Débats.
Comment appréhender l’analyse de la quête identitaire. C’est
l’une des réflexions du colloque Les sciences sociales à
l’épreuve du monde contemporain, organisé par le CEDEJ.
Rencontre en hommage à Alain Roussillon, son ancien
directeur disparu il y a un an.
Identités arabes en recomposition
C’est
dans l’auditorium du CFCC (Centre Français de Culture et de
Coopération) que s’est déroulée la première journée de
conférence, organisée par le CEDEJ (Centre d’Etudes et de
Documentation Economiques et Juridiques), en collaboration
avec l’IREMAM (Institut de Recherche et d’Etude sur le Monde
Arabe et Musulman), l’IISMM (Institut d’Etude de l’Islam et
des Sociétés du Monde Musulman) et la Chaire d’histoire
contemporaine du monde arabe du Collège de France, sur une
durée de trois jours.
La première journée était consacrée à la « formation des
sciences sociales », et s’intéressait en particulier à la
manière dont ces dernières devaient appréhender l’analyse de
la quête identitaire musulmane. Intervenant à la place de
Mohamad Arkoun qui n’avait pu être présent, Jean-Claude
Vatin du GSRL (Groupe Sociétés, Religions, Laïcité) pointait
du doigt l’éclatement géographique des musulmans, et la
difficulté de lier entre eux musulmans d’Ouzbékistan et
musulmans sénégalais par exemple, hors de leur attachement
confessionnel.
Elizabeth Picard, chercheuse à l’IREMAM, a tenté « un regard
décentré sur le Machreq arabe », à travers lequel elle a
mené une réflexion sur la manière dont les sciences sociales
doivent appréhender les nouvelles questions identitaires.
Axant son analyse sur les identités culturelles qui ont fait
leur apparition au Liban pendant la guerre civile de 1981,
elle pointe « l’érosion des anciennes formes identitaires
dominantes construites soit sur la référence nationale soit
sur la référence professionnelle et fonctionnelle. En pleine
guerre civile se façonnent les formes primordiales de
l’identité, qui s’appuient sur des attributs culturels, sur
un passé collectif retravaillé par la mémoire, sur la
religion et sur un enracinement au territoire ».
A travers l’étude du « cas libanais », elle pose la question
du rapport entre violence politique et identités
culturelles. Deux pôles s’affrontent à ce sujet : celui des
sciences sociales dites « normales », pour qui les identités
sont de fait l’expression d’attentes universelles, et celui
qui développe des paradigmes spécifiques comme les « Area
Studies ». Ici, dans le contexte de guerre civile, la
violence devient un « analyseur » du politique. La
chercheuse lie, dans son intervention, le cas du Liban à
celui de l’Egypte, ce dernier endossant les attributs de «
contre-modèle » libanais. Ces deux modèles s’opposent dans
leur rapport à la construction identitaire et à la part que
la violence y tient. Le Liban a été très précoce car dès le
début de la guerre, le champ des recherches sur la violence
politique et identitaire a vite supplanté les recherches sur
l’Etat et sur la construction du politique dans un sens plus
traditionnel. Elizabeth Picard explique qu’ « il y a une
intimité du politique et de la violence, cette dernière
étant structurante du processus politique, de ses alliances
et de ses antagonismes ». Les chercheurs égyptiens des
années 1980 et 90, à l’inverse de ceux du Liban, se sont
davantage penchés sur la question de la réforme et de la
modernisation de l’Etat, et ont contourné le problème des
questions identitaires sans les désamorcer. « En Egypte, on
pense l’identité nationale comme l’identité de l’Etat »,
ajoute la chercheuse. Elle insiste sur l’utilité évidente
des sciences sociales, qui s’appliquent à « démythifier »
l’illusion selon laquelle la construction identitaire serait
un processus harmonieux, mais au contraire le voit comme une
construction conflictuelle où intervient éventuellement la
violence.
Hernando Salcedo, de l’Universidad Externado de Colombia,
s’est aussi attardé sur cette « renaissance » de l’identité
arabe, qu’il a appréhendée dans le nord de la Colombie, sur
la côte Atlantique, où de nombreux immigrants arabes sont
installés. Il explique qu’il y a eu deux vagues de migrants,
les premiers venant majoritairement de Syrie, du Liban et de
Palestine à la fin du 19e siècle, et une autre de
Palestiniens dans les années 1980. Il se dit stupéfait
d’avoir pu observer à quel point la cinquième génération
d’immigrés, par ailleurs parfaitement intégrée dans la
société et la politique colombienne, manifeste un regain
d’intérêt pour ses racines. Alors que la langue arabe avait
été totalement remplacée par l’espagnol, beaucoup de jeunes
gens étudient l’arabe, et selon Salcedo, « on ressent une
vraie nostalgie arabe à l’origine d’une quête identitaire ».
De nouveaux phénomènes, qui obligent les chercheurs à
affiner leurs outils d’analyses. Le colloque Les sciences
sociales à l’épreuve du monde contemporain a été un petit
pas sur cette voie.
Louise Sarrant