Agriculture.
Dans le village de Kafr Yaacoub dans le Delta, les vers de
terre, d’habitude craints pour les ravages qu’ils causent
aux plantations, s’attaquent pour la première fois aux
habitations.
Des scènes de thriller
Cela
fait deux semaines que les villageois de Kafr Yaacoub, à
Kafr Al-Zayat, s’habituent aux visites officielles. Des
hauts responsables des ministères de l’Agriculture, de la
Santé ainsi que des journalistes fréquentent quotidiennement
cette localité du gouvernorat de Gharbiya, dans le Delta.
Depuis qu’il a été envahi par des colonies de vers, ce
village minuscule a défrayé la chronique et occupe de plus
en plus de place dans l’agenda des responsables locaux.
Le 5 juin dernier, une villageoise a découvert dans la
cuisine un ver noir de 10 cm de long. Elle a essayé de
l’attraper, mais il a glissé de sa main. En se penchant pour
le chercher, la femme fut surprise de trouver toute une
colonie de vers partout dans la maison. « J’ai couru vers le
champ où travaille mon mari, mais celui-ci était déjà
sollicité par un voisin pour l’aider à lutter contre une
autre invasion d’invertébrés nuisibles, mais cette fois-ci
dans les champs », raconte Oum Ibrahim, qui se rappelle
l’image du village ce jour-ci.
« Mes voisines couraient avec leurs enfants à droite et à
gauche, les murs des habitations étaient quasi couverts de
ces vers à tel point qu’on a eu l’impression qu’ils sont
peints de noir », poursuit-elle. Les habitants ont tout de
suite commencé à contacter leurs députés au Parlement et au
Conseil municipal, la police mais aussi des journalistes
pour aider à médiatiser leur drame et accélérer les secours.
« Dans un premier temps, ils nous ont accusés d’exagérer une
situation habituelle à laquelle les paysans devaient être
habitués », affirme Mohamad Amine, l’un des habitants. Et
d’ajouter: « Ce ver est celui qui attaque les plantations de
légumes et de coton, mais c’est la première fois qu’on le
voit en cette énorme quantité et qu’il envahit les
habitations ».
Mais face à la persistance des habitants, une équipe
composée de 16 médecins et de trois ambulances a fait le
tour du village pour examiner les habitants qui craignaient
de contracter une maladie suite à ce contact permanent avec
les vers. De son côté, le ministère de l’Agriculture,
premier responsable de la lutte contre les invertébrés, a
mis en place une équipe pour pulvériser d’insecticides les
200 feddans qui représentent la totalité des terrains
agricoles du village, ainsi que ses 226 habitations.
L’équipe dépêchée par le ministère de l’Agriculture a décidé
de creuser une tranchée entre les terres agricoles et les
habitations et d’y verser de la chaux vive pour couper le
chemin aux vers. Cependant, le directeur du département de
l’agriculture dans le gouvernorat de Gharbiya, Ibrahim Oqda,
essaye d’amoindrir la gravité du problème ; il estime que «
ces mesures avaient surtout pour objectif de calmer les
habitants qui ont été pris de panique ». Il ajoute que la
présence du ver au village est normal à cause de la culture
de maïs et de pommes de terre. Autre explication : c’est la
canicule qui a frappé le pays ces derniers jours qui a amené
les vers à fuir la chaleur et chercher un abri dans les
habitations.
Le ver de terre vit 15 jours avant d’entrer dans son cocon.
Le papillon qui en sort met jusqu’à 400 œufs en une saison.
Cette fois, ce qui a aidé à la multiplication du nombre de
vers de terre, c’est que la canicule est survenue un peu
plus tôt que d’habitude, alors que les paysans n’avaient pas
encore saupoudré leur terrain d’insecticides.
Le danger du ver est avant tout d’ordre économique, il
ravage les feuilles vertes des légumes et du maïs, ce qui
influe négativement sur la qualité et la quantité de la
récolte.
L’invasion des vers a révélé le besoin d’un plus grand
nombre d’agronomes qui assurent aux paysans un encadrement
technique. « La ville de Kafr Al-Zayat, dont dépend le
village touché, ne dispose que de 520 agronomes pour ses 380
000 feddans cultivés. Vu leur nombre limité, les agronomes
n’arrivent plus à accomplir leur travail », dénonce Mohamad
Hachem, responsable au ministère de l’Agriculture. Les deux
députés parlementaires qui représentent le village ont
présenté des interpellations pour obtenir une explication
scientifique à ce phénomène nouveau pour le village, ainsi
qu’aux risques de le voir se répéter dans l’avenir. Le
député met en question l’efficacité des moyens de prévention
mis en place par le ministère de l’Agriculture. « Je demande
également la formation d’une commission d’enquête pour
recenser les dégâts afin d’indemniser les villageois dont
les champs de maïs et de pomme de terre ont été atteints
d’autant plus que leur récolte est leur seul gagne-pain »,
déclare le député Amine Radi.
Mais les habitants ont été indemnisés de manière indirecte.
Suite aux instructions du gouverneur qui a visité le village
en personne, une campagne de nettoyage a été lancée, les
champs et les terrains ont été débarrassés des ordures qui
les remplissaient. La seule route reliant le village à la
ville principale de Kafr Al-Zayat est en train d’être
macadamisée.
Aujourd’hui, le calme est revenu au village de Kafr Yaacoub.
« Nous vivons nos plus beaux jours. En dehors des saisons
électorales, nous n’avons pas l’habitude de voir les
responsables. Or, depuis ce problème, nous nous trouvons au
centre du monde », affirme un habitant sur un ton de
satisfaction.
Héba
Nasreddine