Démographie.
Abdel-Salam Hassan,
démographe, estime que les politiques adoptées jusqu’ici
l’ont été en vase clos, sans la participation de la société.
Entretien.
« Seule la stratégie du développement global
peut juguler ce problème »
Al-Ahram
Hebdo : Comment voyez-vous cette campagne nationale lancée
ces jours-ci pour confronter la croissance démographique ?
Abdel-Salam Hassan :
A mon avis, cette campagne est intervenue tellement en
retard qu’elle n’a aucun sens. Nous avons en Egypte un
problème démographique qui existe depuis 60 ans. Dans les
années 1970, on avait commencé à prendre le bon chemin pour
le résoudre. Et c’était par la voie du développement. C’est
alors que le gouvernement a levé le slogan que le
développement est la meilleure solution pour confronter la
croissance démographique. C’est-à-dire que si l’on a un
développement global, dans le domaine de la santé, de
l’éducation et de l’économie, on pourra alors cesser de se
plaindre d’un problème démographique, puisque le citoyen va
se transformer d’une force consommatrice en une autre
productive. Et la croissance démographique deviendra un
facteur de puissance. Cette tendance vers le développement
était, en fait, une tendance mondiale qui a été lancée
durant la réunion internationale de la population, tenue à
Budapest en 1974. Les pays du tiers-monde ont déclaré, lors
de cette réunion, l’adoption de cette idée. Une vision qui
n’avait pas plu aux Etats-Unis et aux pays européens, dont
le seul souci était d’exporter.
C’est alors qu’un immense projet a été lancé, en Egypte,
prenant le titre de « La population et le développement ».
Celui-ci, financé par des donations extérieures, avait
concentré ses efforts sur le développement de plus de 3 000
villages. De bons résultats ont été ressentis en ce temps.
Aziz Al-Bendari fut l’esprit de
cette initiative. C’est lui qui l’a lancée et a réussi à
obtenir des financements étrangers pour la soutenir.
— Mais qu’est-ce qui s’est passé par la suite ?
— En 1985, la situation s’est tellement renversée. Et sans
aucun prélude, ce projet de développement a été complètement
annulé et le gouvernement a opté pour une autre stratégie,
dite de santé pour contrer la croissance de la population.
Le ministère de la Santé a commencé alors à distribuer des
moyens de contraception aux femmes, pilules et stérilets, et
à présenter des leçons du planning familial aux mères de
famille. On ne peut pas nier que cette évolution avait connu
du succès, puisque beaucoup de familles, notamment
instruites, ont été convaincues.
— Mais malgré ce progrès, dont vous parlez, la croissance a
doublé durant les dix dernières années. Qu’en pensez-vous ?
— Oui, la croissance a effectivement doublé et on prévoit
aussi une autre croissance dans un temps à venir. C’est la
structure pyramidale de la population qui est derrière cette
croissance. La tranche de population qui est âgée de moins
de 15 ans est large et représente plus de 37 % de la
société. Alors, les femmes de cette tranche vont rester dans
la phase de maternité éventuelle, une longue période jusqu’à
l’âge de 49 ans. Devant cet état des lieux, on ne va jamais
sentir une diminution des naissances, et tous les projets
démographiques n’auront aucun effet.
— Alors comment peut-on sortir de cette impasse ?
— Seule la stratégie du développement global peut juguler ce
problème, et cela en parallèle avec les projets de santé du
planning familial. Mais ce développement doit être orienté.
C’est-à-dire qu’il faut choisir des projets qui ont des
influences directes sur la réduction du taux de natalité.
Comme par exemple le développement de l’éducation et de la
santé, l’alphabétisation, ou la promotion du travail
de la femme. A cet égard, il y a plusieurs exemples. La
Chine avec plus d’un milliard de citoyens et l’Inde qui lui
est très proche ont réussi à résoudre ce problème en
transformant leur peuple en une main-d’œuvre qui participe
au processus de développement.
— Le modèle de la Chine, selon lequel le troisième
enfant ne doit pas profiter de subvention gouvernementale,
pourrait-il être applicable en Egypte ?
— Bien sûr que non. Il y a premièrement une différence de
culture entre les deux peuples. Ensuite, il y a une grande
confiance entre les Chinois et leurs dirigeants.
Quant à l’Egypte, les Egyptiens sont en conflit continuel
avec leurs gouvernants, en manque de crédibilité.
— Le gouvernement parle, ces jours-ci, de nouvelles
politiques démographiques, qu’en pensez-vous ?
— A mon avis, ces politiques, comme les précédentes, vont
être vouées à l’échec. Chaque politique a certainement des
objectifs. C’est souvent au sein du comité des politiques du
PND ou dans l’Assemblée du peuple, que ces politiques sont
adoptées. Elles parviennent alors aux gens sous forme de
documents signés soit par un ministre quelconque ou même par
le président de la République. Et cela sans prendre l’avis
de la population sur le fait de savoir si ces politiques
répondent à ses besoins ou pas. Les politiques
démographiques, d’une façon particulière, ne peuvent pas
être exécutées sans la participation de la société. La
société civile doit jouer un grand rôle dans la lutte contre
la croissance démographique.
Il ne faut pas oublier que c’était la société civile qui
avait pris l’initiative, dans les années 1960, du planning
familial. « L’Association de l’enfant » à
Maadi à été la première. La
société civile est plus proche des gens que le secteur
gouvernemental et aussi la plus apte à changer les
orientations des gens et à en connaître les réels besoins.
Propos recueillis par Aliaa Al-Korachi