Al-Ahram Hebdo, Dossier | Une croissance Exponentielle
  Président Morsi Attalla
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 18 au 24 juin 2008, numéro 719

 

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Dossier

Démographie. L’explosion démographique serait à l’origine de tous les maux. C’est du moins ce qu’affirme le gouvernement pour expliquer les difficultés actuelles qu’il peine à résoudre. Mais avec 3 nouveaux bébés à la minute et presque 80 millions d’habitants, la question va aussi au-delà de la simple propagande.

Une croissance Exponentielle

Menat Khoufou, nourrice du roi Khéops ... Elle donne son nom à cette région de la Moyenne-Egypte, Minya. Aujourd’hui, elle est la ville mère qui fait plus d’enfants que dans n’importe quel autre coin du pays. Un peu plus de 4 millions d’habitants, mais la moyenne d’enfantement est de loin la plus élevée : 22,7 par mille. Sur la route de Salah Salem, en direction d’Héliopolis, le quartier du président, s’élèvent les pancartes d’une nouvelle campagne de planning familial. Des slogans énigmatiques : « Faisons fonctionner notre cerveau ... on pourra tous apprendre, on pourra tous manger, on pourra tous se soigner ! ». L’occasion, le deuxième congrès national sur la population, le deuxième en 25 ans. « La croissance démographique constitue un défi majeur pour cette génération et les générations à venir », déclare le président Moubarak. Il dresse un tableau plutôt sombre : « Les spécialistes internationaux de la population prévoient que notre population comptera près de 120 millions en 2050 si nous réussissons à baisser le taux actuel (...) et 160 millions si nous maintenons les mêmes taux ».

Avec un enfant toutes les 20 secondes, l’Egypte s’approche des 80 millions d’habitants. Petit à petit, les affiches disparaissent. Direction sud, à environ 260 km au sud du Caire, rien n’indique que le discours prononcé dans la capitale trouve un écho ici.

Sur la rive Est du Nil se dressent les villages les plus pauvres de Minya. Au creux de la montagne, à environ 12 km de la ville, un de ces villages tombé dans l’oubli, Zawyet Sultan. Avec ses petites maisons, ses ruelles serpentées, ses échoppes médiocres et ses 12 000 habitants, le village est synonyme de pauvreté. Dans sa petite maison de deux pièces, Nagat est une maman de 10 enfants. Elle ne fait pas exception dans son village où la moyenne par famille est de 6 enfants, alors que dans l’ensemble de l’Egypte, la taille moyenne des familles est de 4,1, selon ce recensement effectué par l’Agence centrale pour la mobilisation publique et la statistique.

Nagat ne voyait qu’avantages à augmenter le nombre de sa famille. « C’est parce que je croyais que mon mari allait continuer le trajet avec moi », dit-elle, en allusion à la mort de son époux. Depuis 2 ans, elle prend en charge l’ensemble de sa famille, les enfants mais aussi les petits-enfants. Un seul fils peut effectivement l’épauler. Il a poursuivi le chemin de son père dans les carrières.

Tous les matins vers 6h, il part avec les autres hommes du village pour aller tailler des briques dans la montagne, pour 15 livres par jour. Une somme qui, avec une pension de 70 L.E. fournie par l’Etat, forme le budget de la famille. De part le poids de la tradition, les filles ne peuvent pas partir à la recherche de leur gagne-pain. C’est comme une insulte ici, dit-on. « Si l’une de mes filles commence à travailler, elle ne pourra pas se marier », croit Nagat. Elle préfère à la rigueur vivre dans la misère. Parce que c’est vraiment le seul portrait à dresser. Une vie primitive, pour ne pas dire préhistorique : pas de lit, pas de chaises, pas d’égouts, pas d’eau potable ... La nuit, avec ses enfants, ils s’allongent tous par terre sur le seul tapis, à côté d’une cuisinière qu’elle n’a pas utilisée depuis au moins quatre jours.

Selon le dernier rapport du développement, sur les 1 000 villages les plus démunis, 762 sont situés dans les gouvernorats du Fayoum, de Béni-Souef, de Minya, d’Assiout et de Sohag. D’après le même document, 66 % des habitants de la Haute-Egypte vivent en dessous du seuil de la pauvreté. Nagat avoue avoir commis une erreur en donnant naissance à tant d’enfants. « Ils ne sont pas faits pour leur temps. Je veux dire la cherté de la vie », se lamente-t-elle. Et si c’est à refaire ? Elle optera pour « deux ou trois enfants, pas plus ».

L’imbroglio, c’est que ce n’est pas à recommencer. En un quart de siècle, la population égyptienne a plus que doublé. La croissance naturelle est en baisse constante avec 19,4 pour mille, mais le défi majeur, c’est qu’aujourd’hui, une majorité d’Egyptiens sont en âge de procréer. Ce progrès enregistré étant en grande partie dû à la cherté de la vie, à la difficulté de se loger ou de trouver un travail a fait avancer l’âge moyen de mariage. Les campagnes de planning familial auraient aussi porté leur fruit, même si elles n’étaient pas assez larges et émanant d’une politique plus vaste et mieux ciblée.

Les premières avaient ainsi leur atout. Elles permettent pour la première fois de briser une sorte de tabou à la fois de tradition et de religion. (lire page 5). Les Egyptiens ont toujours tendance à croire qu’avoir beaucoup d’enfants signifie une gloire. Une famille nombreuse vaut plus de respect, et en même temps, l’on croit qu’un planning familial s’oppose à la religion. Empêcher un enfant de naître serait agir contre la volonté de Dieu. Bref, la notion de petite famille est peu populaire.

Le gouvernement réussit pourtant à commercialiser l’idée de contraceptifs, la pilule en particulier. Et puis parvient à rallier les plus grandes instances religieuses du pays, Al-Azhar et l’Eglise copte, à sa campagne de planning familial. La stratégie de l’Etat se limitait pourtant à convaincre la femme d’avoir recours à la contraception, mais sans véritable effort de développement pour épauler cette idée.

Ainsi le résultat a-t-il été minime. Une baisse de 4 pour mille de la croissance démographique, comme s’était fixé le régime, ne ressemble qu’à une goutte d’eau face au tsunami démographique. Le régime lui-même qualifie de mère de tous les maux cette explosion : elle absorbe les richesses du pays, entrave le développement, mène à la détérioration du niveau des services publics ... Tous les échecs enregistrés par les différents gouvernements successifs, on les attribue à ces Egyptiens qui « n’arrêtent pas de faire des enfants ».

L’exemple de l’Asie

Le premier ministre Ahmad Nazif n’a pas hésité à déclarer lors du récent congrès que « la croissance démographique a empêché l’Egypte d’évoluer comme l’ont fait les Tigres asiatiques ». Le député Esmate Al-Sadate inverse la question et se demande : « Pourquoi les pays asiatiques, aussi peuplés soient-ils, ont réussi à faire ce boom économique et l’Egypte a-t-elle reculé ? ». C’est parce que la lutte contre la croissance démographique se situe indépendamment du processus de développement, contrairement à la politique adoptée par l’Egypte il y a une soixantaine d’années. L’idée était de favoriser le développement ou la croissance économique par village et le poids démographique serait vu plutôt comme un facteur positif. L’Egyptien devrait passer de consommateur à producteur. L’Egypte a plus tard privilégié la contraception moderne pour diminuer la natalité, au détriment du développement ou d’autres moyens. On est passé à la démographie tout court au lieu d’une démographie politique, estime le démographe Abdel-Salam Hassan (lire entretien). La nouvelle campagne de planning familial serait ainsi un peu tardive et peu efficace. « Le gouvernement se moque de nous en affirmant que tous ses échecs sont dus à la démographie galopante », affirme Sadate. La politique de l’Etat a besoin d’être révisée et la politique de planning familial d’être repensée.

 A l’occasion du congrès, les ministres et hauts responsables de l’Etat n’ont cessé de brandir le catastrophisme sans toutefois fournir de véritables solutions. Quelles mesures envisagent-ils de prendre pour réglementer les naissances à part ces affiches dans la rue ou ces annonces dans la presse qui ont disparu au lendemain du congrès ? On lance un « j’accuse » contre les Egyptiens, sans qu’aucune nouvelle politique ne soit à l’horizon.

 

Entre atout et fardeau

Les experts, eux, veulent dépasser les données statistiques et les chiffres. « Cette évolution démographique lourde peut se transformer en atout », croit Hassan. On ne cesse de véhiculer l’exemple asiatique, la Chine et l’Inde en particulier qui ont su orienter leur population vers la production nationale pour devenir parmi les plus grands pays exportateurs au monde. Certains appellent ainsi à promulguer une nouvelle loi pour contrôler le taux de croissance. L’idée serait de priver le troisième enfant de toute subvention, de la gratuité de l’enseignement aux différents services sociaux. Mais que faire dans un pays où le taux d’analphabétisme est très élevé ? L’Egypte compte en effet d’après le dernier recensement 17 millions d’analphabètes. Ceci sans compter les évadés du système scolaire. Une punition de ce genre ne fera qu’amplifier la crise. D’autres experts parlent plutôt de récompenses pour encourager les gens à avoir moins d’enfants. Offrir par exemple ou promettre des terrains agricoles aux familles de deux enfants ou moins.

D’une certaine manière, on a l’impression qu’on est face aux effets conjugués de plusieurs crises et que personne n’est capable de fixer l’ordre de priorité d’un règlement. La question de la croissance démographique est donc tout un raccourci sur les points de vue, causes et effets. S’il y a manque de conscience à l’égard de la vertu de la famille nucléaire à deux par exemple, c’est en raison du maintien de l’illétrisme. En plus, il y a une sorte de confiance perdue entre le gouvernement et les couches sociales défavorisées surtout. Celles-ci, comme d’ailleurs toutes les couches, ne sont jamais invitées à participer au processus d’élaboration des différentes politiques, d’où ce sentiment que l’on pourrait qualifier de « m’enfichisme ». Faire des enfants, c’est peut-être ce qui reste à des laissés-pour-compte qui vivent des difficultés inouïes au quotidien.

Une volonté politique est surtout requise. Si l’explosion démographique sera toujours considérée isolément, l’Egypte ne parviendra jamais à la maîtriser. Beaucoup d’observateurs estiment ainsi que cette nouvelle prise de conscience, aussi faible soit-elle, n’est qu’un moyen pour éviter au gouvernement de faire son mea culpa sur une crise alimentaire et une société de plus en plus appauvrissante ou encore sur le peu de succès des politiques précédentes de planification familiale. En général, la règle est que lorsque la croissance démographique progresse plus vite que celle économique, le produit national brut par habitant diminue, entraînant des disparités sociales et économiques. C’est-à-dire si les Egyptiens enfantent comme « des lapins », la croissance économique, elle, avance comme « une tortue ».

Samar Al-Gamal

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Egypte

Population : 78,7 millions d’habitants dont 3,9 millions d’expatriés.

Taux de croissance démographique en 10 ans : 24,7 %

56,9 % de la population vivent dans les zones rurales.

48,8 % de la population est fait de femmes.

La taille moyenne des familles : 4,1 enfants.

15,3 millions d’Egyptiens ont moins de 15 ans,

soit 26 % de la population.

La densité humaine : 2 000 habitants par kilomètre carré.

Le nombre d’analphabètes : 17 millions, dont 61 % de filles.

Le taux de chômage y est estimé à près de 9,7 %.

 

* Selon le dernier recensement de 2006

 

 




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