Démographie.
Souvent par appels patriotiques et parfois par l’usage de
personnages humoristiques, les campagnes pour le planning
familial n’ont eu finalement que peu de résultats.
Hassanein et Mohamadein toujours dans la course
Limitation,
contrôle des naissances ou planning familial ? S’agit-il de
deux termes voulant dire la même chose ou de conceptions
différentes avec le but finalement identique qu’il y ait
moins de bouches à nourrir dans cette vallée du Nil
surpeuplée ? Le poids des mots compte en fait et à chaque
temps son vocabulaire. Les premières campagnes datent de
1957 en quelque sorte et à l’époque, on parlait sans
ambages, on disait limitation des naissances et on
signalait, c’était l’époque triomphante du nassérisme, que
les ressources du pays ne pouvaient pas s’adapter à la
hausse continuelle de la population « même après la
construction du Haut-Barrage ». Les premières campagnes ont
d’une certaine manière brisé un double tabou. D’une part, on
débattait sur les lieux publics des questions qui faisaient
auparavant partie de l’intimité, surtout dans une société
conservatrice et d’autre part, on s’attaquait à des
traditions bien ancrées, en rapport avec l’usage bien connu
dans les zones rurales de se prévaloir d’une grande famille,
en guise de solidarité et de soutien. Cela sans oublier les
croyances religieuses interdisant toute ingérence humaine
dans une destinée prescrite d’avance. Mais à l’époque, on
est allé tambour battant dans la campagne. On choisissait
des termes sérieux et clairs, le tout dans le cadre du
discours enthousiaste et triomphal de l’époque. Des unités
ont été créées dans les gouvernorats pour relever le niveau
d’hygiène de la femme et de l’enfant en « régulant les
périodes de grossesse, en interdisant les grossesses non
souhaitées, en luttant contre l’avortement ».
On a continué sur cette lancée et le 16 novembre 1961
était annoncé que se tiendrait au Caire, capitale de
la République arabe unie, en mars une conférence
internationale sur la limitation des naissances. « Le Caire
sera le centre de rayonnement ... Les plus grands médecins
du monde, les professeurs de gynécologie et de chirurgie
d’Amérique, d’Europe et d’Afrique viendront », lit-on dans
la presse. Et le tout se poursuit dans cet esprit d’adhésion
qui dominait, le cheikh d’Al-Azhar Mahmoud Chaltoute
affirmant le 23 février 1962 que la limitation des
naissances était admise.
Ce langage volontaire avait sans doute peu d’effets, du
moins pas tous les effets escomptés. Un autre congrès
international en mai 1963 témoignait de slogans plus
virulents : « Si l’on laissait les choses aller sans
contrôle, les habitants de la RAE seront de 78 millions dans
40 ans, une augmentation qui dépassera tout ce qu’on aura pu
faire pour relever le niveau de vie » ... Presque exact ;
comme prévision.
La vérité à tout prix
La bataille se poursuit et on vante les qualités des
contraceptifs. « Les pilules de contrôle de naissance
doivent être aussi bon marché que les comprimés d’aspirine,
à la portée de tous ». Et l’on mesure le succès de la pilule
: « 60 % dès le début de l’application de l’appareil en
plastique ». La propagande se poursuivait et l’on voyait
tout l’establishment se mobiliser. Un Conseil suprême de
planning familial était créé en janvier avec des
représentants de l’Union socialiste arabe, parti unique, et
de 7 ministères. Les associations, les centres, les écoles,
les lieux de culte, les centres de jeunesse étaient enrôlés
dans cette bataille et même les associations privées comme
le Cairo Women’s Club, un des derniers avatars de l’ancienne
bourgeoisie. Et voici qu’un autre slogan est levé : « Le
planning familial est une tâche politique avant qu’elle ne
soit technique ».
Un vrai parcours de combattant qui a épousé les contours de
l’idéologie en place. Le plus intéressant reste cette
campagne médiatique. « Hassanein et Mohamadein dans une
course contre la montre ». L’un de ces héros était l’exemple
à suivre. Il avait deux enfants seulement. Il avait bonne
santé. Sa femme était rayonnante et il avait un bon revenu.
Mohamadein, lui, était le mauvais exemple de l’homme qui se
laissait aller aux traditions. Il avait un grand nombre
d’enfants, juste pour s’enorgueillir, mais sans pouvoir leur
faire quoi que ce soit.
Dans toutes ces représentations, il y a toujours un heureux
et un malheureux, le dernier étant le père d’une famille
nombreuse. Les personnages caricaturaux et les dessins
humoristiques venaient s’ajouter aux héros des feuilletons
et autres. Mais somme toute, rien n’y fait comme le prouvent
les derniers cris d’alarme qui ont précédé ces dernières
années de campagnes, d’ailleurs plus scientifiques que
plaisantes. Aujourd’hui, on est dans l’esprit nouveau, celui
de la jeunesse dorée. Pourra-t-il influencer ? De toute
façon, Mohamadein semble victorieux jusqu’à présent.
Ahmed
Loutfi