenter les recettes sans toucher
aux couches à revenus limités », argumente Achraf Badreddine,
qui estime que ces sommes supplémentaires, une fois
récupérées, pourront servir à augmenter les allocations à la
santé ou à l’enseignement, deux secteurs vitaux gravement en
régression.
Dossier réalisé par
Marwa Hussein
Salma Hussein