Démographie.
L’explosion démographique serait à l’origine de tous les
maux. C’est du moins ce qu’affirme le gouvernement pour
expliquer les difficultés actuelles qu’il peine à résoudre.
Mais avec 3 nouveaux bébés à la minute et presque 80
millions d’habitants, la question va aussi au-delà de la
simple propagande.
Une croissance Exponentielle
Menat
Khoufou, nourrice du roi Khéops ... Elle donne son nom à
cette région de la Moyenne-Egypte, Minya. Aujourd’hui, elle
est la ville mère qui fait plus d’enfants que dans n’importe
quel autre coin du pays. Un peu plus de 4 millions
d’habitants, mais la moyenne d’enfantement est de loin la
plus élevée : 22,7 par mille. Sur la route de Salah Salem,
en direction d’Héliopolis, le quartier du président,
s’élèvent les pancartes d’une nouvelle campagne de planning
familial. Des slogans énigmatiques : « Faisons fonctionner
notre cerveau ... on pourra tous apprendre, on pourra tous
manger, on pourra tous se soigner ! ». L’occasion, le
deuxième congrès national sur la population, le deuxième en
25 ans. « La croissance démographique constitue un défi
majeur pour cette génération et les générations à venir »,
déclare le président Moubarak. Il dresse un tableau plutôt
sombre : « Les spécialistes internationaux de la population
prévoient que notre population comptera près de 120 millions
en 2050 si nous réussissons à baisser le taux actuel (...)
et 160 millions si nous maintenons les mêmes taux ».
Avec un enfant toutes les 20 secondes, l’Egypte s’approche
des 80 millions d’habitants. Petit à petit, les affiches
disparaissent. Direction sud, à environ 260 km au sud du
Caire, rien n’indique que le discours prononcé dans la
capitale trouve un écho ici.
Sur la rive Est du Nil se dressent les villages les plus
pauvres de Minya. Au creux de la montagne, à environ 12 km
de la ville, un de ces villages tombé dans l’oubli, Zawyet
Sultan. Avec ses petites maisons, ses ruelles serpentées,
ses échoppes médiocres et ses 12 000 habitants, le village
est synonyme de pauvreté. Dans sa petite maison de deux
pièces, Nagat est une maman de 10 enfants. Elle ne fait pas
exception dans son village où la moyenne par famille est de
6 enfants, alors que dans l’ensemble de l’Egypte, la taille
moyenne des familles est de 4,1, selon ce recensement
effectué par l’Agence centrale pour la mobilisation publique
et la statistique.
Nagat ne voyait qu’avantages à augmenter le nombre de sa
famille. « C’est parce que je croyais que mon mari allait
continuer le trajet avec moi », dit-elle, en allusion à la
mort de son époux. Depuis 2 ans, elle prend en charge
l’ensemble de sa famille, les enfants mais aussi les
petits-enfants. Un seul fils peut effectivement l’épauler.
Il a poursuivi le chemin de son père dans les carrières.
Tous les matins vers 6h, il part avec les autres hommes du
village pour aller tailler des briques dans la montagne,
pour 15 livres par jour. Une somme qui, avec une pension de
70 L.E. fournie par l’Etat, forme le budget de la famille.
De part le poids de la tradition, les filles ne peuvent pas
partir à la recherche de leur gagne-pain. C’est comme une
insulte ici, dit-on. « Si l’une de mes filles commence à
travailler, elle ne pourra pas se marier », croit Nagat.
Elle préfère à la rigueur vivre dans la misère. Parce que
c’est vraiment le seul portrait à dresser. Une vie
primitive, pour ne pas dire préhistorique : pas de lit, pas
de chaises, pas d’égouts, pas d’eau potable ... La nuit,
avec ses enfants, ils s’allongent tous par terre sur le seul
tapis, à côté d’une cuisinière qu’elle n’a pas utilisée
depuis au moins quatre jours.
Selon le dernier rapport du développement, sur les 1 000
villages les plus démunis, 762 sont situés dans les
gouvernorats du Fayoum, de Béni-Souef, de Minya, d’Assiout
et de Sohag. D’après le même document, 66 % des habitants de
la Haute-Egypte vivent en dessous du seuil de la pauvreté.
Nagat avoue avoir commis une erreur en donnant naissance à
tant d’enfants. « Ils ne sont pas faits pour leur temps. Je
veux dire la cherté de la vie », se lamente-t-elle. Et si
c’est à refaire ? Elle optera pour « deux ou trois enfants,
pas plus ».
L’imbroglio, c’est que ce n’est pas à recommencer. En un
quart de siècle, la population égyptienne a plus que doublé.
La croissance naturelle est en baisse constante avec 19,4
pour mille, mais le défi majeur, c’est qu’aujourd’hui, une
majorité d’Egyptiens sont en âge de procréer. Ce progrès
enregistré étant en grande partie dû à la cherté de la vie,
à la difficulté de se loger ou de trouver un travail a fait
avancer l’âge moyen de mariage. Les campagnes de planning
familial auraient aussi porté leur fruit, même si elles
n’étaient pas assez larges et émanant d’une politique plus
vaste et mieux ciblée.
Les premières avaient ainsi leur atout. Elles permettent
pour la première fois de briser une sorte de tabou à la fois
de tradition et de religion. (lire page 5). Les Egyptiens
ont toujours tendance à croire qu’avoir beaucoup d’enfants
signifie une gloire. Une famille nombreuse vaut plus de
respect, et en même temps, l’on croit qu’un planning
familial s’oppose à la religion. Empêcher un enfant de
naître serait agir contre la volonté de Dieu. Bref, la
notion de petite famille est peu populaire.
Le gouvernement réussit pourtant à commercialiser l’idée de
contraceptifs, la pilule en particulier. Et puis parvient à
rallier les plus grandes instances religieuses du pays,
Al-Azhar et l’Eglise copte, à sa campagne de planning
familial. La stratégie de l’Etat se limitait pourtant à
convaincre la femme d’avoir recours à la contraception, mais
sans véritable effort de développement pour épauler cette
idée.
Ainsi le résultat a-t-il été minime. Une baisse de 4 pour
mille de la croissance démographique, comme s’était fixé le
régime, ne ressemble qu’à une goutte d’eau face au tsunami
démographique. Le régime lui-même qualifie de mère de tous
les maux cette explosion : elle absorbe les richesses du
pays, entrave le développement, mène à la détérioration du
niveau des services publics ... Tous les échecs enregistrés
par les différents gouvernements successifs, on les attribue
à ces Egyptiens qui « n’arrêtent pas de faire des enfants ».
L’exemple de l’Asie
Le premier ministre Ahmad Nazif n’a pas hésité à déclarer
lors du récent congrès que « la croissance démographique a
empêché l’Egypte d’évoluer comme l’ont fait les Tigres
asiatiques ». Le député Esmate Al-Sadate inverse la question
et se demande : « Pourquoi les pays asiatiques, aussi
peuplés soient-ils, ont réussi à faire ce boom économique et
l’Egypte a-t-elle reculé ? ». C’est parce que la lutte
contre la croissance démographique se situe indépendamment
du processus de développement, contrairement à la politique
adoptée par l’Egypte il y a une soixantaine d’années. L’idée
était de favoriser le développement ou la croissance
économique par village et le poids démographique serait vu
plutôt comme un facteur positif. L’Egyptien devrait passer
de consommateur à producteur. L’Egypte a plus tard
privilégié la contraception moderne pour diminuer la
natalité, au détriment du développement ou d’autres moyens.
On est passé à la démographie tout court au lieu d’une
démographie politique, estime le démographe Abdel-Salam
Hassan (lire entretien). La nouvelle campagne de planning
familial serait ainsi un peu tardive et peu efficace. « Le
gouvernement se moque de nous en affirmant que tous ses
échecs sont dus à la démographie galopante », affirme
Sadate. La politique de l’Etat a besoin d’être révisée et la
politique de planning familial d’être repensée.
A l’occasion du congrès, les ministres et hauts
responsables de l’Etat n’ont cessé de brandir le
catastrophisme sans toutefois fournir de véritables
solutions. Quelles mesures envisagent-ils de prendre pour
réglementer les naissances à part ces affiches dans la rue
ou ces annonces dans la presse qui ont disparu au lendemain
du congrès ? On lance un « j’accuse » contre les Egyptiens,
sans qu’aucune nouvelle politique ne soit à l’horizon.
Entre atout et fardeau
Les experts, eux, veulent dépasser les données statistiques
et les chiffres. « Cette évolution démographique lourde peut
se transformer en atout », croit Hassan. On ne cesse de
véhiculer l’exemple asiatique, la Chine et l’Inde en
particulier qui ont su orienter leur population vers la
production nationale pour devenir parmi les plus grands pays
exportateurs au monde. Certains appellent ainsi à promulguer
une nouvelle loi pour contrôler le taux de croissance.
L’idée serait de priver le troisième enfant de toute
subvention, de la gratuité de l’enseignement aux différents
services sociaux. Mais que faire dans un pays où le taux
d’analphabétisme est très élevé ? L’Egypte compte en effet
d’après le dernier recensement 17 millions d’analphabètes.
Ceci sans compter les évadés du système scolaire. Une
punition de ce genre ne fera qu’amplifier la crise. D’autres
experts parlent plutôt de récompenses pour encourager les
gens à avoir moins d’enfants. Offrir par exemple ou
promettre des terrains agricoles aux familles de deux
enfants ou moins.
D’une certaine manière, on a l’impression qu’on est face aux
effets conjugués de plusieurs crises et que personne n’est
capable de fixer l’ordre de priorité d’un règlement. La
question de la croissance démographique est donc tout un
raccourci sur les points de vue, causes et effets. S’il y a
manque de conscience à l’égard de la vertu de la famille
nucléaire à deux par exemple, c’est en raison du maintien de
l’illétrisme. En plus, il y a une sorte de confiance perdue
entre le gouvernement et les couches sociales défavorisées
surtout. Celles-ci, comme d’ailleurs toutes les couches, ne
sont jamais invitées à participer au processus d’élaboration
des différentes politiques, d’où ce sentiment que l’on
pourrait qualifier de « m’enfichisme ». Faire des enfants,
c’est peut-être ce qui reste à des laissés-pour-compte qui
vivent des difficultés inouïes au quotidien.
Une volonté politique est surtout requise. Si l’explosion
démographique sera toujours considérée isolément, l’Egypte
ne parviendra jamais à la maîtriser. Beaucoup d’observateurs
estiment ainsi que cette nouvelle prise de conscience, aussi
faible soit-elle, n’est qu’un moyen pour éviter au
gouvernement de faire son mea culpa sur une crise
alimentaire et une société de plus en plus appauvrissante ou
encore sur le peu de succès des politiques précédentes de
planification familiale. En général, la règle est que
lorsque la croissance démographique progresse plus vite que
celle économique, le produit national brut par habitant
diminue, entraînant des disparités sociales et économiques.
C’est-à-dire si les Egyptiens enfantent comme « des lapins
», la croissance économique, elle, avance comme « une tortue
».
Samar
Al-Gamal